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ACTUALITÉS

Les universités coordonnent leurs interventions en matière de violence sexuelle

Au moins cinq universités ont embauché des coordonnateurs de la prévention de la violence sexuelle au cours des deux dernières années.

par NATALIE SAMSON | 07 SEP 16

Dans plusieurs universités canadiennes, la lutte contre la violence sexuelle sur les campus constitue désormais un travail à plein temps. Depuis 2015, au moins cinq universités ont créé et pourvu des postes de coordonnateur de la prévention et de la formation en matière de violence sexuelle ou autres postes semblables, et au moins trois autres établissements sont en voie de le faire.

« Chaque jour est différent », indique Farrah Khan, coordonnatrice de la formation et du soutien en matière de violence sexuelle à l’Université Ryerson. Mme Khan est entrée en fonction en novembre 2015, peu après la création du bureau de soutien et de formation en matière de violence sexuelle par la vice-provost aux affaires étudiantes. Dans le cadre de ses fonctions, Mme Khan organise des séances de formation à l’intention du personnel, des professeurs et des étudiants sur des sujets comme les façons d’intervenir lorsqu’on est témoin d’une situation dangereuse ou confident d’une victime; elle consulte trois comités consultatifs sur les programmes, les services, les politiques et les protocoles touchant la prévention et l’intervention en matière de violence sexuelle sur le campus; collabore avec ses collègues des Affaires étudiantes et des organismes locaux afin d’élaborer des programmes de sensibilisation et des ressources comme la campagne #IBelieveSurvivors sur les médias sociaux et le livre à colorier We Believe You qui présente des conseils et des énoncés à l’intention des victimes et de leurs alliés. En cette première année, elle s’est toutefois fixé comme priorité d’offrir un soutien direct aux victimes de violence sexuelle à l’Université Ryerson.

Farrah Khan est la coordonnatrice de la formation et du soutien en matière de violence sexuelle à l’Université Ryerson.
Farrah Khan est la coordonnatrice de la formation et du soutien en matière de violence sexuelle à l’Université Ryerson.

« Offrir du soutien aux victimes »

Le soutien varie d’une personne à l’autre; il peut s’agir d’aider une victime à s’y retrouver dans le système juridique, l’accompagner au palais de justice ou de lui donner des renseignements sur les traitements médicaux. Le matin, Mme Khan peut très bien guider une victime en vue de donner une entrevue aux médias, puis organiser un atelier d’autodéfense à l’intention de femmes musulmanes l’après-midi. « Ce qui compte, c’est d’offrir du soutien aux victimes et de bien les informer des solutions possibles », explique Mme Khan.

Bien que certains employés des services de sécurité sur le campus et des services de counseling interviennent depuis longtemps en cas de violence sexuelle dans les universités canadiennes, peu d’établissements ont affecté du personnel à cet enjeu. (Deux établissements font figure d’exception : l’Université Carleton, où Carrolyn Johnston exerce les fonctions de conseillère en matière d’équité et de coordonnatrice des services de lutte contre les agressions sexuelles depuis près de huit ans, et l’Université de Toronto, où Cheryl Champagne occupe le poste de conseillère et d’éducatrice en matière d’agression sexuelle depuis plus longtemps encore.)

« Une bonne raison d’embaucher une personne spécialisée »

« Avant la création de ce poste, tout le monde s’en occupait un peu sur le tas », explique Cari Ionson, coordonnatrice des services d’intervention et de sensibilisation à la violence sexuelle à l’Université Mount Royal. Mme Ionson a été embauchée en janvier 2016 pour évaluer et concrétiser la démarche de l’établissement à cet égard. « Il faut saisir les nuances de la violence sexuelle pour que les mesures d’intervention et de sensibilisation soient efficaces. C’est une bonne raison d’embaucher une personne spécialisée », ajoute-t-elle.

Les coordonnateurs avec lesquels nous avons communiqué pour la préparation du présent article avaient tous déjà travaillé dans des centres d’aide aux femmes, et la plupart d’entre eux avaient une formation en travail social ou en counseling. Tous estiment important d’adopter une démarche anti-oppression, qui tient compte des traumatismes et qui est axée sur la victime, c’est-à-dire qui ne tient la victime responsable que de la voie à suivre après la divulgation.

