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ARTICLES DE FOND

Sensibilisation aux carrières non universitaires

par SUZANNE BOWNESS | 08 SEP 15
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Illustration par Michael Kirkham

Titulaires d’un doctorat, Kathryn Muller, Jonathan Turner et Erin Clow mettent chaque jour à profit au sein d’une université les compétences acquises au cours de leurs études doctorales. Ils ne sont pas professeurs.

Mme Muller supervise une équipe de spécialistes de la collecte de fonds à l’Université McGill. M. Turner est formateur en gestion de carrière à l’Université de Toronto auprès des étudiants aux cycles supérieurs. Mme Clow, enfin, est responsable des projets spéciaux au sein du Bureau de l’équité et des droits de la personne de l’Université Queen’s.

Il existe probablement des gens comme eux au sein de votre propre université. Ces gens sont parmi des titulaires de doctorat désireux d’occuper un poste autre que celui de professeur. Le problème, c’est qu’ils ne bénéficient pas d’un soutien adéquat.

Après avoir compris qu’ils ne souhaitaient pas devenir professeurs, ou après avoir pris connaissance des données de Statistique Canada selon lesquelles seuls 18,6 pour cent des titulaires de doctorat accèdent à des postes de professeur à temps plein (et encore moins à de tels postes menant à la permanence), ces diplômés ont eu du mal à savoir vers qui se tourner afin d’obtenir de l’aide pour repenser leur parcours professionnel. Directeur de l’Institut pour la vie publique des arts et des idées de l’Université McGill, Paul Yachnin a corédigé avec d’autres universitaires un livre blanc, ainsi qu’un essai pour Affaires universitaires sur l’avenir des doctorats en sciences humaines. Selon lui, les statistiques qui sont évoquées précédemment ont été pratiquement ignorées pendant 50 ans.

« La situation est terrible, et ça ne date pas d’hier, affirme M. Yachnin. Couplée à la réduction du nombre de postes menant à la permanence accessibles, l’augmentation de 450 pour cent des inscriptions aux études doctorales depuis 1970 a engendré une situation chronique à laquelle il est essentiel et urgent de s’attaquer. »

Cette situation provoque chez les doctorants et les nouveaux titulaires de doctorat un énorme fardeau émotionnel à mesure qu’ils comprennent qu’ils ne pourront accéder au poste de professeur pour lequel ils ont travaillé. Les titulaires de doctorat pourraient toutefois bientôt se sentir moins isolés à mesure que les universités pourront répondre à leurs besoins en mettant à leur disposition des programmes axés sur les compétences ainsi que des orienteurs spécialisés. Soulignons également que les professeurs et les étudiants sont de plus en plus conscients des possibilités de carrières hors du milieu universitaire.

Comme tout mouvement émergent, celui-ci a son propre jargon. L’expression « carrière non universitaire » (alternative academic ou alt-ac en anglais) est largement employée pour désigner tant les carrières qui ne se limitent pas au milieu universitaire que les carrières dans le milieu universitaire sans occuper un poste de professeur (par exemple, à la rédac-tion de demandes de subventions ou à la collecte de fonds). Le qualificatif « postuniversitaire » (post-academic ou post-ac en anglais) désigne quant à lui les postes hors du milieu universitaire. Bien que cette terminologie existe depuis quelques années déjà, elle s’est plus nettement répandue depuis le ralentissement économique de 2008. Aujourd’hui, des sites Web comme Alt-academy, VersatilePhD.com ou FromPhDtoLife.com (blogue d’Affaires universitaires tenu par la titulaire de doctorat devenue accompagnatrice en matière de carrière Jennifer Polk) contribuent au débat en apportant ressour-ces et inspiration à ceux qui en sont au stade postuniversitaire. Comme il fallait s’y attendre, cette révolution a donné naissance à divers mots-clics sur Twitter (#altac, #postac, etc.).

Ainsi, comme on peut sortir les universitaires de l’université, mais non l’inverse, même ceux qui emploient cette terminologie la trouvent souvent problématique. Après tout, comme le souligne Mme Polk, une carrière non universitaire n’est que transitoire et perd de son intérêt une fois que les titulaires de doctorat ont dépassé le stade postdoctoral.

D’autres déplorent que certaines carrières soient considérées comme parallèles plutôt qu’équivalentes à celle de professeur. « Il ne s’agit pas de carrières marginales, mais d’étapes formidables et merveilleuses », affirme Barbara Crow, doyenne de la faculté d’études supérieures de l’Université York. Mme Crow fait partie du nombre croissant d’administrateurs universitaires qui mettent sur pied des programmes destinés à aider les candidats au doctorat à explorer les options qui s’offrent à eux à l’instar des universités McMaster, Ryerson, Concordia, Simon Fraser et de la Colombie-Britannique.

