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Plaidoyer pour le « lyrisme savant »

Sur le campus de Fredericton de l’Université du Nouveau-Brunswick, Sue Sinclair, étudiante au doctorat à l’Université de Toronto, se tient debout devant quelques douzaines de personnes.

par ANITA LAHEY | 05 DÉC 11

Elle entame la lecture de son poème « Prélude », dans lequel la narratrice se demande ce qu’il adviendrait des pivoines qu’elle observe si « Ne cessant de grandir / Elles s’ouvraient encore et encore / Jusqu’à enjamber l’horizon / Et que tout s’ouvre avec elles ».

Le poème de Mme Sinclair n’est que le premier de plusieurs autres au programme d’une séance, aussi surprenant que cela paraisse, de l’édition 2011 du Congrès des sciences humaines. Autre objet d’étonnement : celui-ci ne regroupe que des doctorants en philosophie et des professeurs d’anglais, dont les poèmes ont tous directement trait à des œuvres savantes. Dans le cas de Mme Sinclair, il s’agit de Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, du philosophe allemand Friedrich Schiller, qu’elle étudie dans le cadre de sa thèse sur l’esthétique de la beauté de la nature. Les pivoines qui s’ouvrent sans fin de son poème sont une métaphore concrète, vibrante et sensible qui évoque la théorie de Schiller selon laquelle la nature, « dans ses infinies générations et régénérations », serait un prélude à l’infini.

L’organisatrice du congrès, Clare Goulet, rédactrice littéraire et professeure d’anglais à l’Université Mount Saint Vincent, explique : « La plupart des exposés du congrès portent sur des poèmes. On pourrait parfois croire que les poètes n’existent pratiquement qu’au profit des congrès universitaires, propices à l’analyse de leurs écrits. Notre but est l’inverse : proposer, sous forme de poèmes, des exposés sur des publications savantes. »

Les intentions de Mme Goulet et les œuvres de la plupart des poètes présents sont bien plus sérieuses qu’il n’y paraît. Les philosophes poètes comme Mme Sinclair pratiquent ce que Mme Goulet qualifie de « lyrisme savant », une forme hybride de création et d’analyse de plus en plus florissante au Canada, assure-t-elle.

Une œuvre lyrique savante réussie ressemble davantage à un poème qu’à un essai, ou à un alliage des deux, tout en demeurant aussi savante qu’un essai argumentaire classique. Elle ne fait pas que véhiculer une idée : elle l’intègre. Jan Zwicky est une poète et philosophe célèbre de la côte ouest. Son ouvrage Lyric Philosophy, paru en 1992, est devenu une sorte de bible pour la nouvelle génération d’adeptes du lyrisme savant. Elle préfère l’expression « pensée lyrique », à savoir, « un modèle de pensée qui tend vers la cohérence ».

« Il ne s’agit pas d’abandonner l’analyse, poursuit Mme Zwicky, qui a quitté le département de philosophie de l’Université de Victoria pour prendre sa retraite en 2009. Il s’agit plutôt d’intégrer l’analyse à d’autres dimensions et d’établir entre elles une résonance limpide. »

Une œuvre lyrique savante peut combiner des extraits d’œuvres universitaires sans les accompagner d’une analyse exhaustive. Elle peut emprunter à la poésie des éléments comme le rythme, les images et les métaphores, que l’activité savante, étudie habituellement, plus qu’elle n’emploie.

« Depuis environ un siècle, l’activité savante véhicule principalement le savoir sous une seule forme, déplore Mme Goulet. Contrairement à l’analyse, le lyrisme savant vise à se pencher sur les choses, mais également à les présenter de manière vivante et complète, dans leur contexte. Dans Lyric Philosophy, Mme Zwicky écrit : “Quiconque refuse de voyager sac au dos s’interdit de découvrir les lieux qui ne peuvent être atteints autrement.” À mes yeux, cela résume tout. Pourquoi refuser de voyager sac au dos? »

Warren Heiti serait d’accord avec ce propos. Poète et doctorant en philosophie à l’Université Dalhousie, il a participé au salon du « lyrisme savant ». Venu à la philosophie par les études anglaises et la création littéraire, il se dit perplexe devant la dominance d’une démarche en matière d’études universitaires.

« Le monde est un lieu diversifié, dit-il, mais la méthode analytique entend hélas écarter toute autre méthode. Certains poètes voient dans l’imagerie et la musique des moyens de bien comprendre le monde. C’est une grave erreur de réduire ces moyens à de simples objets d’études, plutôt que d’y voir des techniques d’études. »

Bien que l’acceptation du lyrisme savant au sein des universités canadiennes progresse assez bien dans les départements de philosophie, l’évolution est loin d’être systémique. L’intégration au milieu universitaire continue d’exiger de ses adeptes une certaine gymnastique intellectuelle, souligne M. Heiti. « Je me dois, par respect, de m’adapter aux restrictions en place, dit-il, mais je tente aussi de faire passer les idées que je chéris, issues de l’univers poétique. Je préfère ce compromis à une capitulation. »

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