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ARTICLES DE FOND

Vous avez dit émérite?

Que signifie ce titre dans les universités canadiennes? De nos jours, tout dépend de la personne à qui on s’adresse.

par TIM JOHNSON | 17 AOÛT 11

Au XVIIIE siècle, le clergé utilisait le mot « émérite » pour qualifier les grands hommes d’Église qui conservaient certaines charges après leur retraite. Dans les universités, ce titre honorifique était donné aux éminents professeurs qui prenaient leur retraite. Aujourd’hui, son usage varie grande-ment au Canada et s’étend à un éventail grandissant de professionnels du milieu universitaire. Certains établissements réservent encore le titre aux professeurs titulaires, tandis que d’autres l’accordent également aux pro-fesseurs agrégés, et parfois aussi aux professeurs méritants qui n’ont pas obtenu leur permanence. Plusieurs écoles ont aussi créé des titres émérites pour leurs administrateurs qui partent à la retraite.

Selon J. T. Stevenson, président de la RALUT, l’association des retraités et des bibliothécaires de l’Université de Toronto, cette tendance est une conséquence de l’« inflation des rangs ». Les trois rangs de base – professeur adjoint (pour les professeurs occupant un poste menant à la permanence), professeur agrégé et professeur titulaire – côtoient aujourd’hui une multitude de titres, un nombre croissant de chaires et des titres comme « professeur universitaire » et « professeur distingué ».

Certains établissements s’en tiennent cependant à une norme d’ex-clusivité. L’Université du Manitoba confère uniquement le titre à une poignée de professeurs qui partent à la retraite et qui ont fait preuve d’excellence en enseignement et en recherche. Selon certains, ce n’est pas parce qu’un titre est quasi automatique qu’il est dévalué : la mention émérite permet simplement de souligner une affiliation de longue date après l’âge normal de la retraite.

Malgré la diversité de politiques menant à l’obtention du titre émérite, il existe quelques points communs. Lorsque le titre n’est pas conféré automatiquement, l’université suit généralement un processus d’attribution auquel participent des comités spéciaux, le sénat et le conseil d’admi-nistration. Une fois accordé, le titre s’accompagne de privilèges, l’accès aux installations comme la bibliothèque et une adresse de courriel de l’université. Il s’agit presque toujours d’une nomination à vie; il est extrêmement rare qu’un professeur émérite perde son titre parce qu’il a entrepris des recherches ou une charge d’enseignement dans un autre établissement.

Selon M. Stevenson, la réputation qui accompagne le titre de professeur émérite en est sans doute l’avantage le plus précieux, et il est de la plus haute importance pour les professeurs à la retraite qui souhaitent poursuivre leurs travaux de recherche. Ceux qui n’ont pas le titre ont souvent l’impression d’être désavantagé dans la course aux subventions versées par les organismes subventionnaires, explique-t-il.

C’est le cas de Pamela Asquith, qui était professeure titulaire au département d’anthropologie de l’Université de l’Alberta jusqu’à sa retraite il y a quelques années. Elle a quitté ses fonctions 18 mois seulement avant l’âge officiel de la retraite (55 ans), et n’avait pas les 10 années de permanence requises pour accéder au rang de professeure émérite, car elle a partagé son temps entre l’Université de l’Alberta et l’Université de Calgary. Mme Asquith trouve difficile de mener une carrière en recherche à la retraite sans la mention émérite. Les sources de frustrations sont nom-breuses : elle ne peut consulter les articles de revue en ligne (dont certains des siens) parce que son accès à la bibliothèque est restreint, et hésite à présenter des demandes de subventions à des organismes asia-tiques parce qu’elle ne peut plus compter sur les ressources de l’Université pour les administrer.

Se voir refuser le titre de professeur émérite revient en quelque sorte à renier le travail de toute une vie, estime Mme Asquith. « Une carrière universitaire n’est pas seulement un emploi, c’est une vie. C’est pourquoi il est si dramatique de se retrouver soudainement sans titre. »

Comme les professeurs continuent de travailler longtemps après leur retraite officielle, ce problème n’est pas près de disparaître. Le titre émérite est parfois l’unique « bouée » qui relie un professeur à l’université, à ses ressources et surtout à sa capacité à endosser et à administrer les demandes de subventions, explique Jim Turk, directeur général de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université.

Comme les professeurs ont de plus en plus tendance à prolonger leur vie active, M. Turk estime que la solution réside dans un niveau de soutien de base garanti par l’université à tous les professeurs qui partent à la retraite. Le titre de professeur émérite deviendrait alors purement honorifique, revenant ainsi à sa signification initiale dans les cercles universitaires. « Grâce à ce soutien de base, une bonne part de la controverse liée au titre émérite s’envolerait », estime M. Turk.

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