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Former des professeurs dans le plus vaste camp de réfugiés du monde

Des universités du Kenya et du Canada joignent leurs forces pour offrir à des professeurs volontaires une formation reconnue.

par SUZANNE BOWNESS | 06 NOV 13

Lorsqu’on imagine un camp de réfugiés, les mots transitoires et chaos viennent immédiatement à l’esprit. Pourtant, après 20 ans d’existence, l’immense camp de réfugiés de Dadaab au Kenya, à la frontière de la Somalie, ne peut plus être qualifié de transitoire. Même le chaos y a un peu perdu de son désordre.

À Dadaab, trois camps principaux couvrant une superficie de 50 kilomètres carrés composent le plus vaste camp de réfugiés au monde. Créés lors de la guerre civile qui a ravagé la Somalie au début des années 1990, les camps de Dadaab hébergent, 20 ans plus tard, un demi-million de déplacés et comptent des rues, des magasins, des hôpitaux et même des écoles primaires et secondaires rudimentaires.

Il y a quelques années, Dadaab a capté l’attention d’un consortium novateur d’universités formé de l’Université York, de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) et de trois établissements kenyans, soit l’Université Moi, l’Université Kenyatta et l’Université virtuelle africaine. Le consortium a créé le projet BHER, pour Borderless Higher Education for Refugees, dont l’objectif est d’offrir une formation officielle aux dizaines d’enseignants volontaires non accrédités qui travaillent dans les camps.

La formation a commencé l’été dernier avec un programme de transition baptisé InStep. Le programme d’études de deux ans menant à l’obtention d’un diplôme d’enseignant commencera l’été prochain, et d’autres programmes seront offerts par la suite. Dès l’annonce du programme de transition, BHER a reçu 500 demandes et admis 187 étudiants, dont les trois quarts sont des réfugiés somaliens, soudanais, éthiopiens et tchadiens, et le quart sont des Kenyans d’origine qui vivent eux aussi dans les camps de Dadaab. Leur âge varie de 18 à 50 ans; la majorité est dans la vingtaine. Bien que le consortium ait pour mandat d’attirer davantage de femmes, moins d’un étudiant sur cinq est une femme à l’heure actuelle.

Modelé sur les programmes de transition menant à l’université, InStep vise à amener les étudiants au niveau requis pour suivre un programme d’études universitaires en offrant trois volets : anglais aux fins des études, méthodes de recherche et compétences en informatique. Comme les enseignants réfugiés ne peuvent se permettre de perdre leur maigre salaire, les cours sont donnés de façon intensive pendant les mois de congé scolaire, soit en août, en avril et en décembre.

« Les étudiants trouvent le premier mois du programme exigeant, mais ils sont ravis de la rigueur », explique Wenona Giles, professeure d’anthropologie au Centre for Refugee Studies de l’Université York. La première cohorte a entrepris le programme de transition en août dernier. La construction d’un nouveau centre d’apprentissage dans le camp, qui hébergera des salles de séminaire et une salle d’informatique, a également progressé au cours de l’été.

Le consortium, qui s’est associé à Entraide universitaire mondiale du Canada (EUMC), à Windle Trust Kenya et à d’autres organisations à but non lucratif, a obtenu un financement de 4,5 millions de dollars de l’Agence canadienne de développement international, ainsi que des subventions de développement de partenariat et de l’aide financière supplémentaire auprès du Conseil de recherches en sciences humaines. L’Université York et la UBC renoncent également aux frais de scola-rité et offrent les programmes selon un mode de recouvrement des coûts.

Les étudiants qui terminent le programme de transition pourront être admis dans un programme d’études menant à l’obtention d’un diplôme d’enseignement élémentaire offert par l’Université Kenyatta en partenariat avec l’Université York ou d’un diplôme d’enseignement secondaire offert par l’Université Moi en partenariat avec la UBC. Le programme de la UBC-Moi sera offert au camp dès l’été prochain. Celui de l’Université York sera offert en même temps aux étudiants de Dadaab et de l’Université York.

Lorsqu’un professeur enseigne à Toronto, les étudiants du camp peuvent suivre le cours en ligne. Lorsque le professeur se rend dans le camp, ce sont alors les étudiants de Toronto qui se joignent au groupe en ligne, explique Mme Giles. Les étudiants interagiront au moyen de forums de discussion ainsi que de vidéos et de leçons en ligne.

La UBC et l’Université York ont toutes deux prévu envoyer des professeurs donner une partie de la matière dans les camps et travaillent depuis longtemps à l’établissement de plans de secours qui permettront aux étudiants de suivre le cours en ligne si la situation devient non sécuritaire.

La stabilité du camp se détériore depuis septembre 2011 en raison des inondations et des crises politiques en Somalie, mais Mme Giles y voient encore plus de raisons d’offrir des initiatives qui permettent aux étudiants et à leurs enseignants de se concentrer sur un avenir meilleur : « Nous croyons que BHER offre une solution de rechange intéressante aux jeunes qui envisagent de se joindre à des milices comme l’Al-Shabab.  »

BHER s’inscrit naturellement dans le mandat d’EUMC d’aider les femmes et les jeunes vulnérables. L’organisation a célébré récemment la 35e année d’existence de son programme visant à permettre à des réfugiés d’effectuer une année d’études universitaires au Canada.

Les femmes qui vivent dans les camps de réfugiés et qui souhaitent s’instruire doivent surmonter des obstacles complexes, explique Tom Tunney, gestionnaire en chef, Programme d’engagement jeunesse et communautaire d’EUMC. « Même si elles réussissent à assister aux cours, les filles demeurent responsables des tâches ménagères. Elles peuvent étudier uniquement le soir venu, lorsqu’il n’y a pas d’électricité. » EUMC et d’autres groupes ont commencé à recueillir des fonds qui serviront à acheter des lampes solaires afin de remédier à ce problème.

Ces difficultés sont palpables sur le terrain, selon les organisateurs du projet qui ont visité les camps de Dadaab. « J’ai vu cinq enfants entassés autour d’un bureau, se partageant un vieux manuel en lambeaux», se désole Rita Irwin, vice-doyenne aux programmes d’études en enseignement de la faculté d’éducation de la UBC.

Mme Irwin et ses collègues de la UBC ont été impressionnés de voir des élèves aussi déterminés à apprendre malgré le manque de ressources que nous tenons pour acquis. Par exemple, les élèves du cours de physique au secondaire doivent imaginer à quoi ressemble un bec Bunsen. La première fois qu’ils en utiliseront un sera le jour de l’examen, lorsqu’ils seront appelés à réaliser une expérience avec un appareil qu’ils n’ont jamais vu.

Avec la possibilité d’obtenir des attestations et même des diplômes universitaires, l’accès à une formation de niveau universitaire donnera aux étudiants une longueur d’avance lorsqu’ils retourneront dans leur pays. Les créateurs du projet BHER espèrent que Dadaab servira de modèle à la mise en place de programmes similaires dans d’autres camps et pays.

« Nous croyons qu’il y a un lien direct entre l’enseignement supérieur et la consolidation de la paix. Comme nos partenaires kenyans et canadiens, nous pensons que l’éducation sert de fondement à la construction d’un pays, car elle éloigne la militarisation en offrant aux jeunes des façons productives de gagner leur vie », conclut Mme Giles.

COMMENTAIRES
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  1. Frederic Auger / 22 November 2013 at 1:00 am

    ok

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