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Psychiatrie : les préjugés subsistent

« C’est à nous, psychiatres, de vaincre les préjugés. Si nous les ressentons, imaginez ce qu’il en est pour nos patients. » - Dr. Andrea Bardell, résidente en psychiatrie

par MOIRA FARR | 04 AOÛT 09

Susan Abbey, directrice d’un programme clinique du University Health Network de Toronto, s’inquiète des préjugés et des stéréotypes qui touchent encore la santé mentale, non seulement dans la société, mais aussi au sein de la profession médicale.

Elle a récemment passé deux jours à interviewer des résidents potentiels en psychiatrie au réseau de la santé. Une candidate a affirmé s’intéresser à la psychiatrie, ajoutant cependant que sa famille n’appréciait pas son choix. Un autre candidat a révélé qu’un directeur en médecine interne lui a dit qu’il était « trop intelligent » pour perdre son temps en psychiatrie.

La Dre Abbey, qui est également présidente de l’Association des psychiatres du Canada, est consternée par de telles attitudes. « J’ai choisi la psychiatrie parce que j’aimais la complexité du comportement humain. Je voyais cette discipline comme la dernière grande frontière de la médecine. »

Comme toute frontière, la pratique de la psychiatrie a connu des changements majeurs au cours des années. Autrefois, les patients étaient principalement traités grâce à une psychothérapie à long terme. De nos jours, les traitements font d’abord appel aux neurosciences et à la psychopharmacologie. À part quelques exceptions, les patients ne s’étendent plus sur un divan pour parler à une personne assise en silence sur une chaise derrière eux.

Aujourd’hui, les médecins de famille sont les principaux prescripteurs de médicaments antidépresseurs pour les patients souffrant de dépression légère ou modérée, tout comme les psychologues et les autres conseillers offrant des psychothérapies. Les psychiatres traitent maintenant les patients gravement malades qui souffrent de dépression majeure, de troubles bipolaires ou de schizophrénie, habituellement en milieu hospitalier. Certains offrent des psychothérapies, mais leur pratique ne s’y limite pas.

Les vieux préjugés ont toutefois la vie dure. Beaucoup pensent encore que la psychiatrie n’a rien de scientifique et que la maladie mentale est honteuse. En outre, les psychiatres sont souvent moins bien payés que les spécialistes d’autres disciplines.

C’est pourquoi la Dre Abbey et ses collègues voient poindre une crise éventuelle. Les demandes de services d’aide psychologique augmentent partout au Canada, mais le nombre de psychiatres bien éduqués ne suit pas le même rythme. Lorsque des postes de résidents ne sont pas pourvus, moins de personnes sont traitées et celles qui sont traitées le sont par des médecins qui suivent un très grand nombre de patients.

Le Canada compte 17 écoles de médecine qui offrent une formation au niveau supérieur en psychiatrie, et environ 4 000 psychiatres en exercice, dont l’âge moyen est de 55 à 58 ans. En comparaison, la médecine interne peut compter sur près de 7 500 praticiens qui ont pour la plupart bien moins de 50 ans.

Par ailleurs, les fonds versés à la recherche sont difficiles à obtenir : en 2005-2006, à peine 6,67 pour cent du financement des Instituts de recherche en santé du Canada ont été consacrés à la santé mentale et à la dépendance. « Si on considère le nombre de maladies mentales qui existent, affirme Katharine Gillis, présidente par intérim du département de psychiatrie del’Université d’Ottawa, on constate que ce domaine est terriblement sous-financé. »

Les éducateurs jugent donc essentiel d’inciter davantage d’étudiants à se spécialiser en psychiatrie. « Chaque étudiant qui sort de nos écoles est précieux », ajoute la Dre Gillis, qui est également directrice de la formation des résidents en psychiatrie à l’Hôpital Royal Ottawa.

Andrea Bardell et Mathieu Dufour sont deux résidents qui ont choisi la psychiatrie. « C’est un domaine dynamique et passionnant », indique la Dre Bardell pendant une pause déjeuner à l’Hôpital Royal Ottawa. Elle aime que les psychiatres soient en demande, que les préjugés liés à la santé mentale doivent être combattus et que la discipline subisse actuellement des changements majeurs. « C’est à nous, psychiatres, de vaincre les préjugés. Si nous les ressentons, imaginez ce qu’il en est pour nos patients. »

Comme le Dr Dufour, elle se sent respectée par ses collègues d’autres disciplines. « Ils disent en blague que nous sommes plus artistes que scientifiques – et beaucoup de mystère entoure encore la psychiatrie –, mais ils nous considèrent comme une partie importante de l’équipe médicale », précise le Dr Dufour.

La Dre Gillis, de l’Université d’Ottawa, se dit optimiste par rapport aux changements positifs qui attendent la profession et l’amélioration des attitudes envers la psychiatrie. « Si ce sont des gens comme ceux-là qui sont diplômés de nos écoles, conclut-elle, notre pays est entre bonnes mains. »

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