« Grâce à une démarche axée sur la victime, la personne se sent en sécurité et obtient du soutien pour gérer les symptômes difficiles et intrusifs d’un éventuel traumatisme. Nous affichons clairement notre volonté d’épauler les victimes parce qu’elles ont longtemps manqué de soutien ou n’ont pas été crues. Les incidents ont été étouffés par les établissements et les victimes ont été dissuadées de parler », conclut Mme Ionson.

Les chercheurs auteurs du rapport The Response to Sexual Violence at Ontario University Campuses (en anglais seulement), commandé par le ministère de la Sécurité communautaire et des Services correctionnels et rendu public en mai dernier, ont toutefois critiqué la « démarche irréfléchie centrée sur la victime ». Ils estiment que cette démarche pourrait potentiellement contribuer à la culture du silence et de l’inaction dans les établissements, ainsi qu’à compartimenter la responsabilité en matière de violence sexuelle. Quoi qu’il en soit, les chercheurs ont recommandé que soit créé, à la haute direction de tous les établissements, un poste de coordonnateur de la prévention de la violence sexuelle afin de constituer une ressource centrale claire pour les victimes qui doivent s’y retrouver dans le système, et d’assurer une intervention prioritaire et adéquate contre la violence sexuelle.

« Les mots sont importants. L’expression “réduction des préjudices” n’aborde pas vraiment l’enjeu. »

Lorsque l’Université de Brandon l’a embauchée à titre de coordonnatrice de la formation et de la prévention de la violence sexuelle en mai dernier, Carla Navid a pressé son superviseur, le vice-recteur à l’enseignement, d’inclure le terme « violence sexuelle » dans le titre du poste. « Les mots sont importants. L’expression “réduction des préjudices” n’aborde pas vraiment l’enjeu. Elle fait oublier que dans la majorité des cas, on parle de violence envers les femmes.»

Le synchronisme des nominations n’a rien d’une coïncidence. D’abord, l’Ontario et la Colombie-Britannique ont adopté cette année des lois qui obligent les établissements postsecondaires à établir des politiques en matière d’agression sexuelle d’ici 2017 (un projet de loi semblable est à l’étude au Manitoba). Ensuite, des cas très médiatisés d’agression sexuelle impliquant l’ancien animateur à la radio de CBC Jian Ghomeshi et le comédien Bill Cosby ont fait les manchettes au Canada et à l’étranger. Enfin, les médias rapportent de plus en plus souvent des agressions sexuelles sur les campus.

À peine un mois avant l’entrée en fonction de Mme Navid à l’Université de Brandon, la CBC a diffusé un reportage sur le contrat comportemental utilisé par l’établissement dans le cadre des enquêtes d’inconduite sexuelle en 2015. Une des clauses de ce contrat empêchait la victime de parler de l’incident. À la suite du reportage, le recteur de l’Université Brandon, Gervan Fearon, a annoncé que les travaux du comité sur la violence sexuelle seraient accélérés et qu’une politique globale d’intervention en cas de violence sexuelle et un poste de coordonnateur seraient créés.

« Il faut exposer ces choses au grand jour. Je sais que c’est stressant pour les personnes visées. Je remercie les étudiantes qui ont osé parler franchement et toutes celles qui, chacune de leur côté, ont contribué à faire de la violence sexuelle un enjeu national. C’est un sujet d’actualité pour le moment, mais va-t-il le rester? C’est pourquoi il faut battre le fer quand il est chaud », conclut Mme Navid.

C’est pour cette raison que Mme Khan travaille sans répit à l’Université Ryerson. « Nous avons scruté nos interventions à la loupe et cherché le moyen de les améliorer. Nous tâchons aussi de répondre efficacement aux besoins des victimes — nous travaillons très fort, indique-t-elle. Nous comptons établir des systèmes qui fonctionnent et une façon de travailler ensemble. »

Pour que les efforts déployés dans le cadre de ses fonctions et par l’Université soient couronnés de succès, Mme Khan estime qu’il faut établir de bonnes relations, collaborer et prendre des mesures à l’échelle institutionnelle, professionnelle, locale et nationale. La création d’un poste constitue un pas dans la bonne direction, mais ce n’est pas suffisant pour résoudre cet enjeu. Chacun d’entre nous doit collaborer pour résoudre ce problème et agir avec détermination.

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