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ARTICLES DE FOND

Un sujet qui délie les langues

Les universités – et leurs étudiants – ne sont pas unanimes sur la question du bilinguisme

par LÉO CHARBONNEAU | 05 AOÛT 08

Lorsque le professeur Lorin Card a interrogé ses étudiants l’an dernier au sujet de l’apprentissage obligatoire d’une langue seconde imposé par leur université, certains d’entre eux ont indiqué qu’ils se pliaient avec réticence à cette politique. « Les étudiants sont contrariés par l’obligation d’« apprendre » une autre langue et bon nombre retiennent bien peu de cette expérience scolaire », a écrit Julie Ferris, étudiante. Plusieurs ont avoué qu’ils n’auraient pas suivi le cours de français donné par M. Card s’ils n’y avaient pas été obligés.

Ces étudiants fréquentent l’Université de la Colombie-Britannique (Okanagan), où les étudiants inscrits au baccalauréat ès arts doivent suivre quatre cours de langue de trois crédits s’ils n’ont pas étudié une langue seconde en 12e année. Une exigence semblable est en vigueur au campus principal de cette Université, situé à Vancouver.

Par contre, certains secteurs du campus Okanagan, y compris le bureau du recrutement des étudiants, réclament l’abolition de l’obligation d’apprendre une langue seconde. « C’est un débat incessant », déclare Kenneth Phillips, vice-doyen de la faculté des études en créativité et pensée critique, où enseigne M. Card. Nos étudiants peuvent choisir parmi plusieurs langues pour s’acquitter de leur obligation, et ceux dont la langue maternelle n’est pas l’anglais reçoivent une dispense s’ils prouvent leur maîtrise de cette autre langue.

Si l’Université abandonne cette exigence, elle ne sera pas la seule à le faire. Avant d’être révisés dans les années 1950 et 1960, la plupart des programmes universitaires menant à un grade, programmes scientifiques inclus, prévoyaient l’apprentissage d’une autre langue. Toutefois, en 1991, seulement 35 pour cent des universités exigeaient la maîtrise d’une langue seconde pour l’obtention d’un diplôme, selon les données de l’Association des universités et collèges du Canada (AUCC). En 2000, à peine 12 pour cent des universités imposaient une telle condition, et cette proportion est passée à neuf pour cent en 2006.

Certes, de nombreux étudiants de M. Card ont reconnu que la connaissance d’une autre langue peut constituer un avantage et assurer de meilleures perspectives de carrière. Une étudiante ayant récemment voyagé à l’étranger dit s’être aperçue que « l’unilinguisme […] est une habitude unique aux Nord-Américains ». Un autre étudiant, Steven Rendulic, affirme pour sa part qu’il se sentirait « moins canadien » s’il ne connaissait pas le français.

M. Phillips appuie fortement cette exigence linguistique. Il trouve important, tout particulièrement au sein du programme de pensée critique de la faculté, que les étudiants se rendent compte que la langue « détermine la façon dont nous pensons ». De plus, selon lui, toute personne qui étudie sérieusement les arts libéraux se doit de connaître une autre langue.

La plupart des universités canadiennes chantent les louanges de l’internationalisation, comme le révèle une série de rapports et d’enquêtes publiés par l’AUCC. Parmi les raisons invoquées : doter les étudiants « d’une connaissance du contexte international et de compétences interculturelles ». Connaître une langue seconde fait assurément partie intégrante de cette préparation, souligne M. Card.

Les partisans de l’internationalisation sont conscients de la contradiction. Lors d’une conférence organisée en septembre dernier par la Banque Scotia et l’AUCC, certains participants se sont dits préoccupés par la diminution du nombre d’universités exigeant la maîtrise d’une autre langue, révèle le rapport de l’AUCC intitulé Internationalisation des campus canadiens (PDF). Ils ont associé ce déclin à une question de coûts, « comme souvent il faut offrir les cours de langue en petits groupes, on les aurait retirés de l’horaire pour réaliser des économies ».

