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Quel avenir pour la recherche sur l’Arctique?

Les Canadiens s’éveillent au vaste potentiel de l’Arctique, mais les chercheurs se demandent ce qu’il faudra pour passer des bonnes intentions à l’action.

par CHRISTINA CHANT | 08 MAR 10

Le chercheur John Smol affirme que « selon la façon de définir le Canada, environ la moitié de ses terres et les deux-tiers de ses côtes sont situés en Arctique. Nous sommes une nation arctique ». Pourtant, les hauts et les bas de la recherche nordique au cours des 30 dernières années laissent croire que le Canada n’assume toujours pas son identité arctique.

Des politiques et des projets novateurs, comme le Programme de recherche sur l’utilisation des terres arctiques à la fin des années 1970 et le Plan vert de trois milliards de dollars lancé par Brian Mulroney 10 ans plus tard, qui affectait des fonds à la recherche environnementale, tranchent fortement avec le sous-financement chronique qui a caractérisé les années 1990 et a entraîné la perte de toute une génération de scientifiques canadiens spécialisés dans les questions de l’Arctique. Au tournant du nouveau millénaire, la recherche dans le Nord canadien était à son plus bas. « Nous allions pratiquement fermer boutique, se rappelle M. Smol, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les changements environnementaux à l’Université Queen’s. C’était embarrassant. »

Le rapport intitulé De l’état de crise à la relance – Rétablir de rôle du Canada dans la recherche nordique, publié en 2000 par le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) et le Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH), a finalement sonné l’alarme.

« Le rapport est arrivé à un moment opportun et a atteint sa cible », affirme Tom Hutchison, président du groupe qui a produit le rapport. M. Hutchison est professeur émérite en études environnementales et des ressources à l’Université Trent. « Jamais je n’aurais pu prédire la façon dont les choses ont évolué au cours des huit ou neuf dernières années. »

Selon Louis Fortier, chercheur à l’Université Laval et directeur scientifique d’ArcticNet, ce sont d’abord et avant tout les changements climatiques qui ont donné un second souffle à la recherche sur l’Arctique dans les années qui ont suivi la publication du rapport. « L’Arctique se réchauffait plus rapidement que toute autre région du globe, et il se trouvait dans notre cour arrière. »

Ces changements ont accéléré la recherche sur les questions de souveraineté et de sécurité dans le Nord et mis en lumière la possibilité d’une exploitation à grande échelle des ressources. La création du Nunavut en 1999 a également contribué à accroître le poids politique des habitants du Nord et leur a donné une voix pour exprimer leurs préoccupations relatives à la modification de leur environnement.

Il ne fait aucun doute que l’Arctique se trouve maintenant dans la mire publique et politique. Il suffit pour le constater de lire la Stratégie pour le Nord du Canada, publié par le gouvernement fédéral en 2009. La stratégie, qui a d’ailleurs comme sous-titre « Notre Nord, notre patrimoine, notre avenir », cible quatre priorités pour la région: la souveraineté, la protection de l’environnement, la promotion du développement et l’amélioration de la gouvernance.

Rétrospectivement, M. Hutchison estime que la création de six chaires de recherche sur le Nord en 2002, chacune assortie d’un financement de 1,2 million de dollars du CRSNG, a été « une étape charnière de la recherche nordique ». Est venue ensuite la très réussie Année polaire internationale en 2007-2008, au cours de laquelle le Canada a investi plus de 150 millions de dollars dans divers projets et programmes.

L’Année polaire internationale a été précédée d’une série de bons coups, comme l’inauguration du brise-glace de recherche NGCC Amundsen et la création d’ArcticNet, un des Réseaux de Centres d’excellence du Canada, en 2003. ArcticNet regroupe plus de 100 chercheurs issus de 27 universités canadiennes et agences provinciales et fédérales.

Tout récemment, le gouvernement fédéral a investi 85 millions de dollars dans le Fonds pour l’infrastructure de recherche dans l’Arctique pour la remise en état de 20 stations arctiques. Par ailleurs, une étude de faisabilité de deux millions de dollars est en cours pour déterminer les fonctions et l’emplacement d’une station de recherche de l’Extrême Arctique.

Ces réussites ne représentent toutefois qu’un côté de la médaille. De nombreux projets de recherche doivent cesser leurs activités, car leur financement n’est pas renouvelé, et certains chercheurs se demandent si le Canada est en mesure de maintenir l’essor généré par l’Année polaire internationale.

La Fondation canadienne pour les sciences du climat et de l’atmosphère, la principale source de financement des projets de recherche sur le climat et l’atmosphère au Canada, en est un triste exemple. Malgré le renouvellement du mandat de la Fondation jusqu’en mars 2012, ses coffres sont pratiquement vides. « Nous réclamons des fonds supplémentaires depuis des années, déplore Kelly Crowe, directrice des communications à la Fondation, mais sans résultat. »

Andrew Weaver, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en modélisation et en analyse climatique à l’Université de Victoria, se montre encore plus critique, citant la station météorologique Eureka située sur l’île d’Ellesmere et le Réseau pour la stabilité du climat polaire comme exemples de projets fondamentaux qui sont pourtant menacés de fermeture. « Nous nous trouvons dans une situation désastreuse et toute manifestation d’optimisme est trompeuse », croit-il.