Mme Crow a confié en septembre 2014 à Melissa Dalgleish, une candidate au doctorat devenue coordonnatrice de la formation au centre de recherche de l’Hospital for Sick Children de Toronto, la tâche d’évaluer et de structurer les activités de développement professionnel de l’Université York proposées aux étudiants aux cycles supérieurs, puis de les regrouper dans le cadre du Graduate Professional Skills Program. Ce programme comporte divers ateliers de développement professionnel axés sur les compétences utiles lors de la rédaction de thèse et après, intitulés, par exemple, « Research Beyond the Academy. » Des programmes et des ateliers similaires sont actuellement mis sur pied dans d’autres universités, que ce soit en collaboration avec des organismes de recherche à but non lucratif comme Mitacs, en ligne (p. ex., MyGradSkills.ca mis sur pied par l’Ontario Consortium for Graduate Professional Skills Development) ou au sein même des établissements concernés.

Lancé il y a quatre ans, le programme Graduate and Professional Skills de l’Université Concordia propose chaque semestre 200 ateliers axés sur des carrières au sein du milieu universitaire ou non, intitulés, par exemple, « Public Speaking » ou « Technical Writing ». Selon Paula Wood-Adams, doyenne des études supérieures à l’Université, ces ateliers reposent sur des processus d’inscription et de réservation de salles centralisés. Pour les animer, Mme Wood-Adams recrute des étudiants aux cycles supérieurs dans le cadre de contrats de huit à dix mois : « Ils sont rémunérés tout en acquérant une expérience. »

L’Université Concordia a également recruté Frédérica Martin, gestionnaire des programmes universitaires et du développement, qui aide les départements qui créent ou revoient ces programmes à trouver des moyens de les ancrer dans la réalité. Selon Mme Martin, les professeurs se soucient réellement de l’avenir de leurs étudiants et s’interrogent sur les changements à apporter aux activités ou aux structures des programmes qui leur sont proposés pour mieux les préparer à la vie professionnelle.

Même s’ils constatent une évolution des mentalités, les doyens progressistes admettent toutefois que tous les professeurs ne voient pas d’un bon œil les formations qui éloignent leurs étudiants des postes de professeurs. « Beaucoup de mes collègues déplorent qu’on leur demande désormais de faire plus que de former simplement leurs étudiants pour leur permettre d’intégrer le corps universitaire, alors qu’eux-mêmes n’ont pas été formés pour cela », souligne Mme Crow de l’Université York. Certains refusent de discuter du lien entre études et emploi rémunéré; d’autres ne s’enor-gueillissent du succès de leurs anciens étudiants que si ces derniers de-viennent professeurs d’université.

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Illustration par Michael Kirkham

Le fardeau émotionnel

On peut se demander ce que penseraient ces professeurs s’ils étaient conscients de l’angoisse que vivent nombre de leurs étudiants quand ils décident de quitter le milieu universitaire. Beaucoup de titulaires de doctorat et de doctorants qui visent une carrière non universitaire souffrent d’un manque de soutien de la part de leur établissement ou de leur directeur de thèse. Ils développent un sentiment d’échec et de honte. Compte tenu de la perte de repères qu’engendre en plus leur départ du milieu universitaire – le seul qu’ils aient connu –, la transition peut être très difficile à vivre.

Formateur en gestion de carrière à l’Université de Toronto et titulaire d’un doctorat en histoire et en philosophie de la science, M. Turner s’est exprimé sur un blogue au sujet de la culture de l’échec dans le milieu universitaire. « J’ai un doctorat, mais je n’occupe ni ne vise aucun poste de professeur permanent, a-t-il écrit. Si vous êtes totalement immergé dans la culture universitaire, vous me considérez comme un échec et ne prêterez probablement aucune attention à mes propos. Mais au fond, le fait que j’aie pu faire ce choix vous donne le sentiment d’avoir échoué vous-même. »

Pour Mme Clow, qui a avoué viser une carrière non universitaire dès les premiers temps de ses études doctorales en science politique à l’Université Queen’s, ce type de réaction ne fait que rendre encore plus ardue une telle décision. Dans une opinion sur le site Web d’Affaires universitaires, elle décrit la honte qu’engendre le choix d’un parcours non traditionnel.

« Les choses sont en train de changer, mais un certain silence continue de régner à ce sujet, écrit Mme Clow. Personnellement, j’ai eu le sentiment que mes objectifs étaient honteux ou inatteignables. » Bien que son directeur de thèse ait été « formidable » et n’ait jamais fait pression sur elle, elle précise que d’autres n’ont pas eu sa chance.

Selon Mme Clow, qui a obtenu son doctorat en 2014, de nombreux étudiants hésitaient à exposer leurs aspirations à leur directeur de thèse, craignant que leur candidature à un prix ne soit pas retenue ou d’être privés de lettre de recommandation. Elle a également observé des comportements plus subtils : « Quand une personne obtient un poste universitaire, le département diffuse un courriel dans lequel il la félicite; en revanche, quand une personne obtient le poste de ses rêves dans un autre domaine, pas de courriel de ce genre… »

Compte tenu de la longue et complète immersion qu’exigent les études doctorales, on comprend que le fait d’arriver à leur terme sans projet précis puisse provoquer un grave traumatisme. Carolyn Steele est coordonnatrice du développement professionnel à l’Université York auprès des étudiants aux cycles supérieurs. Selon elle, certains des doctorants qui s’adressent à elle ne sont pas prêts à chercher un emploi. « Beaucoup vivent un traumatisme et ont l’impression que rien ne va, explique-t-elle. Pour ceux qui sont d’âge moyen et aux prises avec une dette qui se chiffre en dizaine de milliers de dollars, l’enjeu est crucial. »

