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ARTICLES DE FOND

Réflexions sur la poésie éclair et le rôle de l’art dans les conférences

À quoi s’attendre quand quatre auteurs sont invités à composer des poèmes sur demande lors d’une conférence sur l’éducation postsecondaire à Ottawa?

par RICHARD HARRISON | 29 MAR 17

Le kiosque de poésie éclair a connuun énorme succès à Carrefour 2017, en février, à Ottawa. De nombreuses personnes ont indiqué aux poètes (Micheline Maylor, Derek Beaulieu et moi-même de l’Université Mount Royal, et Steve Giasson de l’Université du Québec à Montréal) que cette activité était l’un des points forts de la conférence, à laquelle étaient invités le premier ministre et le gouverneur général. Il est vrai que les gens paraissaient émus à la lecture de leur poème personnalisé basé sur un mot, parfois un long récit, qu’ils devaient soumettre. Le poète glissait une feuille de papier vierge dans une machine à écrire et se mettait au travail pour produire six minutes plus tard un poème, qui visiblement touchait les gens. Ils le tenaient précieusement dans leurs mains, le lisaient, le relisaient. Certains en avaient les larmes aux yeux, malgré la foule présente au Centre des congrès. Leur regard restait attaché à la feuille. Cette expérience est l’une des plus enrichissantes que j’ai vécues comme poète. La popularité de l’activité a largement dépassé les attentes.

Photo de Universités Canada.

Au départ, les poètes devaient être à la disposition des participants pendant les repas et entre les séances. Comme les pauses ne duraient que 15 minutes, de longues files se formaient rapidement devant les tables des poètes. Certaines personnes venaient nous voir après avoir entendu les poèmes rédigés pour leurs amis. D’autres voulaient simplement se prêter à l’exercice plus d’une fois; après tout, nous étions quatre auteurs. Certains étaient attirés par le son des machines à écrire, qui leur rappelait la frustration de devoir rédiger des pages parfaites avec une technique imparfaite. En plus, le ruban n’était pas toujours bien placé, l’espacement était inégal entre les lignes et il était impossible de supprimer non seulement les erreurs, mais aussi leurs traces, comme le permet l’ordinateur. Maintenant que cet objet ne sert plus à la tenue de dossiers, nous lui avons tout pardonné. Le son des caractères s’imprimant sur le papier est désormais synonyme d’une époque où tout était simple. Il s’agit d’une méthode de travail depuis longtemps révolue dont on se souvient avec nostalgie.

Nous étions donc quatre à recevoir les commandes et à prendre en note les mots de départ et quelques éléments fournissant des pistes. J’ai appris une chose : les poèmes éclair ne portent pas sur des objets et ne sont pas le fruit de la seule réflexion du poète. Ils traitent de la relation entre le poète devant la machine à écrire et la personne qui lui souffle un mot. Dès que les participants avaient soumis leurs mots avant de retourner discuter de réconciliation, d’autonomisation et d’inclusion (concepts sur lesquels, espéraient-ils, s’appuieraient les décisions politiques, sociales et d’éducation), nous nous mettions à l’œuvre. Toute la journée. Et nos poèmes n’étaient pas seulement destinés aux étudiants aux cycles supérieurs, aux dirigeants et professeurs d’université, aux représentants de l’industrie et aux parlementaires présents. Les commandes venaient aussi du personnel organisateur d’Universités Canada et des employés du centre des congrès.

C’est seulement au deuxième jour que j’ai commencé à garder une trace des mots pour les poèmes. En voici donc une liste incomplète : Résilience (devenu « Feu de camp »), Inespéré, Sécurité, Bon appétit, Barbe, Couloir, Équipe des bourses d’études, Gandalf, Ballet (devenu « Giselle »), Ténacité, Dalek, Bleu, Douleur – pour les gens au pouvoir, Impasse (devenu Une Entente est possible), Croustillant, Cinéma avec maman, Fiston, Bilbo, Vimy, Obscurité, Félicitations, Flâneur, Panda, Son, Service à la clientèle, Pizza, Love’s Road (nom d’une vraie rue), Bon voyage, Miller, Sciences humaines, Scaphandre, Skype, Planche à neige, Diaspora, Indécis (devenu Portes), Nanti, Rocher, Famille (mot revenu plusieurs fois), Micro-titres de compétences et Carrefour 2017. Au total, j’ai dû composer de 60 à 70 poèmes. À mes côtés, Micheline, Derek et Steve faisaient de même.