Une des principales difficultés auxquelles font face les chercheurs est le coût exorbitant de la recherche en Arctique. « Les scientifiques qui étudient l’Arctique dépensent environ la moitié de leur budget uniquement pour se rendre à destination. Il en coûte 5 000 $ pour se rendre en Extrême Arctique, peu importe le point de départ », explique Martin Bergmann, directeur du Programme du plateau continental polaire de Ressources naturelles Canada.

Malgré les coûts exorbitants de la recherche en Arctique, le Programme bénéficie d’un petit budget annuel de quelque six millions de dollars, dont les deux tiers sont consacrés au soutien logistique. « Nous avons besoin de ressources supplémentaires pour effectuer la recherche que nous voulons faire et que nous estimons nécessaire », ajoute M. Bergmann.

Tandis que le financement de bon nombre de projets de recherche sur l’Arctique tire à sa fin, d’autres programmes visant à faciliter la recherche nordique n’ont pas évolué comme prévu. Isabelle Blain, vice-présidente, Direction des subventions de recherche et bourses du CRSNG, explique que les subventions offertes dans le cadre du Programme de stages en recherche nordique n’ont pas toutes été distribuées.

Mme Blain estime que l’obligation de trouver un partenaire dans le Nord pour chaque projet financé et le fait que d’autres options de bourses de recherche postdoctorale s’offrent aux candidats expliquent pourquoi les stages n’ont pas été aussi populaires que prévu. Selon elle, c’est « un signal que les fonds pourraient être utilisés plus efficacement en étant affectés à un autre usage pour le moment ».

Certains constatent également avec perplexité l’absence de fonds de fonctionnement pour appuyer la nouvelle infrastructure, dont les 20 stations arctiques modernisées dans le cadre du Fonds pour l’infrastructure de recherche dans l’Arctique. Comme le dit M. Weaver, de l’Université de Victoria, « il est inutile de financer l’infrastructure sans offrir de soutien à ceux qui l’utiliseront ».

Pour remédier à ce problème, un consortium de chercheurs universitaires et fédéraux associés au réseau ArcticNet s’est réuni récemment pour discuter des moyens que peut prendre le milieu universitaire pour se préparer à la mise en service de la nouvelle infrastructure dans l’Arctique. « Nous voulons doubler, même tripler le nombre de jeunes scientifiques des universités canadiennes qui mènent activement de la recherche polaire et arctique. De cette façon, les installations pourront être utilisées dès que la nouvelle infrastructure sera terminée », explique M. Fortier, de l’Université Laval.

On saura cet été si le financement d’ArcticNet sera renouvelé pour encore sept ans, tandis que d’autres propositions et projets qui pourraient relancer la recherche sur l’Arctique sont également en attente d’une décision. David Barber, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en science du système arctique à l’Université du Manitoba, fait remarquer que le nouveau concours du programme de Chaires d’excellence en recherche du Canada, qui versera jusqu’à 10 millions de dollars sur sept ans aux titulaires de chaire, compte quatre propositions visant l’Arctique. Même si une seule de ces propositions est retenue, « ce sera une grande amélioration au chapitre du financement de la recherche sur l’Arctique », estime -t-il.

Le sort d’autres projets de recherche en Arctique est plus incertain. Par exemple, l’étude de faisabilité sur la station de recherche de l’Extrême Arctique est en cours, mais aucun financement supplémentaire n’a encore été affecté au projet. Par ailleurs, le célèbre brise-glace de 720 millions de dollars NGCC John G. Diefenbaker ne se joindra vraisemblablement pas à la flotte de la Garde côtière canadienne avant 2017.

Dans un article publié récemment dans la revue Nature, John England, titulaire d’une Chaire de recherche nordique du CRSNG à l’Université de l’Alberta, soutient que le problème fondamental est l’absence d’une politique polaire intégrée à l’échelle nationale qui obligerait le Canada à prendre des engagements clairs et à mieux coordonner les activités de recherche. Selon lui, la Stratégie pour le Nord du Canada de 2009 était un bon début, mais elle ne lie pas les ministères fédéraux et ne garantit aucun financement.

« Le Canada accuse un retard par rapport à beaucoup de pays nordiques, comme la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie, qui accordent un financement public intégré à la recherche polaire, peut-on lire dans l’article de M. England. L’engagement, l’intégration et la continuité nécessaires à la recherche de calibre mondial passent inévitablement par l’adoption d’une politique polaire nationale. »

Merci à Martin Fortier/ArcticNet pour les photos exquises de l’arctique.

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