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ARTICLES DE FOND

Retour sur les universités à l’époque du centenaire de la Confédération à travers les pages d’AU

par LÉO CHARBONNEAU | 07 DÉC 16

L’approche du 150e anniversaire de la Confédération est l’occasion de réfléchir non seulement à l’avenir du Canada, mais également à son passé. Nous avons donc décidé de revenir sur les contenus des numéros d’Affaires universitaires parus entre 1964 et 1967 pour savoir ce qui préoccupait les universités juste avant le centenaire de la Confédération.

Le magazine lui-même était alors relativement différent de ce qu’il est aujourd’hui. Il s’agissait plus d’un bulletin destiné aux gestionnaires de haut rang que du chic magazine sur papier glacé d’aujourd’hui qui, nous l’espérons, reflète le milieu universitaire dans toute sa diversité. Parlant de diversité, il y a 50 ans, Affaires universitaires était un magazine quasi exclusivement « masculin ». Les pronoms « il » et « lui » y régnaient en maîtres, et nous n’avons pas trouvé trace du moindre article signé par une femme.

Il n’est pas étonnant que, au milieu des années 1960, le financement des universités et de la recherche constituait déjà une préoccupation. Le Conseil de recherches médicales, ancêtre des Instituts de recherche en santé du Canada, avait vu le jour en 1960, et les deux autres organismes subventionnaires canadiens, à savoir le Conseil de recherches en sciences humaines ainsi que le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie, créés respectivement en 1977 et 1978, n’avaient pas encore été créés.

L’époque du centenaire de la Confédération a été marquée par nombre de regroupements ou de fédérations d’universités, et par la création de nouvelles universités. Dans un bilan de l’année universitaire 1965-1966 paru dans le magazine en octobre 1966, il est fait mention de 22 établissements nouvellement créés (comme l’Université Simon Fraser, l’Université de Calgary et l’Université York) ou dont le statut a été modifié (comme le Collège Mount Saint Vincent, devenu l’Université Mount Saint Vincent, ou encore le Collège d’arts, de science et de technologie Lakehead, devenu l’Université Lakehead).

Des thèmes plus généraux ou sociétaux étaient également abordés à l’époque dans les pages d’Affaires universitaires. Si l’unité canadienne constituait alors un sujet récurrent, le plus frappant réside dans le grand nombre de réflexions publiées au sujet de la déroutante génération de jeunes adultes des années 1960 (notez que l’expression « baby boomer » date seulement de 1970 selon l’Oxford English Dictionary). Voici une série d’extraits, citations comprises, issus des numéros d’Affaires universitaires parus de 1964 à 1967.

Affaires universitaires, décembre 1964

« Le professeur distrait, partiellement vêtu d’un costume négligé et perdu dans ses pensées… »
J. A. Corry, principal, Université Queen’s

Etudiants a l'Ecole Polytechnique.
Étudiants à l’École Polytechnique en 1965.

Affaires universitaires, février 1965

Les universités : principaux foyers des deux cultures
Tenons pour acquis qu’il existe entre les deux principaux groupes ethni-
ques du pays une tension, un malaise profond. On n’aide pas à diminuer cette tension en exploitant les maladresses, les sottises qui peuvent être faites d’un côté comme de l’autre; certainement pas en les exagérant, comme cela arrive quelquefois. La passion ne fait que rarement oeuvre de raison, et certainement pas ici…

En face de ce climat, de cette situation tendue, quel est, nous qui sommes ici réunis sous le titre bien précis d’universitaires, quel est notre devoir? D’abord, y a-t-il là pour notre groupe un problème? Nos institutions de haut-savoir ont-elles ici une responsabilité particulière, comme institutions? Puis, nous-mêmes individuellement, comme personnes engagées au niveau supérieur de l’éducation, que pensons-nous, qu’avons-nous fait, que projections-nous? […]

Dans tous les domaines, les universités ont un « leadership » à exercer. Présentement, il n’en est pas de plus important que celui de la promotion harmonieuse des deux cultures au Canada. Nous sommes tous des hommes de bonne volonté. Et nous aimons notre cher Canada. Que la paix soit notre oeuvre de gloire!
Msgr. Irénée Lussier, recteur, Université de Montréal

Pas de nouvelles écoles d’études supérieures
Bien que le nombre d’étudiants à la maîtrise et au doctorat progresse et soit susceptible d’atteindre le chiffre de 20 000 d’ici 1970-1971, la création de nouvelles écoles d’études supérieures ne semble guère s’imposer. Les établissements existants sont bien répartis sur le territoire canadien. Tous affichent de fortes capacités excédentaires, et leur expansion améliorerait grandement leur qualité et leur efficience.
H. G. Thode, recteur, Université McMaster

Financement gouvernemental de la science
Une récente publication du Bureau fédéral de la statistique détaille les dépenses du gouvernement fédéral au profit des activités scientifiques, dont le montant devrait atteindre 334 millions de dollars en 1964-1965. […] L’examen de l’allocation des fonds aux prestataires de ces activités montre que les universités et les autres établissements d’enseignement effectueront à eux seuls en 1964-1965 neuf pour cent des activités scientifiques financées par le gouvernement fédéral.

