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ARTICLES DE FOND

Sur la voie de la guérison

Des efforts conjugués ont donné lieu à une hausse spectaculaire du nombre de médecins autochtones pratiquant au Canada. Et ce n'est qu'un début.

par TIM JOHNSON | 08 SEP 09

Patricia Farrugia a été témoin d’un certain nombre de malentendus et de mauvais traitements à caractère culturel, mais un évènement en particulier lui a clairement montré la voie à suivre. Travaillant comme infirmière en oncologie dans un hôpital ontarien, elle s’occupait d’un patient  qui venait de recevoir un diagnostic  de cancer du cerveau métastatique. Le patient et sa famille, qui étaient Autochtones, souhaitaient procéder à une cérémonie traditionnelle de purification en faisant brûler des herbes et du tabac. La direction de l’hôpital était contre cette idée, citant entre autres sa politique antitabac.

« En tant qu’infirmière, j’ai essayé de faciliter la tenue de cette cérémonie, mais je ne rencontrais qu’obstacle après obstacle. Je me sentais très mal parce que je savais combien c’était important pour ce patient, mais je n’étais pas en mesure de répondre à ce besoin », se rappelle-t-elle, le visage soudainement grave.

Déterminée à agir, Mme Farrugia, de descendance Ojibway et membre de la Première Nation des Chippewas de Nawash, décide de s’inscrire en médecine. Ce n’était pas un choix facile; alors âgée de 29 ans, elle était mariée et mère de jeunes jumelles. Aujourd’hui elle a terminé sa troisième et dernière année à l’École de médecine Michael G. DeGroote de l’Université McMaster, où elle a été présidente de sa promotion, et s’apprête à entreprendre sa résidence en chirurgie orthopédique.

Alan Neville, vice-doyen du programme de premier cycle de l’École DeGroote, en est manifestement très fier. « Je parie qu’il y a au Canada très peu de femmes autochtones chirurgiennes orthopédistes », affirme le Dr Neville, souriant furtivement.

Sa satisfaction est celle d’un homme qui voit ses efforts, et ceux de nombreuses autres personnes, porter leurs fruits.

Le Dr Neville a commencé à travail-ler sérieusement sur ce dossier il y a cinq ans, lors d’un forum d’une journée qui a suivi la conférence annuelle de 2004 de l’Association des facultés de médecine du Canada, à Halifax, en Nouvelle-Écosse. L’ordre du jour était ouvert et aucun exposé n’était présenté. Des représentants de divers domaines du secteur de la santé se sont plutôt répartis en groupes restreints pour discuter d’une question relativement simple : comment les écoles de médecine pourraient-elles mieux servir leurs communautés?

À la table du Dr Neville, « on discutait de façon assez passionnée de la santé chez les Autochtones, se souvient-il. Pour avoir lu sur le sujet  et constaté la situation, certains intervenants connaissaient les énormes inégalités dont sont victime les Autochtones en matière de santé, eux dont les besoins demeurent non comblés parce que trop peu de ressources leur sont consacrées. »

Les délégués présents au forum savaient que la proportion de médecins autochtones par rapport à la présence autochtone dans la population était particulièrement inadéquate, que les besoins en santé de cette population mal servie étaient ahurissants et que les données statistiques sur les maladies infectieuses, les problèmes circulatoires et les décès évitables reflétaient indénia-blement la dure réalité de cette population. De plus, la situation des peuples autochtones du Canada telle que présentée dans des classements et des rapports d’organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé devenait embarrassante pour le Canada. Les taux de prévalence de la tuberculose y étaient six fois plus élevés que la moyenne nationale, et les taux de suicide chez les jeunes, sept fois plus élevés.

« Pris isolément, les indicateurs en matière de soins de santé offerts aux Autochtones, sont comparables à ceux des pays d’Afrique les plus pauvres, affirme Barry Lavallée, professeur à la Faculté de médecine à l’Université du Manitoba. Notre pays extrêmement riche fait piètre figure. Et le milieu médical dispose du pouvoir de changer les choses. »

À la fin de la journée de discussions à Halifax, la santé des peuples autoch-tones était devenue l’une des deux priorités des facultés de médecine du Canada, l’autre étant la santé publique.