Il ne reste plus de traces de la plupart de ces poèmes, car les destinataires ont emporté leur unique exemplaire. Certains ont déclaré vouloir encadrer le leur. D’autres l’ont pris en photo et publié sur Twitter, Instagram et Facebook, où il restera à jamais. Le poème écrit par Derek, Université York, a été publié sur Twitter par les étudiants l’ayant commandé, puis retweeté par le recteur de l’Université. Le poème Carrefour 2017 a même été intégré à l’introduction de l’allocution de clôture prononcée par le gouverneur général. Il ne reste peut-être plus aucune trace des poèmes, mais ceux-ci ont néanmoins laissé leur marque.

Alors que la poésie éclair gagnait en popularité pendant la conférence, des questions ont surgi dans notre esprit : Que devons-nous en conclure sur le rôle de la poésie et de l’art? Plus particulièrement, qu’apporte l’art produit au beau milieu d’un groupe de réflexion débordant d’enthousiasme et rempli d’espoir sur l’avenir du pays? Tout comme le poème éclair résulte de l’échange entre le poète et la personne qui soumet son mot, le texte qui suit est le fruit de ma discussion avec Micheline, Derek et Steve.

Steve Giasson. Photo de Universités Canada.

Avant la conférence d’Ottawa, nous avions organisé deux activités de poésie éclair à Calgary l’an dernier. Lors de chaque séance, des gens nous ont soumis des mots comme fille ou famille ou le nom d’une personne, ce qui n’a rien de surprenant. En effet, la poésie éclair fait ressortir de manière intense des sentiments profondément ancrés. Comme poètes, nous tentons de rattacher ces mots à quelque chose de concret (une histoire ou une image) pour composer le poème. Il faut l’aborder sous un certain angle, seulement perceptible par les personnes concernées, pour que le poème ait une réelle signification et permette d’établir un lien. Nous posons donc d’abord des questions pour trouver ces images, qui vont ensuite nous inspirer le poème.

Parfois, les mots soumis évoquent déjà quelque chose de concret, comme « planche à neige » ou « crayon ». D’autres termes ont une forte connotation symbolique : « Star Wars » (Derek a composé un poème d’amour à un Wookiee), « Gandalf » ou « Bilbo » (le surnom de quelqu’un à l’école). De tels mots sont très inspirants pour nous.

Par contre, il est très difficile de travailler à partir de mots abstraits comme bonheur, amour, paix ou intensité. Nous en recevons toujours quelques-uns et devons alors creuser un peu. Pour composer le poème, nous ne cherchons pas à savoir ce que le mot signifie, mais plutôt ce qu’il représente pour la personne et à qui elle pense en le prononçant. Il cache toujours quelqu’un ou quelque chose, et il nous faut du temps pour le découvrir. Or, les poèmes éclair doivent être écrits rapidement et nous n’avons pas toujours le temps d’entreprendre une exploration approfondie. L’un des poètes a commencé à se faciliter la tâche au deuxième jour de Carrefour. Après avoir entendu « égalité » ou « compassion », il a répondu : « C’est un concept abstrait. Donnez-moi un mot concret. » La réponse était parfois tout aussi vague : « équité ». Et c’était reparti.