Affaires universitaires, avril 1965

Dans le domaine public
La plus grande différence entre les anciennes universités et les nouvelles tient au fait que ces dernières font partie du domaine public, mais pas uniquement parce qu’il s’agit d’établissements créés et financés par des subventions gouvernementales; c’était déjà le cas de nombre d’universités anciennes. Cela tient avant tout au fait que la plupart des universités créées depuis 10 ans suscitent un grand intérêt et un fort sentiment d’appartenance au sein des collectivités où elles se trouvent. Ces universités font donc partie du domaine public non seulement en tant qu’établissements publics, mais aussi en tant que projets communautaires.

Une partie du mythe universitaire a volé en éclats. Si romantiques soient-elles, les anciennes universités, avec leurs professeurs distraits et leurs murs couverts de lierre, n’apparaissent plus guère comme des vecteurs de développement. Les nouvelles universités sont des « biens publics » alors que les anciennes ne l’étaient pas. Conséquence : bien des gens peu férus de traditions ont aujourd’hui une vision nouvelle de tous les aspects de la vie et de l’action universitaires. Quoi qu’il en soit, si cette vision leur convient dans l’ensemble, ils n’hésitent pas à critiquer vertement ce qui les gêne. L’université ne jouit plus d’un statut à part et protégé au sein de la collectivité.
Murray G. Ross, recteur, Université York

« Qu’il soit bon ou mauvais, un recteur désigné par un conseil de gouverneurs reste un recteur imposé. Ce n’est pas l’idéal. »
Arthur Lower, professeur émérite d’histoire, Université Queen’s

Étudiants et action sociale
Au moment où j’écris ces lignes, plus de 3 000 étudiants et jeunes gens manifestent devant les édifices du Parlement à Ottawa, par solidarité avec les défenseurs des droits civiques en Alabama. Leur marche, qui se déroule en silence, illustre avec éclat la nouvelle conscience sociale qui s’éveille chez les étudiants des universités canadiennes.
Stewart Goodings, ancien président, Fédération canadienne des étudiants

« La situation du formateur a bien changé. Plutôt que d’avoir le statut d’un vendeur qui va de porte à porte, il a désormais (ou aura bientôt) plus ou moins celui d’un taxi gratuit qu’on doit héler sous une pluie battante. »
H. Northrop Frye, principal, Université Victoria

Affaires universitaires, octobre 1965

Le recteur
« Un homme ne peut à lui seul faire office de passerelle entre des gens aux idées aussi arrêtées que les professeurs et une structure aussi puissante qu’un conseil d’administration. »
J. R. Nursall, professeur de zoologie, Université de l’Alberta

Affaires universitaires, décembre 1965

« Il semble parfois que nos programmes de doctorat visent à former des professeurs d’université qui seront tout particulièrement intéressés et aptes à former, à leur tour, des professeurs d’université, et ainsi de suite. »
L. H. Cragg, recteur, Université Mount Allison

Effectif 1965-1966
Selon les estimations du Bureau canadien de la statistique, les universités et collèges canadiens comptaient 206 000 étudiants à temps plein au 1er décembre 1965. De ce nombre, 32 pour cent étaient de sexe féminin, et 8 pour cent poursuivaient des études supérieures.

Affaires universitaires, octobre 1966

Bilan de l’année universitaire, 1965-1966
Pour la première fois, les gouvernements provinciaux, le gouvernement fédéral et le public ont été pleinement informés du coût minimal de l’enseignement supérieur pour le Canada au cours des 10 prochaines années. Bien des gens hors du milieu universitaire ont été sidérés par l’ampleur de ces chiffres. Selon le rapport de la Commission Bladen [Le financement de l’enseignement supérieur au Canada, 1965], il est clair que ces coûts vont rapidement grimper en raison de l’augmentation des effectifs, de la hausse des coûts par étudiant, de l’amplification des besoins de financement de la recherche ainsi que de la multiplication des demandes d’aide financière de la part des étudiants. En outre, le rapport indique clairement que le gouvernement devra assumer la plus grande part de l’augmentation de ces coûts.

Affaires universitaires, octobre 1967

Le grand événement de l’année scolaire 1966-1967 aura été la modification du mode de financement de l’éducation postsecondaire. Le gouvernement fédéral a en effet cessé de verser des subventions aux universités par l’intermédiaire de l’Association des universités et collèges du Canada [aujourd’hui Universités Canada, l’éditeur d’Affaires universitaires]. Il a plutôt décidé de céder aux provinces quatre points de pourcentage de l’impôt sur le revenu des particuliers et un point de pourcentage de l’impôt sur le revenu des sociétés, sans exiger en retour que les sommes recueillies soient consacrées à l’éducation postsecondaire. […] À l’occasion de cette annonce, Ottawa a affirmé son intention de poursuivre le financement direct de la recherche, ainsi que d’assumer directement la responsabilité de la formation professionnelle des adultes. Cette modification du mode de financement concerne toutes les provinces, sauf le Québec, qui avait conclu un an plus tôt un accord similaire avec le gouvernement fédéral. Elle a pris par surprise tant les politiciens provinciaux que le milieu universitaire.