Néanmoins, les participants ont déclaré qu’ils « reconnaissent que l’enseignement des langues est plus nécessaire que jamais en cette ère de mondialisation ». Et les étudiants se sont exprimés : selon la même enquête de 2006 de l’AUCC qui a révélé que seulement neuf pour cent des universités exigeaient l’apprentissage d’une langue seconde, les deux tiers des universités qui offrent des programmes de langues étrangères rapportaient une hausse des inscriptions au cours des cinq dernières années.

Bilinguisme officiel

Graham Fraser, commissaire aux langues officielles du Canada, est entré dans le débat en défendant un autre point de vue : le bilinguisme officiel. Ainsi se pose la question à la fois distincte et connexe de savoir quelles sont les mesures que peuvent prendre les universités pour aider à accroître le bilinguisme chez les étudiants. Selon M. Fraser, chroniqueur de renom et auteur du livre Sorry I Don’t Speak French paru en 2006, les universités n’en font pas assez.

« Ce sujet me tient beaucoup à cœur », a-t-il déclaré lors d’une entrevue. La capacité de parler les deux langues officielles constitue « une compétence indispensable, essentielle au leadership. Les partis politiques l’ont compris. La fonction publique fédérale aussi. [Mais] les universités n’ont pas vraiment l’air de comprendre qu’il s’agit là d’une nouvelle réalité qui attend leurs diplômés. »

Bien entendu, rien n’empêche les étudiants de suivre des cours de langue en tant que matières à option. Ce qu’envisage M. Fraser dépasse cependant le simple enseignement d’une langue. Il souhaiterait plutôt que les universités offrent aux étudiants davantage de possibilités d’effectuer la totalité ou une partie de leurs études dans l’autre langue. À l’heure actuelle, 325 000 élèves du primaire et du secondaire sont inscrits à des programmes d’immersion française au Canada. Pourtant, très peu continuent d’étudier en français à l’université.

Les universités canadiennes offrent des occasions d’apprendre une langue seconde, mais souvent de manière ponctuelle, et les étudiants doivent souvent se débrouiller seuls pour les découvrir, affirme M. Fraser. « À mon avis, les universités devraient jouer un rôle d’agent et organiser ces occasions », déclare-t-il.

Marc Arnal, doyen du campus francophone Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, appuie les affirmations de M. Fraser. La plupart des cours offerts au Campus Saint-Jean sont calqués sur ceux qui sont offerts en anglais au campus principal de l’Université de l’Alberta. Et rien n’empêche les étudiants de suivre des cours de leur programme dans l’autre langue. En outre, la majorité des 700 étudiants du Campus Saint-Jean sont des anglophones, dont bon nombre sont issus de programmes d’immersion.

Par contre, « en toute justice, je crois que l’université n’a pas promu très activement cet aspect de nos programmes », avance-t-il. Pour ce qui est d’attirer des diplômés en immersion française au Campus Saint-Jean, « nous n’atteignons que la pointe de l’iceberg ».

La dynamique est plutôt similaire à l’Université Laurentienne, officiellement bilingue. Puisque de nombreux cours identiques y sont donnés en français et en anglais, les étudiants peuvent en suivre quelques-uns dans leur langue seconde, pourvu qu’ils possèdent les aptitudes langagières exigées. Mais les étudiants ont tendance à rester au sein de leur groupe linguistique, explique Harley d’Entremont, vice-recteur à l’enseignement (affaires francophones) de cet établissement. À son avis, les francophones sont les plus susceptibles de franchir le fossé, car ils ont plus souvent tendance à être bilingues.

L’Université Laurentienne et le Campus Saint-Jean, ainsi que 11 autres établissements, font partie de l’Association des universités de la francophonie canadienne (AUFC). Guy Gélineau, jusqu’à tout récemment vice-président, directeur général de l’AUFC, croit pour sa part que, avant que les universités non membres n’envisagent de nouveaux programmes de français, nous devrions « [tirer] parti de ceux qui existent déjà ».

