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ARTICLES DE FOND

Plus ça change moins c’est pareil

L’historien Alan MacEachern, professeur à l’Université Western Ontario, nous ramène aux événements d’une importance capitale qui, il y a un demi-siècle, ont façonné le système universitaire d’aujourd’hui ainsi que le magazine qui les a relatés.

par ALAN MACEACHERN | 05 OCT 09

Ma citation préférée sur l’enseignement au Canada est du révérend Patrick Bell qui, en 1833, écrivait aux siens restés en Écosse au sujet de sa vie de professeur : « De par la nature de ma vocation, ma vie est inévitablement monstrueusement monotone : les jours se suivent, et chaque semaine, chaque mois, même chaque année n’est que l’ennuyeuse répétition de celle qui l’a précédée. Inutile de dire à ceux qui connaissent le moins la tâche quoti-dienne de l’enseignant à quel point elle est ennuyeuse, quel que soit le pays, quelles que soient les circonstances, et le fait d’émigrer au Canada n’atténue absolument en rien cet ennui […]. » 

Évidemment, je ne me reconnais pas vraiment dans cette affirmation, mais je suppose que tout éducateur ressent une certaine empathie en lisant ces lignes. Notre profession est très ancienne, ce qui nous permet, dans les moments de frustration et d’apitoiement, d’imaginer que notre situation n’est nullement différente de celle de saint Cassianus, qui fut poignardé à mort avec des crayons par ses étudiants. 

Ainsi, lorsqu’on examine les premiers numéros d’Affaires universitaires, il est naturel d’y reconnaître les préoccupations d’aujourd’hui, sous une forme légèrement altérée. Dans certains des tout premiers numéros, on lit la crainte de l’augmentation du ratio étudiants-professeurs, on découvre que les écoles professionnelles risquaient de sembler démodées devant l’attrait de la vie universitaire et on apprend que les étudiants semblaient alors moins appliqués et plus frivoles que jamais. J’ai été ravi de tomber par hasard sur un article rétrospectif de 1973 intitulé « Plus ça change, plus c’est la même chose », ce qui nous rappelle que même une rétrospective finit par faire l’objet d’une rétrospective. En réalité, l’enseignement supérieur canadien est, en 2009, bien loin de ce qu’il était en 1959. Les universités sont beaucoup plus nombreuses, elles comptent beaucoup plus d’étudiants dont les activités sont beaucoup plus nombreuses et diversifiées. La situation du corps professoral est également beaucoup plus enviable qu’alors. Tout cela est attribuable en grande partie à des événements qui se sont produits il y a 50 ans.

Ayant traversé avec peine la crise des années 1930 et la Seconde Guerre mondiale, les universités canadiennes étaient dans un état que Claude Bissell, recteur de l’Université de Toronto de 1958 à 1971, qualifiait de « pauvreté vécue dans la dignité ». Les professeurs « affreusement mal payés » se situaient alors dans la classe moyenne inférieure. Il y avait à l’époque peu de signes annonciateurs de changement. Les anciens combattants, plus nombreux que les jeunes étudiants sur les campus canadiens pendant plusieurs années, étaient une source de revenus fort appréciée, mais on savait très bien que ce serait temporaire. Par exemple, au début des années 1950, en trois ans l’Université Dalhousie a vu passer de 10 à deux pour cent la part de ses revenus provenant des frais de scolarités de cette clientèle. Mais à la grande surprise des universités, les taux d’inscription se sont maintenus bien au-delà des niveaux d’avant-guerre : la population était croissante, et de plus en plus de Canadiens choisissaient les études supérieures après le secondaire.

Aujourd’hui, la croissance semble aller de soi pour les universités. Il est donc surprenant d’apprendre que, dans les années 1950, les universités se sont demandé comment contenir l’augmentation des taux d’inscription. Elles craignaient que cela entraîne l’arrivée d’éléments plus faibles, qui feraient décliner la qualité de l’expérience pour tous. L’Université Western Ontario, où j’ai moi-même étudié, décrétait en 1953 souhaiter demeurer une université vigoureuse, mais d’une taille relativement petite.  À peine quatre ans plus tard, l’établissement parlait de devenir la plus grande université du Canada et les inscriptions sont alors passées de 3 000 à 6 000 étudiants. Que s’était-il passé? Une crise avait été pressentie et les fonds nécessaires avaient été consentis pour l’éviter.

Lors de la Conférence nationale des universités canadiennes (CNUC) de 1955, ancêtre de l’Association des universités et collèges du Canada, l’économiste Edward Sheffield, du Bureau fédéral de la statistique, a expliqué, dans un exposé aride et austère, pourquoi les effectifs universitaires allaient probablement doubler au cours des 10 années qui allaient suivre. (Il en aura fallu en fait huit.) Les administrateurs d’université d’aujourd’hui seraient probablement ravis de telles perspectives, mais le conférencier qui a pris la parole après M. Sheffield, le recteur de l’Université de Toronto Sydney Smith, affirmait que cette nouvelle n’avait rien de réjouissant. Dans l’immédiat, le Canada aurait besoin de nouvelles universités, les établissements existants allaient devoir prendre de l’expansion et, à une époque où le pays comptait moins de 6 000 professeurs, il allait en falloir environ 5 000 de plus. La CNUC a fait parvenir un résumé d’une page de l’exposé de M. Sheffield à des rédacteurs en chef de journaux aux quatre coins du pays et a profité du battage médiatique pour organiser, l’année suivante, une confé-rence qui portait sur la « crise dans le secteur canadien de l’enseignement supérieur ». À cette occasion, après avoir assisté à une série d’exposés désastreux, le premier ministre Louis Saint-Laurent a volé la vedette aux universitaires, dans son allocution de clôture, en annonçant deux mesures stratégiques. Le transfert fédéral aux provinces pour l’éducation, instauré en 1951, doublerait, passant de 50 cents à un dollar par habitant. Et, comme le recommandait le rapport Massey, le Conseil canadien serait mis sur pied et disposerait de 50 millions de dollars à injecter directement dans des projets de construction universitaire. Selon les termes de Claude Bissel, les délégués présents « sentaient qu’une nouvelle ère commençait, que le temps de la pauvreté […] était révolu ». 