Habituellement, Mme Steele dirige ces étudiants vers un conseiller psy-
chologique de l’établissement. « Les personnes dans cet état d’esprit ne sont pas prêtes à viser une carrière; elles doivent s’engager dans un processus qui leur permettra d’envisager l’avenir avec espoir et dynamisme. » Même les étudiants qui sont prêts à intégrer le marché du travail peuvent avoir besoin de beaucoup d’aide pour savoir comment s’y retrouver. « La plupart n’ont pas plus de maturité professionnelle qu’un diplômé du secondaire, dit Mme Steele. Ils savent des choses très complexes, mais ne parviennent pas à cerner leurs propres compétences. » Selon M. Turner, de l’Université de Toronto, nombre d’étudiants aux cycles supérieurs disposent de réseaux encore plus restreints que ceux d’étudiants du secondaire.

Que leur proposent les conseillers d’orientation? Selon Mme Steele et M. Turner, ces étudiants doivent entre autres étendre leurs réseaux, participer à des ateliers axés sur les compétences, apprendre à vanter leurs propres compétences, ainsi que se renseigner sur les divers secteurs en participant à des conférences et des entretiens informatifs.

Titulaire d’un doctorat de l’Université de Toronto depuis 2012, Mme Polk précise avoir entrepris un processus exploratoire qui l’a conduite à devenir accompagnatrice en matière de carrière et blogueuse. Elle a pris part à des entretiens informatifs qui l’ont aidée à avoir confiance en elle, et a créé son blogue peu après. Elle a fait appel à un accompagnateur en matière de carrière et organise une conférence Web annuelle intitulée « Beyond the Professoriate », destinée à permettre aux étudiants aux cycles supérieurs de commencer à réfléchir à leur carrière. D’autres personnes qui visent un avenir non universitaire ont choisi d’assumer pendant leur doctorat des fonctions bénévoles ou rémunérées au sein du sénat ou du syndicat universitaire, ou encore de la faculté des études supérieures.

Il est essentiel de faire valoir à quel point certaines compétences – en matière de recherche, de pensée critique, d’enseignement ou de rédaction, par exemple –, sont prisées sur le marché du travail. Il peut en outre être vraiment utile de se renseigner sur les compétences valorisées par un secteur visé, précise Mme Muller de l’Université McGill. Après avoir considéré, avec l’aide d’un conseiller d’orientation, que ses compétences en collecte de fonds pourraient être appréciées, elle a décidé de préciser dans ses demandes d’emploi qu’elle avait gagné la confiance de collectivités des Premières nations pendant ses études doctorales, et ainsi tissé des liens utiles à la collecte de fonds. Elle a pu constater que cette stratégie avait fait mouche. « Si ma supérieure m’a recrutée, c’est entre autres parce qu’elle savait que, malgré mon inexpérience en collecte de fonds, j’avais travaillé avec diverses collectivités autochtones et donc dû faire preuve d’écoute, de sens du dialogue et de persuasion pour y parvenir. »

Ceux qui ont réussi à s’affirmer dans une carrière non universitaire l’assurent : énoncer ses compétences dans un C. V. ne suffit pas. Il faut être convaincu de ses choix. « Je continue de faire ce que j’aimais pendant mes études supérieures et à l’université, mais dans un autre contexte. Les
motiva-tions qui m’animent n’ont pas changé », affirme Mme Polk.

Malgré les progrès réalisés grâce aux ateliers axés sur les compéten-ces et l’existence de conseillers spécialisés pour les étudiants aux cycles supéri-eurs, les « survivants » des programmes de doctorat et ceux qui les soutiennent affirment que davantage doit être fait pour aider ceux qui optent pour une carrière non universitaire. Selon Mme Steele, les universités doivent œuvrer au renforcement des liens entre les employeurs et les étudiants aux cycles supérieurs, comme elles le font pour les étudiants au premier cycle ou pour ceux des écoles professionnelles.

Les universités doivent également entretenir de meilleurs liens avec leurs anciens. « Dans l’ensemble, nous n’entretenons pas de liens étroits avec les anciens étudiants aux cycles supérieurs », souligne Mme Wood-Adams, qui a mis sur pied à l’Université Concordia un projet pilote visant à renforcer ces liens.

  1. Yachnin, de l’Université McGill, entend créer un réseau pancanadien des titulaires de doctorat qui ont choisi des carrières non universitaires. « Nous avons besoin d’eux pour modifier notre attitude, dit-il, et à faire en sorte que l’université soit davantage tournée vers l’extérieur. »

Journaliste pigiste vivant à Toronto, Suzanne Bowness est titulaire d’un doctorat en littérature anglaise de l’Université d’Ottawa, obtenu en 2012. Son deuxième article, qui décrit des programmes de doctorat novateurs qui préparent les étudiants à des carrières à l’université ou non, sera publié l’hiver prochain.

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