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Réduire les interruptions en classe

Regarder du matériel pornographique sur son portable, à la vue de tous, répondre à un appel sur son cellulaire, interrompre un cours à de nombreuses reprises en faisant des commentaires ou des blagues, ou encore harceler l’enseignant jusqu’à ce qu’il s’emporte – voilà autant de façons pour les étudiants de perturber un cours.

par DANIEL DROLET | 10 SEP 12

Zopito marini, professeur à l’Université Brock et titulaire de la chaire du chancelier pour l’excellence en enseignement, a étudié ce qu’il appelle les comportements courtois, ou l’absence de tels comportements, en salle de classe. Il définit les comportements perturbateurs ou non courtois comme toute manifestation qui appauvrit l’enseignement et les possibilités d’apprentissage des autres.

M. Marini affirme que les comportements non courtois peuvent être intentionnels ou non. Il les classe également selon leur gravité, des vétilles (comme interrompre un cours magistral en parlant à voix haute) jusqu’aux comportements plus graves comme les insultes, les menaces ou les autres formes d’intimidation en classe. En somme, les comportements non courtois peuvent simplement ennuyer les autres, perturber la classe (auquel cas quelqu’un doit interrompre ses activités pour gérer le comportement perturbateur) ou encore se révéler carrément dangereux. Ils peuvent entraîner diverses conséquences à court terme, comme l’abandon d’un cours, ou à long terme, comme l’impossibi-lité d’atteindre ses objectifs scolaires.

Mais si l’indiscipline a toujours été, les avancées technologiques comme Internet sans fil et les téléphones intelligents, conjuguées à un changement culturel des comportements socialement acceptables, ont obligé les universités à s’adapter.

Janni Aragon, enseignante en science politique et conseillère auprès des étudiants de premier cycle à l’Université de Victoria, entend les commentaires des étudiants sur les comportements indisciplinés dont ils sont témoins en classe. Elle affirme que ceux qui perturbent les cours le font souvent sans s’en apercevoir. Elle se souvient d’un cours où deux jeunes femmes bavardaient sans arrêt, gênant son enseignement. « J’ai interrompu mon exposé et je leur ai dit : “Ce n’est pas l’école secondaire ici. Quittez la classe!” Elles sont devenues cramoisies et se sont excusées. »

Le type de classe et sa taille jouent aussi sur l’indiscipline des étu-diants, avance Deborah Eerkes, directrice du bureau des affaires judiciaires des étudiants à l’Université de l’Alberta. Un cours où les étudiants sont appelés à travailler en équipe, par exemple, est probablement moins susceptible d’être perturbé qu’un autre où l’enseignant donne un cours magistral traditionnel.

Tout dépend également du professeur, affirme Christian Detellier, vice-recteur aux études intérimaire et provost à l’Université d’Ottawa. « La discipline, soutient-il, c’est très personnel. Elle est influencée par la façon dont le professeur gère la dynamique de sa classe. » Il ajoute que les enseignants charismatiques semblent avoir moins de problèmes que leurs collègues.

D’après les conversations qu’a eues Mme Aragon avec ses collègues, hommes et femmes, elle conclut que les cours sont plus souvent perturbés lorsqu’ils sont donnés par des femmes. Des enseignantes lui ont par exemple rapporté des cas où des étudiants en colère étaient entrés dans leur « espace personnel ». Aucun homme ne lui a jamais signalé de situation semblable.

Les changements dans la population étudiante pourraient également influer sur ce phénomène : les étudiants forment un groupe plus hétérogène, aux antécédents, aux attentes et aux responsabilités plus variés qu’auparavant. Aujourd’hui, il est fréquent qu’un parent-étudiant universitaire utilise son téléphone cellulaire pour surveiller de près ses enfants, explique Myer Siemiatycki, professeur au département de politique et d’administration publique à l’Université Ryerson. En outre, beaucoup d’étudiants travaillent à temps partiel et ont besoin de vérifier leurs courriels pour des motifs professionnels. « Les professeurs, indique-t-il, ne doivent absolument pas présumer que toute interaction avec la technologie est futile. »

Mme Aragon donne un autre exemple de fausse interprétation : agacée par un étudiant qui tapait sur son téléphone intelligent pendant un cours, elle l’a interpellé et celui-ci lui a répondu qu’il n’envoyait pas de texto, mais qu’il prenait des notes.

Dominic Beaulieu-Prévost est professeur de sexologie à l’Université du Québec à Montréal. Recrue du corps professoral, il a, au cours des 10 dernières années alors qu’il terminait ses études, enseigné dans trois universités : l’Université de Montréal, l’Université Concordia et l’Uni-ver-sité de Sherbrooke. Pendant cette période, il a été témoin de la transition vers le nouveau monde électronique. Il s’agit, à son avis, d’un changement de culture.

« J’ai l’impression, explique M. Beaulieu-Prévost, que les étudiants ne sont pas plus perturbateurs qu’avant, sauf sur un seul point lié à la notion que ces nouvelles technologies font maintenant partie d’eux. Certains étudiants ne se rendent littéralement pas compte qu’ils sont en train de répondre à un texto. »

Avec les nouvelles technologies, prévient M. Beaulieu-Prévost, les salles de classe ne sont plus des endroits « clos » comme auparavant : ce sont des espaces ouverts, branchés sur le monde. Par conséquent, il tente de se comporter comme s’il était toujours « en public » et que tout ce qu’il disait ou faisait pouvait être filmé ou enregistré.

