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ARTICLES DE FOND

Les origines du sida

Un médecin canadien conjugue instinct, savoir médical et recherche historique pour retracer l’apparition du VIH, puis sa propagation en Afrique et ailleurs.

par MARK CARDWELL | 05 MAR 12

En fouillant dans les archives médicales de l’ère coloniale française, Jacques Pépin a découvert de véritables trésors. Qu’importe le côté peu séduisant des rapports desséchés et des données techniques qu’il est parvenu à exhumer, l’épidémiologiste québécois est formel : par un jour de 2006, il a découvert à Marseille l’équivalent scientifique du trésor d’Ali Baba. « J’ai vraiment décroché le gros lot », raconte le docteur Pépin, qui est à la fois clinicien, professeur à l’Université de Sherbrooke et chef du département de microbiologie et d’infectiologie de cet établissement. « Je suis rentré à mon hôtel encore secoué par cette découverte incroyable. »

Incroyable, telle est également la teneur de l’ouvrage signé par le docteur Pépin dans la foulée de sa découverte, et encensé depuis. Intitulé The Origins of AIDS et paru en octobre 2011 aux éditions Cambridge University Press, cet ouvrage s’appuie sur l’ensemble des preuves scientifiques, récentes ou anciennes, recueillies à ce jour pour revenir à la fois sur l’apparition du VIH/sida en Afrique dans la première partie du XXe siècle, puis sur sa propagation jusqu’à la pandémie mondiale que l’on connaît. L’ouvrage jette un nouvel éclairage sur le rôle déterminant qu’a joué le colonialisme français dans la propagation du VIH à une bonne partie de l’Afrique, puis au-delà, à partir d’un simple chasseur de brousse infecté par un virus de l’immunodéficience simien au début des années 1920.

La thèse centrale défendue par le docteur Pépin dans son ouvrage, qui a suscité tout un émoi dans les cercles scientifiques du monde entier, veut que les campagnes menées par les Français au début des années 1930 pour traiter les maladies tropicales au moyen, entre autres, de seringues réutilisables non ou peu stérilisées aient par inadvertance entraîné une propagation du VIH menant à une pandémie.

The Origins of AIDS apporte en outre des précisions nouvelles sur certaines erreurs du colonialisme français peu connues ou ignorées jusque-là. Parmi celles-ci figure la désastreuse construction d’une ligne de chemin de fer au travers d’une jungle très dense, construction qui, en plus de coûter la vie à des milliers de travailleurs, a nécessité la création d’énormes camps gérés par le gouvernement. Remplis de prostituées et de travailleurs à la santé fragile venus de toute l’Afrique coloniale française, ces camps étaient hélas un terrain particulièrement propice au VIH en rapide évolution pour parfaire sa capacité à vivre au sein de l’organisme humain et se transmettre par contact sexuel. Comme l’illustre l’ouvrage du docteur Pépin, cette capacité a permis au virus de se frayer un chemin jusqu’à Haïti dans les années 1960. Les banques de sang à but lucratif de l’île, alimentées par les démunis et les touristes sexuels venus d’Amérique du Nord, ont ensuite contribué à la propagation mondiale du virus.

« J’estime que le docteur Pépin a fait un excellent travail », commente Beatrice Hahn qui, en plus d’être professeure de médecine et de microbiologie à la Perelman School of Medicine de l’Université de Pennsylvanie, compte parmi les plus grands spécialistes mondiaux des origines et de l’évolution des virus de l’immunodéficience chez l’homme et chez le singe. « Certains des aspects de l’épidémie de sida qu’il décrit dans son rapport n’avaient jamais été traités auparavant. Or, il est important de connaître l’histoire pour éviter qu’elle se répète. »

Selon Mme Hahn, l’ouvrage du docteur Pépin est tout à fait unique : très solide sur le plan de la recherche, c’est aussi un récit passionnant, signé par un chercheur de calibre mondial riche d’une connaissance approfondie des maladies infectieuses en Afrique. « Il fallait quelqu’un d’exceptionnel pour signer un tel ouvrage, affirme-t-elle. En le faisant, le docteur Pépin a rendu un grand service à la population. »