L’AUFC prévoit entre autres attirer un nombre accru d’étudiants aux cycles supérieurs en immersion française, probablement au moyen de bourses d’études. Afin d’accroître les possibilités d’échanges d’étudiants, l’AUFC est également disposée à collaborer avec des universités qu’elle ne compte pas dans ses rangs. L’Université de Moncton a déjà entrepris avec l’Université Mount Allison, non membre, des pourparlers en vue d’offrir des programmes conjoints et de faciliter la mobilité des étudiants.

Ce que les membres de l’AUFC offrent – et qui est difficile à recréer ailleurs – c’est un solide milieu social et culturel en français, souvent accompagné d’une communauté francophone dynamique hors du campus, explique M. d’Entremont, de l’Université Laurentienne. « Il est important de baigner dans un milieu qui offre un large éventail d’activités culturelles dans la langue étudiée. »

Une situation différente au Québec

La situation est un peu différente au Québec. Puisque l’anglais prédomine dans de nombreux domaines et dans le secteur de la recherche, certaines universités francophones exigent que les étudiants se classent à un niveau intermédiaire en anglais pour certains programmes, par exemple, les sciences infirmières à l’Université Laval ou l’administration des affaires à l’Université du Québec à Montréal. Les étudiants francophones semblent également plus disposés à s’inscrire à des universités anglophones – à l’Université McGill, un quart de l’effectif au premier cycle est composé de francophones.

Fait peut-être étonnant, les programmes réellement bilingues, qui prévoient des cours obligatoires dans les deux langues officielles, sont rares au Canada. Le Collège Glendon s’approche de cette réalité – les étudiants doivent au minimum suivre des cours de français langue seconde et peuvent obtenir un certificat de bilinguisme s’ils réussissent trois cours de français de niveau supérieur aux cours de première année. Cet automne, la faculté de l’éducation de l’Université York lancera un programme bilingue de baccalauréat en enseignement à Glendon afin de former de futurs professeurs de français et d’immersion française, et la nouvelle école d’affaires publiques de Glendon offre un programme de maîtrise bilingue en affaires publiques et internationales.

Purement sur le plan des possibilités et des services bilingues cependant, rien n’égale l’Université d’Ottawa. Bien qu’elle ait abandonné ses exigences en matière de langue seconde en 1993, l’Université a continué de promouvoir l’anglais et le français grâce à diverses initiatives offertes par son Institut des langues secondes. Institut des langues officielles et du bilinguisme, qui a ouvert ses portes en juillet 2007, a élargi ces activités.

Il y a deux ans, l’Université a lancé un nouveau volet d’immersion française calqué sur les programmes d’immersion offerts au secondaire, qui permet aux étudiants au premier cycle de suivre des cours réguliers donnés en français et jumelés à des cours de français pour les aider à comprendre la terminologie de leurs cours, tout en recevant des crédits pour les deux types de cours.

« Pour la première fois, une université offre un programme d’immersion complet, dans le cadre duquel les étudiants peuvent s’inscrire à leur programme d’études régulier et suivre certains de leurs cours en français », déclare Marc Gobeil, directeur du programme. Les étudiants ont accès à du mentorat et peuvent choisir un système de note de passage qui n’a pas d’incidence sur leur moyenne pondérée cumulative. Au cours de la dernière année universitaire, 525 étudiants étaient inscrits au volet d’immersion, et l’Université compte doubler ce nombre d’ici 2010.

L’Université Simon Fraser, de même que d’autres établissements, propose elle aussi maintenant des programmes axés sur les étudiants francophones et en immersion française. Avec l’appui de l’AUCC, le commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, a demandé qu’une étude soit effectuée afin de connaître les possibilités de poursuivre, dans les universités canadiennes, au moins une partie de ses études dans l’autre langue officielle, et de cerner les enjeux et les obstacles à cet égard. Les questionnaires ont été envoyés en mai. Les résultats seront analysés au cours de l’été et le rapport final devrait paraître d’ici la fin de l’année.