Certains observateurs s’inquiètent du fait qu’un jour, un étudiant harcèlera délibérément un professeur jusqu’à ce que ce dernier s’emporte pendant qu’un complice filmera la scène et la téléchargera en ligne. Bien sûr, ce scénario soulève toutes sortes de questions sur le respect de la vie privée. M. Marini, de l’Université Brock, n’a jamais encore entendu parler d’une telle situation. « C’est un problème latent, dit-il, mais un très, très grave problème. »

L’évolution des notions de respect et d’autorité peut également être un facteur d’interruptions en classe. « Ils sont loin, affirme M. Marini, les jours où le professeur qui entrait en classe faisait l’objet de respect. L’éven-tail de ce que les gens considèrent comme des gestes courtois est réellement plus large qu’auparavant. Je crois qu’aujourd’hui, le respect doit se gagner au quotidien. Ce qui ne signifie pas qu’une anarchie totale règne maintenant dans les salles de classe, mais les professeurs doivent investir plus d’efforts pour instaurer un environnement courtois. » Il poursuit en soute-nant que les enseignants devraient assumer que la courtoisie ne régnera pas dans leur salle de classe et se préparer en conséquence.

Les universités et les professeurs définissent des règles de base et des sanctions relativement aux comportements perturbateurs. Mme Eerkes affirme que le besoin de définir ce en quoi consiste une interruption a mené l’Université de l’Alberta à rédiger son code des comportements étudiants, qui lie tous les étudiants. Le code donne une définition large des interruptions : « Aucun étudiant, y lit-on, ne peut perturber un cours de façon à interférer avec le processus normal de la séance en cours ou l’apprentissage des autres étudiants ».

En vertu du code, l’enseignant est autorisé à exclure séance tenante un étudiant perturbateur et à l’empêcher de se présenter aux cours sui-vants jusqu’à concurrence de trois heures d’enseignement. L’enseignant doit immédiatement en informer le doyen. Si l’étudiant récidive, l’en-seignant est de nouveau autorisé à l’expulser, mais il doit en plus imposer à l’étudiant une sanction prévue au code.

D’autres universités ont adopté des codes semblables. Selon les normes de conduite parascolaire des étudiants de l’Université de la Saskatchewan, un étudiant contrevient à la norme lorsqu’il perturbe ou menace de perturber toute activité universitaire. Parmi les exemples donnés, mentionnons « faire ou causer un bruit excessif », être à l’origine d’alertes à la bombe ou « causer d’importantes perturbations ».

Le Centre de pédagogie universitaire de l’Université d’Ottawa a pour sa part conçu un guide sur l’enseignement dans un environnement sans-fil. Un des objectifs de ce document est de favoriser l’utilisation courtoise des appareils électroniques. « L’accessibilité ininterrompue à Internet, mentionne le guide, transforme la gestion de classe, modifie le rapport professeur-étudiant et amène aussi à s’interroger sur de nouvelles façons d’enseigner afin de mieux prendre en compte la pluralité des contextes pédagogiques. »

Le guide de l’Université d’Ottawa propose aux enseignants d’animer une discussion sur les utilisations du sans-fil pouvant gêner les autres étu-diants et de « [les inviter à] proposer des règles pour les éviter ». Il propose d’envisager des options comme des périodes « zéro techno » et d’évaluer les conséquences d’une utilisation inappropriée des technologies.
En plus d’avoir un code de conduite applicable à l’échelle de l’uni-versité, beaucoup d’experts proposent d’établir dans chaque classe, des lignes directrices relatives à la courtoisie et aux comportements perturbateurs.

« L’important, souligne David Leach, professeur agrégé et directeur de la rédaction professionnelle du département d’écriture à l’Université de Victoria, ce n’est pas tant la façon de gérer les étudiants indisciplinés que le choix de cours et d’une méthode d’enseignement qui évitent les distractions afin que les étudiants participent si activement qu’ils en viennent à se surveiller eux-mêmes. »

M. Leach soutient que neuf fois sur 10, l’indiscipline est causée par le professeur qui, par exemple, s’attend à ce qu’une classe de 400 étudiants assiste bien sagement à un cours magistral de 90 minutes. Chaque semestre, lors de son premier cours M. Leach aborde les sujets de l’étiquette en classe et du niveau de respect auquel chacun s’attend. Après la discussion, les étudiants et lui rédigent un « engagement envers la classe » qui régit les comportements attendus. Habituellement les étudiants coopèrent.

« C’est presque comme s’ils voyaient l’éducation avec une mentalité de consommateur, explique M. Leach. Si quelqu’un perturbe leur expérience, ils y réagissent. »

Mais le professeur doit prendre les devants, avance M. Marini. « Souvent, les gens n’effectuent aucun travail préparatoire et espèrent que tout ira bien. » Il incite ses collègues à prendre le temps d’établir des règles de base avec les étudiants. « Je crois qu’il faut investir du temps en classe pour parler de courtoisie. Dans mon plan de cours, j’y consacre une page et demie. Je définis en termes simples mes attentes envers moi-même et mes étudiants. »

Il favorise aussi des échanges qui mènent à l’adoption d’un consensus sur les comportements à adopter en classe et il affiche les résultats. Par exemple, les retardataires acceptent de s’asseoir à des endroits réservés pour eux, où ils sont le moins susceptibles de perturber le cours à leur arrivée. « Cette méthode est un excellent outil de prévention et met tout le monde sur un pied d’égalité, car, en toute honnêteté, certaines personnes n’ont probablement jamais parlé de courtoisie. »

Lorsqu’un incident survient, il rappelle aux étudiants l’entente dont ils ont convenu. Il affirme que ce document lui donne les moyens de gérer les situations qui se présentent sans paraître trop sévère ou répressif.

« Bien sûr, certains de mes collègues estiment que ces questions de courtoisie sont futiles. Je leur réponds que le meilleur investissement qu’ils peuvent faire dans leurs cours est probablement d’aborder ce sujet. »

Daniel Drolet est journaliste à Ottawa.

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