Le corps professoral de l’École de médecine DeGroote de l’Université McMaster comptait déjà un leader autochtone : Karen Hill, coordonnatrice du bureau de soutien aux étudiants autochtones en sciences de la santé. Diplômée de l’École de médecine DeGroote, elle pratique la médecine familiale au sein de la communauté avoisinante des Six Nations de Grand River. Ses efforts et les percées qu’elle réussissait à faire avec très peu d’aide ont incité le Dr Neville à se renseigner au sujet de la santé chez les Autochtones.

Partout au pays, des leaders autochtones émergeaient dans le milieu de la santé et, bien que peu nombreux, influaient fortement sur leurs collègues. Toujours en 2004, plusieurs d’entre eux se sont réunis pour former une association nationale, la Indigenous Physicians Association of Canada, rappelle le Dr Lavallée, actuel vice-président de l’association. L’organisation a établi un partenariat avec l’Association des facultés de médecine du Canada dans le but de stimuler l’inscription d’étudiants autochtones et de trans-former les programmes des 17 écoles  de médecine du Canada.

Cinq ans plus tard, les résultats sont tout simplement spectaculaires. Des données préliminaires sur les premières années de cette nouvelle campagne (2005 à 2008) révèlent que le nombre d’étudiants en médecine s’identifiant comme Autochtones a crû de plus de 60 pour cent. L’Université McMaster est actuellement le chef de file national, comptant 28 étudiants autochtones en médecine répartis parmi les trois années du programme. Il y a dix ans, l’établissement n’en comptait que trois. Cette année, 56 diplômés autochtones ont accepté des postes en médecine un peu partout au pays, faisant bondir de 25 pour cent la pro-portion de médecins autochtones. Il y a 25 ans, le Canada ne comptait que quatre médecins autochtones, rappelle le Dr Lavallée (voir l’encadré à gauche).

Ouvrir les portes à un nombre accru d’étudiants autochtones constitue une stratégie efficace, mais les écoles de médecine ne se contentent pas d’attendre les demandes d’inscription. À l’École de médecine de l’Université de la Colombie-Britannique, un chef de file national où 13 places sont réservées à des étudiants autochtones et où 28 sont actuellement inscrits, le coordonnateur des programmes destinés aux autochtones, James Andrew, se rend dans les collèges et les universités de la province pour donner des séances d’information à l’intention des étudiants autochtones, et donne également des exposés dans des salons de l’emploi. M. Andrew, membre de la nation Lil’wat de la Colombie-Britannique, supervise également un programme d’ateliers préparatoires à l’admission, montrant aux étudiants autochtones qui souhaitent être admis dans un programme de médecine comment se préparer à l’examen d’admission, comment monter un dossier de demande et comment se comporter en entrevue. L’Université de la Colombie-Britannique couvre les frais de repas et d’hébergement des participants de l’extérieur de Vancouver.

Les mesures de recrutement d’étudiants autochtones inscrits en médecine se sont accompagnées d’importants changements au programme. Le Dr Neville admet que, il y a cinq ans, il n’avait jamais entendu parler du concept de « sécurisation culturelle », qui désigne le fait pour un médecin de comprendre la culture d’un patient autochtone et de savoir que le traitement est intrinsèquement marqué par une relation de pouvoir à dimension coloniale. La sécurisation culturelle compte maintenant parmi les principes directeurs qui régissent un ensemble de compétences fondamentales, principes établis conjointement par l’Association des médecins autochtones et l’Association des facultés de médecine du Canada. Toutes les facultés de médecine du pays procèdent actuellement à l’intégration de ces compétences fondamentales à leur programme.

