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ARTICLES DE FOND

Quand un handicap n’est plus un obstacle

Partout au pays, les personnes handicapées repoussent les limites en excellant dans des activités savantes auparavant hors de leur port.

par WENDY GLAUSER | 03 DÉC 14

Grâce à l’évolution des attitudes, des politiques et de la technologie, les universités peuvent désormais accueillir une nouvelle génération d’étudiants et de professeurs handicapés qui réclament des mesures d’inclusion en matière de soutien, d’accès aux locaux et d’enseignement. À l’arrivée d’un étudiant qui présente un handicap particulier, cependant, les mesures nécessaires ne sont pas toujours en place dans l’établissement, explique Stewart Engelberg, directeur des services d’accessibilité aux études de l’Université Trent. « Mais il faut prendre le temps d’instaurer les mécanismes appropriés. »

C’est sans contredit la meilleure chose à faire, mais il est nécessaire de convaincre les décideurs des universités de sa pertinence. Il est parfois nécessaire de leur rappeler que les mesures d’adaptation relèvent d’une obligation légale, en plus d’être avantageuses, puisque les nouveaux services serviront par la suite à d’autres étudiants.

Quatre universitaires qui révolutionnent leurs disciplines respectives reviennent sur leurs victoires et leurs luttes. Leurs histoires illustrent les efforts déployés dans le milieu universitaire canadien pour attirer les étudiants et les professeurs handicapés, mais elles révèlent également le chemin qui reste à parcourir.

Sourde de naissance, Jessica Dunkley ne s’imaginait pas faire des études universitaires, et encore moins devenir médecin. L’université était hors de portée pour ses parents métis, sourds comme elle, et pour nombre de ses mentors malentendants. Mais après avoir entamé des études en physiothérapie et évolué dans le milieu hospitalier, elle s’est rendu compte qu’elle souhaitait devenir médecin, ce que lui permettaient les nouvelles technologies comme le stéthoscope visuel. Elle a excellé tout au long de ses études de médecine.

En première année de résidence à l’Université de la Colombie-Britannique, elle a cependant compris que ni l’Université ni l’autorité sanitaire régionale n’étaient en mesure de lui fournir les interprètes dont elle croyait avoir besoin pour s’acquitter de ses tâches à l’hôpital. (Sa plainte est actuellement à l’étude du tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique qui déterminera si l’Université et l’autorité sanitaire ont rempli leurs obligations à l’égard de la Dre Dunkley.) Lorsqu’elle a entamé les procédures d’inscription en résidence pour la seconde fois, la Dre Dunkley a communiqué avec Melanie Lewis, vice-doyenne responsable des droits des étudiants à la faculté de médecine de l’Université de l’Alberta qui l’a encouragée à s’inscrire au programme de son établissement.

Selon Mme Lewis, la persévérance cadre bien avec une carrière en soins de santé. Il a cependant été difficile de coordonner les services d’interprétation pour ses tours de garde de 24 heures et de convaincre les autorités sanitaires de laisser les interprètes l’accompagner au chevet des patients. (Dre Dunkley parle parfaitement et sait lire sur les lèvres.) Plus d’une dizaine de rencontres ont eu lieu pour apaiser les craintes et organiser la logistique. « Tout le monde sait maintenant que l’interprétation se fait en temps réel et qu’elle ne retarde pas la prestation des soins », ajoute la Dre Lewis.

La Dre Dunkley a encore des obstacles à surmonter et estime devoir se montrer « particulièrement diligente » pour faire ses preuves. « Certains attribuent facilement mes erreurs à ma surdité, remarque-t-elle, sans penser que je suis tout simplement humaine. »

Dans ses demandes d’admission à l’université, Ryan Cole n’a pas mentionné qu’il est pratiquement aveugle. Compte tenu de sa moyenne générale de 95 pour cent, tous les établissements l’ont accepté. Or, lorsqu’il a appelé les services aux étudiants handicapés pour expliquer sa situation, un premier interlocuteur l’a dirigé vers une autre université reconnue pour ses services d’accessibilité, et un deuxième lui a précisé qu’il devrait régler lui-même les questions logistiques, comme l’accès aux notes de cours. À l’Université Trent, par contre, les responsables des services de soutien lui ont simplement répondu : « C’est une première pour nous, mais nous allons nous adapter. »

M. Cole a remporté la bourse d’excellence en physique de l’Université en deuxième et troisième années, arrivant en tête de classe. Il entame à présent une maîtrise en science des matériaux. L’adaptation est sa spécialité; lorsqu’il était encore à l’école, il s’est battu pendant deux ans pour obtenir un ordinateur muni d’un lecteur d’écran. « Pour lui, les obstacles deviennent des défis », souligne M. Engelberg.

Ainsi, au début de ses études universitaires, lorsque l’édition en braille d’un manuel lui a été livrée en 60 lourds volumes, M. Cole s’est plutôt muni d’une version numérique en haute résolution et d’un projecteur lui permettant d’afficher les pages en grand format sur le mur. (Sa vision est telle qu’à 6 mètres de distance, les objets lui paraissent comme s’ils étaient à 120 mètres.) Le travail de laboratoire a également posé problème. La première année, son coéquipier s’est chargé des expériences, mais leur professeur ne voulait pas que M. Cole néglige l’aspect pratique du cours. La solution du principal intéressé : une caméra numérique qui grossit l’image jusqu’à 700 fois, sur un moniteur de 43 centimètres.