Robert Brunham abonde dans le même sens. Professeur au département des maladies infectieuses de l’Université de la Colombie-Britannique et directeur du Centre for Disease Control de cet établissement, il qualifie l’ouvrage du docteur Pépin de « rapport définitif » sur les origines du sida. Selon lui, « c’est un ouvrage superbement écrit, très utile, et qui en prime se lit comme un polar. Il a donc tout pour séduire les étudiants aux cycles supérieurs. Il illustre les facteurs sociaux qui permettent aux virus de se propager dans le monde entier et montre à quel point le monde est interrelié. »

Le docteur Brunham, qui, il y a 25 ans, dirigeait le département d’épidémiologie de l’Université du Manitoba alors que le docteur Pépin y était étudiant, se réjouit par ailleurs du fait que The Origins of AIDS permette enfin à son auteur d’accéder à une renommée plus que méritée. « Jacques était déjà l’un des meilleurs épidémiologistes du Canada, dit-il. Avec cet ouvrage, il est désormais perçu sur la scène internationale comme l’un de nos trésors nationaux. » À la fin de janvier, le docteur Pépin a été nommé scientifique de l’année 2011 par Radio-Canada.

Jacques Pépin a grandi à Sherbrooke où son père, Jean-Marc, était interniste. Il rêvait déjà de travailler en Afrique. « Ça me paraissait si exotique. J’avais déjà l’âme d’un missionnaire, au sens profane, se souvient aujourd’hui à 53 ans le docteur Pépin dans son petit bureau de l’Hôpital Fleurimont, l’un des hôpitaux d’enseignement du réseau de l’Université de Sherbrooke. J’étais convaincu que je pouvais être utile en Afrique, que je vivrais là-bas une vie passionnante. »

Ces raisons ont donc mené le docteur Pépin vers la médecine, comme son père. Pendant ses études, le soutien d’un pédiatre belge lui a permis de se rendre deux fois au Zaïre – l’actuelle République démocratique du Congo – pour y œuvrer bénévolement dans un hôpital régional de 250 lits situé à Kinsantu, à deux heures de route la capitale, Kinshasa.

Dès son arrivée en Afrique, il a été conquis à la fois par les gens et les lieux. Il raconte avoir été surtout impressionné par la débrouillardise des Congolais et par leur capacité à affronter l’adversité dans la dignité et la bonne humeur. « Confrontés aux difficultés, les Congolais sourient, plutôt que de fondre en larmes. Heureusement, car la situation là-bas est souvent à pleurer… »

Dès 1980, le docteur Pépin est retourné au Zaïre. Alors tout jeune médecin diplômé, il a passé quatre ans dans un nouvel hôpital de brousse situé à Nioki, à 500 kilomètres au nord-est de Kinshasa. En plus d’y faire la connaissance de l’infirmière qui allait devenir sa femme, Lucie, et d’y œuvrer comme clinicien, il s’y est livré, dans le cadre d’un programme financé par l’Agence canadienne de développement international, à des recherches épidémiologiques sur la trypanosomiase africaine, ou maladie du sommeil, une maladie au sujet de laquelle il a rédigé un article qui est toujours cité de nos jours dans les ouvrages de référence sur les maladies tropicales. Le docteur Pépin a présidé par ailleurs pendant trois ans un groupe de travail de l’OMS sur le traitement de la trypanosomiase, ce qui lui a valu la réputation d’être l’un des plus grands spécialistes au monde en la matière.

En 1984, Jacques Pépin a pris une décision qui reste pour lui la plus difficile qu’il ait eue à prendre à ce jour : rentrer au Canada pour y acquérir une formation en médecine interne étalée sur trois ans – un à l’Université de Sherbrooke, est deux à l’Université du Manitoba. « Au Congo, l’avenir n’était guère prometteur pour les généralistes étrangers compte tenu du nombre de Congolais alors en formation, explique-t-il. Je devais me spécialiser pour continuer à travailler dans ce pays. »

La décision du docteur Pépin s’est finalement avérée judicieuse. Sa formation additionnelle lui a permis d’apprendre l’anglais et de renforcer sa connaissance des maladies infectieuses, mais également de parfaire ses qualités de chercheur auprès d’un spécialiste de ces maladies,  Allan Ronald, membre du Temple de la renommée médicale canadienne, qui est aujourd’hui professeur émérite à l’Université du Manitoba.