Lors de la dernière conférence annuelle de l’Association des facultés de médecine du Canada, qui s’est tenue en avril dernier à Edmonton, un groupe d’experts formé de trois professionnels de la santé autochtones, dont le Dr Lavallée de l’Université du Manitoba, a présenté un exposé sur les fardeaux que doivent porter les Autochtones, sur les problèmes  structurels qui touchent leur santé et sur la notion de sécurisation culturelle. De père métis et de mère autochtone, le Dr Lavallée, qui est originaire de la région d’Interlake au Manitoba, affirme que l’exposé « a eu un profond retentissement pour beaucoup de personnes dans la salle. Les gens avaient les larmes aux yeux. De toutes les conférences que j’ai données dans ma carrière, celle-là a été la plus étonnante. Cela m’aurait semblé inimaginable il y a tout juste trois ans, et cela fait 15 ans que je suis aux avant-postes. »

Autre l’augmentation spectaculaire du nombre d’étudiants autochtones inscrits en médecine, l’évolution des programmes exerce également une influence. À l’Université McMaster, le Dr Hill a déployé de grands efforts pour exposer tous les étudiants du programme à la culture des peuples autochtones. Elle les a amenés dans la communauté des Six Nations, à environ une demi-heure à l’ouest de Hamilton, en Ontario. Les exposés qu’elle donne régulièrement aux groupes de première année ont eu une profonde incidence. Naheed Dosani, étudiant non autochtone de deuxième année, se souvient de la passion de Mme Hill pour le sujet et de la façon dont elle l’a sensibilisé, lui ainsi que ses camarades de classe. Ces expériences ainsi que d’autres éléments liés à la santé des collectivités autochtones intégrés au programme l’ont tellement marqué qu’il souhaite maintenant effectuer un stage dans une communauté des Premières Nations.

« Je suis un exemple d’étudiant non autochtone qui, au contact de ce programme, se demande déjà comment améliorer la santé des peuples autochtones », affirme celui qui est actuellement président de sa promotion.

D’autres écoles de médecine utilisent également les nouvelles « compétences fondamentales » pour intégrer des exemples et créer des modules et des activités facultatives visant à mieux informer les étudiants au sujet des enjeux qui touchent la santé autochtone. Certaines se donnent comme priorité d’embaucher des professeurs autochtones. Clifford Cardinal, guérisseur traditionnel titulaire d’une maîtrise en sciences et ayant de l’expérience dans le domaine de la santé publique, fait maintenant partie du corps professoral de l’Université de l’Alberta. Les étudiants ont l’occasion de l’observer dans sa pratique de guérisseur, et il donne des cours axés sur la médecine autochtone.

Certaines écoles offrent des stages qui permettent aux étudiants d’être intimement exposés aux besoins d’une communauté autochtone. À ce chapitre, nulle n’est plus active que l’École de médecine du Nord de l’Ontario, créée en 2005 et présente sur les campus de l’Université Lakehead et de l’Université Laurentienne. L’établissement se dit la première école de médecine du monde à exiger de ses étudiants qu’ils vivent et travaillent pendant au moins qua-tre semaines dans une communauté autochtone.

« Nous insistons pour que les étudiants apprennent à connaître la communauté, son histoire, ses traditions, sa culture et les enjeux sociaux et sani-taires qui la touchent », explique Roger Strasser, doyen et fondateur de l’École (et ancien responsable de la santé en milieu rural à l’Université Monash, en Australie). « Pour bon nombre d’étudiants, il s’agit d’une expérience transformatrice, souligne-t-il. Ils en reviennent enrichis d’une nouvelle vision d’eux-mêmes ainsi que des peuples et de la culture autochtones. »

Il est en soi louable d’apporter ces changements aux programmes et de recruter et maintenir aux études un nombre accru d’étudiants autochtones en médecine, mais une question reste toujours débattue : où ces diplômés seront-ils les plus susceptibles d’influer positivement sur les soins offerts aux Autochtones? Malgré l’arrivée des  56 nouveaux diplômés autochtones en médecine cette année, les quelque 250 médecins autochtones pratiquant au Canada sont bien loin de la cible de 2 000 qui permettrait d’atteindre un ratio représentatif de la proportion d’Autochtones dans la population canadienne.

Selon certains, la priorité devrait être d’orienter les médecins autochtones vers les communautés des Premières Nations, compte tenu des compétences uniques que leur confère une connaissance intime de la culture et des besoins de leur communauté. Pour d’autres, il est plus important encore de leur accorder des postes supérieurs où ils pourront agir comme défenseurs et modèles pour ceux qui évoluent au sein du système.

