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ACTUALITÉS

Des éditeurs aux pratiques douteuses harcèlent les universitaires

Les chercheurs canadiens croulent sous les offres de cyberéditeurs louches désireux de publier leurs travaux.

par ROSANNA TAMBURRI | 31 mai 2013

Les universitaires se plaignent d’être aujourd’hui bombardés de courriels d’éditeurs de revues en ligne sollicitant des articles, leur offrant de lire leurs manuscrits ou les invitant à intégrer leur comité éditorial.

Certains éditeurs expédient même aux professeurs des courriels personnalisés dans lesquels, après avoir encensé leurs publications antérieures, ils les invitent à leur soumettre un article. Ceux qui tombent dans le panneau se voient facturer des frais de traitement d’article qui peuvent atteindre des centaines, voire des milliers, de dollars.

« Le problème va croissant », affirme Steven Liss, vice-recteur à la recherche à l’Université Queen’s, qui reçoit ce type de courriels au moins une fois par semaine. Récemment, un éditeur lui a même offert de publier sur son site Web, pour 35 $, l’un de ses articles déjà paru ailleurs. « En pareil cas, mieux vaut cliquer sur Supprimer », conseille-t-il.

Toujours selon M. Liss, ces pratiques sont particulièrement risquées pour les personnes moins au fait du processus de publication, comme les nouveaux diplômés ou les jeunes professeurs, et même les chercheurs chevronnés qui subissent la pression d’augmenter leur nombre de publications. Pour M. Liss, les universités se doivent d’alerter et de conseiller les universitaires – en particulier les jeunes stagiaires.

Jeffrey Beall, professeur agrégé et bibliothécaire à l’Université du Colorado à Denver, s’est donné pour mission de mettre en garde les universitaires contre ce qu’il nomme des « revues prédatrices ». Depuis 2010, il propose sur son site Web, Scholarly Open Access, une liste d’éditeurs douteux, déjà passée de 20 noms au départ à plus de 300. Il tient également une liste de revues indépendantes qui compte quelque 200 noms. M. Beall s’empresse toutefois de préciser que les pratiques des revues et des éditeurs en question, bien que douteuses, ne sont pas forcément illégales. Il conseille malgré tout aux universitaires d’éviter toute transaction avec eux.

M. Beall raconte entre autres qu’un étudiant canadien aux cycles supérieurs lui a confié par courriel s’être vu facturer 1 800 $ après avoir accepté de soumettre un article à l’une des revues présentes sur la « liste Beall », ajoutant qu’il ignorait totalement qu’il lui faudrait payer, et si cher, pour voir son article publié. Devant ses protestations, la revue lui a proposé de ramener à 1 600 $ le montant des frais réclamés.

Selon M. Beall, de telles pratiques manquent à tout le moins de transparence, quand elles ne sont pas carrément trompeuses. Certaines revues mentent sur leur localisation, se disant basées aux États-Unis ou intégrant les mots « American » ou « British » à leur appellation, alors qu’elles sont en réalité basées en Asie – comme la majorité des membres de leurs comités éditoriaux. En prime, beaucoup d’entre elles ne mentionnent pas les frais applicables, ou le font de manière pour le moins discrète.

Certaines revues cumulent les fautes d’orthographe et de grammaire. D’autres, dont il faut se méfier, affirment pouvoir assurer un examen par les pairs à double insu en deux ou trois semaines, alors que le processus standard en la matière exige normalement à lui seul des mois.

Toutes ces pratiques ne sont pas forcément illégales. C’est la raison pour laquelle nombre d’universitaires ne les évoquent que sous couvert d’anonymat, craignant les poursuites d’éditeurs ou les réactions de collègues ayant déjà publié dans ces revues. Un professeur résume le problème : « S’il est facile d’affirmer que les pratiques d’une revue sont douteuses, prouver qu’elles sont illégales l’est beaucoup moins. »

M. Beall s’est vu menacer de poursuites judiciaires par au moins deux éditeurs présents sur sa liste : le groupe OMICS, basé en Inde, et le Canadian Center (sic) of Science and Education, basé à Toronto. Pourtant, il signe et persiste : « Je ne fais rien de mal ». Les remerciements qu’il reçoit de ses collègues pour « leur avoir évité de soumettre leurs bons travaux à de mauvais éditeurs » l’encouragent également à ne pas baisser les bras.

Quoi qu’il en soit, la « liste Beall » suscite une certaine controverse. Certains accusent M. Beall d’avoir la main lourde et une dent contre les revues basées dans les pays en développement. Il est vrai qu’il lui est arrivé au moins une fois de placer un jeune éditeur sur sa liste, pour l’en rayer ensuite. Il permet d’ailleurs depuis peu aux éditeurs de contester leur intégration à sa liste.