Centenaire de la Confédération : une vision de la contribution des universités au développement du Canada
Au Canada, l’enseignement supérieur ne parviendra à maturité que quand ses programmes d’études accorderont bien plus d’importance qu’actuellement aux enjeux et aux possibilités propres à la société canadienne, et à la civilisation nord-américaine dont elle fait partie. […]

Il est grand temps de nous « réapproprier » au moins une partie de l’enseignement au premier cycle et de reconnaitre, sans pour autant renier nos racines culturelles européennes, que le Canada fait partie intégrante de la civilisation nord-américaine. Pour devenir un maillon distinct et important de cette civilisation, il n’y a pour nous qu’un moyen : exploiter pleinement notre potentiel bilingue et multiculturel… si nous avons la sagesse de le faire.
G. C. Andrew, directeur général, AUCC

Le grand chambardement
Je ne nie pas que les dernières années aient été éprouvantes pour les étudiants universitaires. Distractions liées à la croissance rapide obligent, ils n’ont pas reçu toute l’attention qu’ils étaient en droit de recevoir de la part de leurs professeurs. Comme tout le monde, les étudiants ont besoin de repères fermes et immuables, même si parfois ils n’en veulent pas. Or, de nos jours, les bouleversements se multiplient. Le monde universitaire manque de stabilité.

Les bouleversements et l’instabilité ne touchent d’ailleurs pas que les universités. Personnellement, je ne crois pas que l’agitation évidente des étudiants d’aujourd’hui soit avant tout attribuable à la manière dont les universités les traitent, ou à ce qu’elles ne font pas pour eux alors qu’elles le devraient. […] La cause première de la détresse des étudiants est le grand chambardement de notre société tout entière.

Les étudiants ignorent le type de monde qui les attend. Ils savent seule-ment que ce ne sera pas celui de leurs parents. Ils ignorent si ce monde leur offrira une juste chance de trouver un travail qui leur convienne. Ils ignorent jusqu’à quel point les idéaux et les normes qui jadis donnaient un sens à notre travail et à nos vies seront adaptés aux conditions de vie de demain. Comment pourraient-ils le savoir, puisque l’avenir est devenu plus imprévisible que jamais?
J. A. Corry, principal, Université Queen’s

La valeur culturelle de la recherche scientifique
Il est bien admis, aujourd’hui, qu’une économie saine va de pair avec les investissements dans l’éducation et dans la recherche scientifique, et qu’aucun pays, aucun peuple ne peut espérer profiter des bienfaits matériels que la science procure sans avoir ses propres savants capables d’interpréter et d’appliquer les plus récentes découvertes faites chez lui ou ailleurs. […] Mais les avantages matériels ne sont pas les seuls. La recherche fondamentale, c.-à-d. la recherche désintéressée, en particulier, élargit les horizons intellectuels de l’homme en augmentant continuellement le champ de ses connaissances, contribue largement à le rendre maitre de l’univers et de lui-même, et est à la base de notre culture et de notre civilisation.
Louis-Paul Dugal, vice-doyen de la faculté de médecine, Université de Sherbrooke

Affaires universitaires, décembre 1967

Quelques clés pour décoder le slogan « Le pouvoir aux étudiants »
De nos jours, les jeunes sont bien agités, pour ne pas dire plus. Les tam-tams de la jungle répercutent un message : « Le pouvoir aux étudiants ». […] Impossible d’échapper au son insistant et croissant de ces tam-tams qui appellent à l’action. Leur son franchit jusqu’aux plus épais des murs couverts de lierre, s’infiltre dans les administrations les plus impénétrables, retranchées dans leurs tours d’ivoire et leurs certitudes. Si j’entends clairement le message que relaient ces tam-tams, j’avoue avoir du mal à bien le comprendre. Comme je n’ai pas de soucis d’audition, le problème doit venir du fait que tous ces joueurs de tam-tam emploient un langage qui m’est étranger, ou un code que je ne connais pas.

Comment décoder le message qui se cache derrière le slogan « Le pouvoir aux étudiants »? Les étudiants eux-mêmes nous l’ont expliqué. En termes bruts, ce message est le suivant : À bas les magnats du monde capitaliste qui se sont insinués dans les organes de gouvernance de nos universités et vive les représentants des étudiants au sein de ces conseils et des autres entités décisionnelles universitaires.
J. E. Hodgetts, principal, Université Victoria

Ce que la société attend de l’université
Pour autant l’université ne doit pas s’enfermer dans un cadre étroit, car toute université, comme le terme l’indique lui-même, doit avoir une vocation internationale. […] L’université est alors une communauté de maîtres et d’étudiants sans frontière.
Jean-Guy Cardinal, doyen de la faculté de droit, Université de Montréal

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