Evan Adams est l’un de ceux qui hésitent à choisir un camp. Ce membre de la Première Nation de Sliammon, diplômé en 2002 du programme de médecine de l’Université de Calgary, agit à titre de conseiller en matière de santé autochtone auprès du ministère des Modes de vie sains et des Sports de la Colombie-Britannique. Il affirme que les médecins autochtones intègrent tous les secteurs : les services cliniques, la santé publique et la recherche. « Nous devons être présents dans tous ces domaines, soutient-il. Et il est vraiment très important que certains d’entre nous jouent un simple rôle de porte-parole au nom des médecins et des patients autochtones pour faire valoir la nécessité de faire plus pour eux. »

Le Dr Farrugia ne retournera pas pratiquer au sein de sa communauté, même si elle en a envie. « Les gens s’attendent à ce que je résolve beaucoup de leurs problèmes, voire tous les problèmes liés aux soins de santé chez les Autochtones. » Elle affirme toutefois ne pouvoir se concentrer que sur un domaine : la chirurgie orthopédique, la spécialité qu’elle a choisie. En tant que chirurgienne orthopédiste, elle estime pouvoir aider à la fois les Canadiens autochtones (surtout des enfants et des adultes obèses ayant besoin d’une arthroplastie de la hanche et des articulations) de même que des patients non autochtones.

Ses objectifs de carrière reflètent le double centre d’intérêt inhérent à sa situation de médecin et d’Autochtone vivant aujourd’hui au Canada. « Je souhaite être reconnue comme médecin accessible et dévouée qui accorde une attention spéciale à tous ses patients, qu’ils soient ou non Autochtones », précise-t-elle.

Elle poursuit d’un air résolu : « Et je veux être connue comme une personne toujours prête à se battre, qui ne recule jamais, qui travaille continuellement à défendre les Autochtones – et la santé des Canadiens. »

Nombres croissants

Les étudiants autochtones s’inscrivent dans les facultés de médecine en bien plus grand nombre qu’il y a cinq ans. Dans certaines universités, cette transformation a été frappante.

Malgré l’importante population autoch-tone que compte la Saskatchewan, moins d’un étudiant autochtone sur deux ans a reçu un diplôme de médecine de l’Université de la Saskatchewan au cours des 40 premières années d’existence du programme de médecine. Aujourd’hui, l’établissement réserve 10 pour cent des places dans chaque promotion aux étudiants autochtones. Ainsi, l’Université compte actuellement, incluant les diplômés de 2009, 19 étudiants en médecine ayant déclaré une identité autochtone. C’est un nombre supérieur à l’ensemble des médecins autochtones qui ont obtenu un diplôme de cet établissement depuis sa fondation.

Les progrès réalisés par certaines facultés de médecine ont fait boule de neige dans l’ensemble du pays, affirme Arlington Dungy, directeur intérimaire des admissions Autochtones en médecine à l’Université d’Ottawa, où 21 étudiants autochtones sont maintenant inscrits au programme de quatre ans. « La médecine est un milieu concurrentiel, fait-il remarquer, et nous sommes maintenant mis au défi par certains autres établissements, ce qui en soi est très bon pour la cause. »

COMMENTAIRES
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  1. Gilles / 8 November 2009 at 12:04 pm

    Nous naissons tous avec un programme de basse intégré on l`appel auto guérison

    Vous vous blesser et la plaie se referme , vous contractez une maladie bactérienne

    Votre système humanitaire s`active et élimine la bactérie, votre système humanitaire est conçus de manière a se guérir de lui-même.

    Chaque être humain possède le pouvoir de guérir ou de se guérir soi-même et il n`en tient qu`a nous de reconnaître ce pouvoir et de l`utiliser pour le bien de tous .

    Cette capacité existe en tous et chacun .Certains la développent plus que d’autres au travers des incarnations et des plans de vie.

    Comme la souffrance physique est là pour te signaler l`existence d`un désordre dans ton corps,

    Je suis guerisseur physique et spérituel

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--ph--