Le docteur Pépin a repris le chemin de l’Afrique en 1988 pour mener, au sein d’une station de recherche britannique en Gambie, des recherches sur le VIH de type 2 présent en Afrique de l’Ouest. Rappelons qu’il existe deux types de VIH : le 1 et le 2. Il a alors contribué à l’élaboration de divers projets de recherche financés par des fonds internationaux et portant entre autres sur l’étude des liens entre l’infection par le VIH et les maladies transmissibles sexuellement. Il a également élaboré des stratégies de santé publique et des programmes de sensibilisation qui ont par la suite permis de sauver des milliers de vies en Afrique.

Quand, en 1990, l’équipe britannique au sein de laquelle il travaillait a décidé de réorienter ses recherches sur la transmission périnatale du VIH, le docteur Pépin a accepté un poste de spécialiste des maladies infectieuses à l’Université de Sherbrooke. « J’aurais aimé rester en Afrique, mais je ne me voyais pas étudier des nouveau-nés. Je n’avais pas été formé pour ça. »
De retour au Canada, le docteur Pépin et sa femme ont profité de cette stabilité retrouvée pour élever leurs deux jeunes enfants. Tout en continuant à collaborer à divers projets africains axés sur les maladies infectieuses, le docteur Pépin se fait un nom au Canada en menant deux études épidémiologiques consacrées à la bactérie C. difficile, qui ont contribué à identifier la source virulente de celle-ci à l’origine de douzaines de décès dans les hôpitaux du Québec et d’autres provinces. Signalons qu’un article consacré à la seconde de ces études, paru dans le Journal de l’Association médicale canadienne, a été proclamé meilleur article de 2005 par l’Infectious Diseases Society of America.

C’est cependant une tout autre épidémie qui l’a conduit à Marseille en 2006. En effet, il s’y est rendu dans le cadre d’une recherche difficile qu’il poursuivait alors depuis trois ans, à temps partiel, dans le but de démontrer que les injections intraveineuses effectuées au début des années 1980 pour lutter contre une épidémie de typosonomiase africaine avaient, comme il le soupçonnait, contribué à la propagation du VIH.

Le docteur Pépin s’est plus précisément rendu à Marseille pour faire suite à un article qu’il venait de signer dans AIDS, la revue officielle de l’International AIDS Society. En se fondant sur les résultats d’une étude portant sur 1 600 personnes menée en Guinée-Bissau, ainsi que sur des données concernant les campagnes médicales menées dans l’ancienne colonie portugaise – dénichées à force d’écumer les archives médicales d’Ottawa, de Boston et de Londres –, le docteur Pépin suggérait dans cet article que les excisions rituelles et les injections effectuées pour traiter la maladie du sommeil et la tuberculose avaient contribué à la propagation du VIH de type 2.

À Marseille, le docteur Pépin a consulté les archives de l’Institut de médecine tropicale de santé des armées dans l’espoir d’y trouver la preuve de l’existence d’une épidémie similaire de maladie du sommeil en République centrafricaine, alors colonie française. Dès son premier séjour sur place, il a su qu’il avait mis la main sur une fabuleuse mine d’information concernant le traitement par intraveineuses répandu non seulement de la maladie du sommeil, mais également d’une demi-douzaine d’autres pathologies importantes, dont la lèpre et le pian. Il raconte : « Quand j’ai découvert ces documents, parmi lesquels se trouvait un rapport de 800 pages contenant des dizaines de tableaux indiquant le nombre d’injections pratiquées et les médicaments employés, j’en suis resté sans voix. J’ai compris que je pourrais élargir ma recherche à d’autres pays et à d’autres maladies. »

Il a alors passé les deux semaines suivantes à photocopier et à numériser tous les documents possibles, est rentré au Canada pour les étudier, puis est retourné à Marseille, avec cette fois un appareil numérique, pour y photographier des milliers d’autres pages consacrées aux campagnes médicales menées en Afrique coloniale française.