M. Fraser souligne l’urgence de la situation, puisque la fonction publique fédérale se renouvelle considérablement en raison de départs à la retraite et qu’elle embauche de 3 000 à 4 000 personnes à temps plein chaque année. Si ces nouveaux fonctionnaires souhaitent obtenir de l’avancement et occuper des postes de haut rang, ils devront maîtriser les deux langues officielles.

M. Card, de l’Université de la Colombie-Britannique, justifie pour sa part l’importance d’apprendre une langue seconde en puisant dans son expérience personnelle. Dans le cadre de ses études à l’Université de l’Alberta au début des années 1980, il a choisi d’étudier le français pendant son année de cours de langues obligatoire. Il a ensuite travaillé deux ans en France et a plus tard terminé un doctorat en traduction littéraire et en études du cinéma français. En 2006, il a couronné l’année scolaire avec un voyage au Festival de Cannes. L’apprentissage d’une langue seconde « peut changer la vie des gens », soutient-il.


 

Trilingue, trilingual, trilingüe


par Yves Lusignan

Cours de marketing en espagnol, cours de management en français, cours de finance en anglais : bienvenue au baccalauréat en administration des affaires trilingue de l’École des Hautes Études Commerciales (HEC) de Montréal, qui a diplômé ses 68 premiers finissants en mai dernier.

Alors que des universités canadiennes débattent de la pertinence d’offrir des programmes bilingues, HEC Montréal fait le pari du trilinguisme depuis 2005, avec un succès qui étonne le directeur du programme.

« J’ai l’impression, dit Federico Pasin, que nous sommes arrivés avec la bonne offre, au bon moment. » Bon an, mal an, entre 100 et 140 étudiants s’inscrivent à ce baccalauréat trilingue.

Parmi les gens qui sont attirés par ce programme unique en Amérique du Nord, on compte beaucoup d’étudiants québécois, mais aussi beaucoup d’étudiants européens nés d’une mère espagnole et d’un père français. Très peu d’étudiants ont cependant l’anglais comme langue maternelle, ce que déplore M. Pasin.

Ce nouveau programme trilingue a permis d’attirer à HEC Montréal des étudiants qui, autrement, se seraient inscrits ailleurs. « On attire des étudiants exceptionnels qui avaient le choix d’aller en médecine ou en droit. Auparavant, on attirait très peu ce type d’étudiants », admet M. Pasin.

Ces étudiants exceptionnels sont très exigeants envers eux-mêmes. Comme si le défi intellectuel de s’inscrire dans un baccalauréat trilingue n’était pas suffisant, certains occupent leurs loisirs en suivant des cours d’histoire de l’art, ou même de calligraphie chinoise!

Les étudiants sont aussi très exigeants envers HEC Montréal. M. Pasin raconte que, après l’exposé d’un professeur invité du réputé Massachusetts Institute of Technology (MIT), des étudiants ont demandé que les professeurs invités à l’avenir possèdent une meilleure maîtrise de la langue anglaise. Le professeur invité du MIT était d’origine indienne et avait un accent qui ne favorisait pas, du moins à leurs yeux, leur apprentissage linguistique!

Catherine Tees, Montréalaise, est une de ces étudiantes exceptionnelles. Elle avait seulement 17 ans lorsqu’elle s’est inscrite au programme en 2005 et elle vient d’obtenir son diplôme. Se considérant trop jeune à l’âge de 20 ans pour se lancer sur le marché du travail, elle entreprendra en septembre prochain des études en droit : « J’aimerais pratiquer dans le domaine du droit des affaires », dit-elle.

Son semestre d’études à l’étranger s’est déroulé à l’université de Bath en Angleterre, où elle a étudié en finance. « Cela m’a beaucoup enrichie sur le plan de la débrouillardise et de la confiance personnelle. »

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