On ne saurait exagérer l’importance de ce soutien. Essentiellement, 10 ans après la fin de la guerre, les universités faisaient enfin partie de l’effort de reconstruction du pays. Grâce à ces investissements, l’administration des universités gagnait beaucoup de stabilité. Le gouvernement allait accroître les revenus de fonctionnement, l’accès à l’aide financière aux étudiants allait être facilité et davantage de professeurs allaient pouvoir être embauchés et payés. L’effet d’entraînement est allé encore plus loin. Les nouveaux professeurs, souvent formés dans de grandes écoles britanniques ou américaines, étaient beaucoup plus portés vers la recherche que leurs prédécesseurs et disposaient des fonds nécessaires pour passer à l’action. 

Le principal effet de cette expansion a sans doute été indirect : les pro-fesseurs étaient désormais valorisés et pouvaient contrôler leur vie professionnelle, ce qu’ils ont fait. À compter de la fin des années 1950, les professeurs et leurs associations ont commencé à réorganiser la gouvernance universitaire. Jusqu’alors, les conseils d’administration des établissements étaient généralement composés de gens d’affaires et de membres du clergé. Dans les années 1960, les professeurs se sont battus pour être mieux représentés au sein des organismes de gouvernance des nouvelles universités et des anciennes, ce qui a ensuite aidé les étudiants à revendiquer eux-mêmes une meilleure représentation. La dernière grande innovation obtenue par les professeurs s’est fait sentir dans les salles de classe : la réforme des programmes a amené une souplesse accrue et a fait une grande place aux séminaires et aux tutorats.

Le premier numéro d’Affaires universitaires a paru en octobre 1959, à l’apogée du boom universitaire. Il s’agissait au départ d’un modeste bulletin trimestriel de huit pages publié par la branche administrative de la CNUC, regorgeant de données statistiques et de constatations sur l’état de l’enseignement supérieur au Canada. La visée de la publication, énoncée dans le premier numéro, témoigne de sa nature officielle, modeste et plutôt terne : « Informer le personnel universitaire et les autres personnes intéressées par le milieu de l’enseignement supérieur au sujet des affaires universitaires. Sa durée de vie sera fonction de la mesure dans laquelle cette publication atteindra cet objectif et de l’accueil qui lui feront ses lecteurs. » 

Pourtant, dès ce premier numéro, la publication avait le ton assuré qu’on attendrait du porte-voix d’un groupe en cours de professionnalisation. Affaires universitaires était le sous-produit des changements survenus dans le secteur canadien de l’enseignement supérieur dans les années 1950; le magazine a non seulement rendu compte de ces changements, mais a également été un catalyseur de changements à venir.  Le magazine est passé de huit à douze pages en deux ans, puis à 16 pages quatre ans après sa fondation. En 10 ans, il est passé de quatre à 10 numéros par année. Graduellement, bon nombre des éléments qu’on lui connaît aujourd’hui se sont ajoutés. Les critiques de livres sont apparues en 1966, les photographies, en 1972, et les lettres ouvertes, un an plus tard. Le changement peut-être le plus important a été la création, en 1968, d’une section consacrée aux annonces de « postes vacants ». Elle était si populaire qu’elle menaçait de détourner le regard des articles. 

Nous sommes maintenant en 2009, et la façon dont les universités définissent la réussite n’a pas beaucoup changé. Elle se mesure encore à l’aune du financement ainsi que du nombre d’étudiants, de projets de construction, de subventions et de professeurs qui s’ajoutent – bref, la réussite, c’est la croissance. Pourquoi en serait-il autrement? L’explosion dans le secteur de l’enseignement supérieur qui a commencé il y a 50 ans a été extrêmement bénéfique pour le Canada et pour ses universités. Le contexte a toutefois complètement changé : le paysage démographique est en pleine transformation et, comme elles ont déjà derrière elles un demi-siècle de croissance, les universités ne peuvent peut-être tout simplement pas maintenir cette croissance indéfiniment. 

Même si la récente récession se révélait être une simple déviation dans la longue courbe de la croissance économique, ce qui est peu probable, les universités canadiennes devraient se faire à l’idée que les inscriptions et même les données absolues sur les inscriptions pourraient cesser de progresser. Dans les années 1950, les universités ont évité une crise grâce à la croissance, mais au XXIe siècle, elles doivent s’adapter à la possibilité, peut-être même préférable, que cette croissance s’interrompe. Cela constituera un défi en particulier pour les professeurs permanents qui, en raison du rôle prépondérant qu’ils jouent dans la gestion des universités, devront prendre des décisions non seulement en fonction de leurs propres intérêts, mais aussi de ceux des étudiants, du personnel, de l’ensemble des professeurs et de la population canadienne. Les décisions que nous prenons détermineront comment nous serons perçus à l’occasion du centenaire d’Affaires universitaires.

Alan MacEachern enseigne l’histoire à l’Université Western Ontario.

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