C’est lors de son deuxième séjour à Marseille que le docteur Pépin s’est rendu compte, euphorique, qu’il avait découvert le mécanisme à l’origine de la propagation du VIH à grande échelle. Il raconte que les choses se sont précisées quand il a entrepris de consigner ses découvertes et d’établir une corrélation entre celles-ci et son expérience sur le terrain. « J’étais devant un énorme casse-tête, raconte-t-il, mais je savais que j’avais désormais toutes les pièces en main pour le reconstituer. Il ne me fallait plus que du temps pour y parvenir. »

Les données trouvées à Marseille ont permis au docteur Pépin de rédiger en outre deux articles scientifiques d’importance majeure sur la transmission de grandes maladies en Afrique équatoriale, et de contribuer à d’autres articles qui sont en préparation.

« Jacques est la recrue dont je suis le plus fier », affirme le microbiologiste Raymond Duperval, qui avait embauché le docteur Pépin en 1990 alors qu’il dirigeait le département des maladies infectieuses de l’Université de Sherbrooke. M. Duperval, qui a pris sa retraite l’an dernier pour justement lui céder sa place à la tête du département, poursuit : Jacques est un travailleur infatigable, un chercheur increvable, et bien qu’il soit aujourd’hui une étoile de la science, il est demeuré extrêmement modeste et très abordable.»

Quand on l’interroge sur les éloges que lui a values son ouvrage The Origins of AIDS, pour lequel il a investi quatre ans de travail et des milliers de dollars, le docteur Pépin sourit timidement : « J’ai écrit ce livre avec amour. Mon but était de rédiger une histoire cohérente du sida. Je suis heureux d’y être parvenu. »

Mark Cardwell est journaliste indépendant à Québec qui spécialise, entre autres, en médecine.

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  1. Raymond / 8 March 2012 at 1:05 am

    Je suis désolé qu’on fasse tant de publicité sur un livre qui raconte une fable déjà racontée par tant d’autres, à savoir que le sida vient d’Afrique. C’est une savante falsification de l’histoire qui ignore d’où on l’a découvert pour la première fois (milieux homosexuels de l’Atlanta au EU) et comment il s’est développé par la suite. Je suis étonné qu’on continue de dire que c’est par voie sexuelle que le SIDA se transmet. Rectfions : par voie sanguine, car toute relation sexuelle de provoque pas des écoulements de sang (même en quantité microscopique)porteur de ce virus. On peut faire l’amour à un porteur de virus, sans en être contaminé dès lors que la contagion ne s’effectue pas par le sang. Je note au passage que les nombreux préjugés ramenés d’Afrique par ce fameux docteur mériteraient encore d’être évalués pour que la vérité sur cette maladie soit restituée. D’autant plus que les Singes, on en trouve partout, ceux d’Afrique ayant même la particularité de vivre davantage en brouse, contrairement à ceux de l’Inde par exemple… Pour conclure, les symptômes observés sur les patients d’Atlanta ne sont pas identiques à ceux qu’on observe dans les documents datés de 1920, qu’il croit avoir trouvés (autre imposture, un peu comme on a admis que Cristophe Colomb a découvert l’Amérique !!!!, comme si l’Amérique n’existait pas).

  2. Nguema / 8 March 2012 at 4:38 pm

    Pourquoi l’occident tient tant à toujours remettre ne négatif sur l’Afrique? Qui ne connaît pas le Dr Koprowski et ses travaux? Arrêtez un peu avec cette diabolisation. l’histoire de l’Afrique ne débute pas avec la colonisation! les Africains seraient tous décimés si cette maladie était née en Afrique. Mieux, l’occident serait touchée depuis belle lurette.

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