D’autres accusent M. Beall d’avoir injustement terni l’image des revues à libre accès, qui permettent aux lecteurs de découvrir gratuitement les fruits de la recherche universitaire. Pour compenser l’absence de frais d’abonnement et couvrir leurs frais d’examen par les pairs et autres, leurs éditeurs facturent souvent aux auteurs des frais de traitement d’article.

Michael Eisen, biologiste à l’Université de Californie à Berkeley et cofondateur de la Public Library of Science (PLoS), un prestigieux éditeur de revues à libre accès, écrivait récemment sur son blogue ce qui suit au sujet des sollicitations émanant d’éditeurs douteux : « Ces courriels sont si mal rédigés que je ne peux croire que quelqu’un s’y laisse prendre. […] On dirait une version scientifique des arnaques de comptes bancaires au Nigeria. Il y a davantage de quoi en rire que d’y consacrer un article en première page, comme l’a fait le New York Times. »

En outre, Charles Eckman, doyen des services de bibliothéconomie de l’Université Simon Fraser, souligne que « les éditeurs de revues à libre accès ne sont pas les premiers à afficher des pratiques douteuses », taxant d’également contestables celles des grands éditeurs commerciaux qui réalisent des bénéfices en « exigeant des universités des frais d’abonnement pour avoir accès aux fruits de la recherche effectuée à l’université ». Selon M. Eckman, la meilleure chose à faire pour les universitaires qui souhaitent publier dans une revue donnée consiste à poser des questions, à discuter avec leurs collègues, à tenir compte de la notoriété et d’autres caractéristiques de la revue, et à consulter la « liste Beall ».

Selon Brent Roe, directeur général de l’Association des bibliothèques de recherche du Canada, les bibliothécaires des universités peuvent aider les universitaires à faire les bons choix en matière de publication de leurs manuscrits, et les mettre en garde contre les pièges à éviter. « C’est le genre de choses auxquelles les universitaires n’ont guère le temps de songer. »

Selon certains chercheurs, les revues « prédatrices » sont plus qu’une nuisance : elles favorisent le plagiat. Un professeur canadien, qui souhaite garder l’anonymat, confie avoir été choqué par la parution dans une revue, sous la signature d’un tiers, d’un article qu’il avait coécrit. À sa demande, cet article a été retiré du site Web de la revue en question, mais demeure accessible en cherchant sur Google. Selon lui, « il est si facile de publier dans ce type de revues que ce genre de choses est inévitable ».

« J’ai eu vent de très très nombreux cas du genre, indique M. Beall. Les revues « prédatrices » permettent de déroger aux règles, ce qui se produit de plus en plus souvent. C’est si facile de publier dans ces revues, dont beaucoup n’assurent pas de réel examen par les pairs. »

Selon M. Liss de l’Université Queen’s, pour ne pas attenter à la liberté universitaire, la plupart des universités canadiennes n’ont ni politiques ni règlements précisant les revues dans lesquelles les chercheurs peuvent ou non publier. Il ajoute toutefois que, quand vient le temps de nommer un universitaire à un poste ou encore de lui accorder une promotion ou la permanence, les universités se fondent sur ses publications dans des revues respectées et largement connues : « Elles ne se contentent pas de dénombrer les publications à l’actif du candidat. »

COMMENTAIRES
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  1. Jean-Claude Guédon / 2 juin 2013 à 12:34

    Les pratiques mentionnées sont réelles et il faut s’en méfier, bien sûr, mais ce qui m’étonne toujours, c’est de voir les articles s’accumuler sur les problèmes qui peuvent naître de certaines façons frauduleuses de s’approprier le libre accès. alors que le libre accès lui-même demeure dans l’ombre. Avant de critiquer certaines pratiques associées au libre accès, il serait peut-être bon aussi de critiquer certaines pratiques d’éditeurs tout à fait légitimes. Je donne un exemple : un article publié sur fonds publics de recherche est évalué par des pairs sans frais pour la maison d’édition. le transfert des droits est donnéa à la maison d’édition sans « royalties » pour l’auteur ou les auteurs. Le travail accompli ensuite, mise-en-page, révision éditoriale est ou minime ou automatisé, et donc coûte peu à ces maisons d’édition. ces articles apparaissent dans des revues suffisamment chères pour que seules les bibliothèques puissent se payer les droits d’accès. Ces bibliothèques, encore une fois, sont soutenues par des fonds publics qui rachètent ainsi des articles produits grâce à des fonds publics. Et bElsevier dans tout cela ? Environ 35% de profit avant impôts.

    Cela aussi explique pourquoi nos bibliothèques ont tant de mal à nous offrir les ressources documentaires dont nous avons besoin.

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