Nous devons systématiquement partir à la recherche du sens concret qui se cache derrière des mots abstraits. Cependant, à Ottawa, nous devions répéter très souvent cet exercice. En sortant des séances de travail, les participants avaient en tête des termes comme « accessibilité », « réconciliation », « autonomisation » et « mobilisation ». Nos poèmes ne portaient pas sur ces mots, mais sur les personnes, les lieux ou les objets auxquels les gens faisaient allusion en répondant à nos questions. Il fallait parfois creuser longtemps pour percer les nombreuses couches de concepts abstraits. De très nombreuses idées étaient entremêlées dans l’esprit des gens après des heures d’exposés et de séances de discussion. Après tout, c’est ce que visait la conférence : réunir les gens pour qu’ils réfléchissent à leur vision du pays et en discutent. Cependant, tout comme la forêt cache parfois les arbres, le paysage pourrait cacher la forêt et les discussions sur les ressources pourraient effacer le paysage. Nous devons revenir à l’essentiel, aux arbres, car pour définir une idée abstraite, il faut s’attarder à ses retombées concrètes. Mais comment y parvenir?

Je crois maintenant que la poésie fait partie de la réponse. Le manque d’« arbres » – d’éléments concrets, de personnes précises – explique la grande popularité de la poésie pendant la conférence. Bien sûr, les poèmes peuvent générer des idées abstraites et s’appuyer sur les réflexions philosophiques ou politiques du poète. Cependant, ce qui transforme le mot de départ en véritable poème, c’est qu’il amène la question suivante, peu importe le sujet : « De quoi la personne parle-t-elle véritablement? » Et la réponse n’est pas un autre concept. Il faut chercher l’image, la sensation, le désir ou l’expérience que suscite le mot.

Richard travaille sur un poème. Photo de Steve Giasson.

La poésie explore aussi les conséquences de l’abstraction; les termes abstraits ont en effet une nature insaisissable et découlent d’une réflexion sur son propre travail. Le poème donne donc à l’objet de la réflexion une dimension concrète. Si le poème éclair résulte de l’échange entre le poète et la personne à qui il est destiné, c’est sans doute aussi parce que la poésie jette un pont entre les mots que nous utilisons pour exprimer nos idées et ceux qui décrivent la réalité qui nous entoure. Nous en sommes donc venus à la conclusion que les personnes qui nous soumettaient des mots abstraits cherchaient à voir de quelle façon le résultat de leur longue réflexion leur serait présenté sous une forme concrète qui fait appel aux sens et à l’émotion.

Les arts soulèvent beaucoup de questions importantes, dont la suivante : À quoi servent-ils? Des gens participent à des conférences visant précisément à en débattre, et la défense de l’art est toujours évoquée dans les réponses données. Personne ne se demande à quoi sert une chose dont on connaît déjà l’utilité. Cependant, pendant les deux journées passées à Ottawa, nous avons côtoyé des gens pour qui l’art joue un rôle central et utile — l’art tout simplement, sans discussion sur les arts. Je n’ai pas de données pour le prouver, comme ce serait le cas si je devais faire un exposé à une conférence. Cette idée est nouvelle pour moi, tout comme l’est la poésie éclair, formule qui fait de la poésie une sorte de performance. Toutefois, je suis convaincu que cette expérience est enrichissante. En effet, je n’ai qu’à repenser à ceux qui quittaient nos tables le pas léger avec le poème auquel ils avaient contribué, à la fréquence à laquelle les thèmes abordés dans les séances revenaient dans les conversations et au désir des gens de nous les soumettre  : « autonomisation », « ma fille », « dignité », « mon conjoint de même sexe », « gratitude » ou « ma mère : réfugiée ayant travaillé d’innombrables heures au dépanneur pour payer mes études universitaires ». La poésie éclair apporte beaucoup.

Richard Harrison enseigne la rédaction, la création littéraire, la poésie, la bande dessinée et le roman graphique à l’Université Mount Royal. Il a reçu de nombreux prix en tant que poète, essayiste et rédacteur en chef. Il a rédigé six recueils de poésie, notamment Hero of the Play, dont le lancement a eu lieu au Temple de la renommée du hockey, et On Not Losing My Father’s Ashes in Flood, paru en 2016.

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