Selon M. Cole, on dissuade la plupart des personnes légalement aveugles d’étudier en sciences naturelles, même si les compétences qu’elles acquièrent du fait de leur handicap se prêtent bien à la physique et aux mathématiques. La « mémoire bien entraînée » des malvoyants leur permet entre autres de retenir facilement les équations.

Aaron Slepkov, chef du laboratoire de biophotonique où M. Cole a travaillé ces deux derniers étés, trouve ironique que l’étudiant peine à accomplir des tâches que d’autres tiennent pour acquises, alors qu’il crée des modèles mathématiques plus facilement que tous ses compagnons de classe. Selon lui, M. Cole  « a tout pour se tailler une place de choix dans le milieu de la recherche ».

Grâce à l’exceptionnelle passion de Taylor Oetelaar pour l’histoire, l’architecture et la mécanique des fluides numériques, nous pouvons maintenant nous imaginer nous prélasser dans des bains romains du troisième siècle, chauffés par de multiples feux situés sous un plancher suspendu. Les recherches de M. Oetelaar ont entre autres révélé que l’air dans les thermes était aussi chaud que dans un sauna moderne, même l’hiver. Sa reconstruction numérique des thermes de Caracalla est intégrée à un modèle tridimensionnel de la Rome antique exposé dans des musées du monde entier. Ses recherches sont également d’actualité : « la prochaine idée novatrice des ingénieurs actuels pourrait leur venir en étudiant l’intégration des systèmes chez les Romains », explique M. Oetelaar.

Atteint de paralysie cérébrale, il a été l’un des premiers étudiants en fauteuil roulant à la faculté de génie de l’Université de Calgary. Il a l’usage d’un bras seulement, parle difficilement et ne marche que sur de courtes distances. Lorsqu’il étudiait au premier cycle, il a demandé l’installation de portes automatiques et de bureaux accessibles dans toutes ses salles de classe, ainsi qu’une rampe d’accès au pavillon de génie mécanique. Durant ses cours au doctorat, il a reçu l’aide d’un accompagnateur et d’un preneur de notes à temps plein. Il a tapé toute sa thèse à deux doigts.

« À mes débuts comme assistant d’enseignement, j’étais très nerveux à l’idée de faire comprendre des concepts aux étudiants, mais les professeurs m’ont assuré que j’y parviendrais », écrit M. Oetelaar, qui a pris plaisir à enseigner pendant quatre ans. Depuis l’obtention de son doctorat en génie mécanique, en 2013, il travaille pour une entreprise qui conçoit et fabrique des télescopes de pointe, à Calgary.
Johanne Tottle, directrice des services d’accessibilité aux études de l’Université de Calgary, précise qu’une rencontre d’égal à égal a lieu avec chaque étudiant handicapé pour discuter de ses besoins. « Nous expliquons aux étudiants qu’il faut souvent réviser les mesures d’adaptation en cours d’année et les invitons à revenir nous voir. »

Les recherches de Kristin Snoddon, qui enseigne depuis cet automne à l’Université Carleton, révèlent une contradiction qu’ignorent de nombreux Canadiens : alors que les personnes sourdes ont droit à un interprète dans les établissements d’enseignement, l’apprentissage de la langue des signes elle-même devient de plus en plus difficile.

En effet, les enfants sourds nés de parents entendants n’ont souvent pas accès de façon précoce aux programmes d’apprentissage de la langue des signes, ce qui est pourtant crucial. En outre, selon Mme Snoddon, les implants cochléaires ont poussé de nombreux professionnels à voir dans la langue des signes un obstacle à l’apprentissage de la langue parlée.

Professeure de linguistique appliquée et d’études du discours, Mme Snoddon croit que cette perception mine « l’identité linguistique et culturelle distincte des personnes sourdes », tout en étant mal fondée sur le plan du développement. Ses recherches démontrent en effet qu’exposer les enfants au langage gestuel et parlé est très bénéfique pour leur développement.

L’embauche d’une première professeure sourde à l’Université Carleton signale que « les personnes sourdes doivent avoir leur mot à dire dans l’élaboration des politiques qui les concernent », estime Jim Cummins, ancien directeur de thèse de Mme Snoddon à l’Université de Toronto. L’Université Carleton emploie également plusieurs professeurs de langue des signes malentendants. Dans ses cours, Mme Snoddon aborde les politiques et pratiques actuelles en matière de langue des signes, et explore les divers discours au sujet de la surdité.

Selon Randall Gess, directeur du département des langues et de linguistique de l’Université, le style pédagogique « enthousiaste, dynamique et stimulant » de Mme Snoddon attirera de nombreux étudiants. Il signale que cet automne, les cours de langue des signes (American Sign Language) sont devenus les plus populaires du département, détrônant les cours d’espagnol. L’Université a embauché un interprète à temps plein et des interprètes à temps partiel qui aideront les professeurs de langue des signes malentendants à participer à la vie universitaire, poursuit M. Gess.

« L’ensemble du milieu universitaire bénéficie du soutien à la diversité, écrit Mme Snoddon. En l’absence de diversité, les idées et le savoir qu’on propose sont limités. »

Cet article est un sommaire de l’article original « Opening doors to disability ».

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