Congrès de l’Acfas: Repolitiser la science
Une association s’est donnée pour mission de susciter l’engagement des citoyens dans la rédaction collective d’une politique scientifique.
par Jean-François Venne
La science est-elle amorale et apolitique ou devrait-elle plutôt faire l’objet de débats politiques et sociaux? C’est la première vision qui semble guider la science au Canada. Les politiques scientifiques canadienne et québécoise ont été adoptées sans débat parlementaire, comme si elles allaient de soi. Une situation qui doit changer, selon l’Association science et bien commun.
Fondée en juillet 2011 par un groupe de chercheurs et d’étudiants québécois, l’Association s’est donnée pour mission de susciter l’engagement des citoyens, chercheurs et non-chercheurs, dans la rédaction collective des grandes lignes d’une politique scientifique, qui reflèterait leurs valeurs et leurs préoccupations. Le projet Web « La science que nous voulons », vise à recueillir les idées et opinions des citoyens. Le collectif a profité d’un récent colloque au congrès de l’Acfas, pour discuter des principaux enjeux au cœur de ce projet, et présenter par vidéo certaines des interventions déjà recueillies.
L’idée même de démocratisation des sciences n’est pas si nouvelle. Encore faut-il savoir de quoi on parle. Selon Mélissa Lieutenant-Gosselin, doctorante au département d’information et de communication de l’Université Laval, deux visions principales de l’engagement des citoyens en science se côtoient.
La première concerne le transfert des connaissances élaborées par les scientifiques vers le public, par la vulgarisation ou par des mécanismes d’accès à l’information scientifique. Et ce n’est pas gagné d’avance, selon un porte-parole de l’Association des communicateurs scientifiques. « Les chercheurs n’ont pas le réflexe de communiquer régulièrement à l’extérieur du cercle des initiés, dit-il. C’est souvent tout en bas de leur liste de tâches. » Pour Jean-Marc Fontan, chercheur en sociologie à l’Université du Québec à Montréal, cette attitude révèle une incompréhension de la nature même de la recherche. « Ma recherche est le résultat de la vie en société, à laquelle vient s’ajouter mon expertise, soutient-il. Elle n’est jamais une construction purement individuelle. »
La seconde vision de l’engagement public en science est beaucoup moins unilatérale et concerne l’apport des citoyens à la science, c’est-à-dire leur engagement dans les débats sur l’orientation de la recherche, sur les applications ou sur les questions éthiques. Cette vision de la science citoyenne se veut une réelle « repolitisation » des sciences qui se verraient remises en jeu dans le processus démocratique. Débat public, création d’instances décisionnelles ou consultatives auxquelles siègeraient des citoyens, présence de citoyens dans les laboratoires… Ce ne sont pas les idées qui manquent, chez les protagonistes de la démocratisation de la science.
Présentée par ses partisans comme une démocratisation normale d’une activité scientifique ayant un impact important sur la vie quotidienne des gens, cette ouverture est aussi le cauchemar de plusieurs chercheurs qui craignent d’y perdre leur autonomie et de se voir brimer par des citoyens qui ont leurs propres convictions et intérêts. « Il y a des risques d’instrumentalisation de l’ouverture par les décideurs politiques ou même par les entreprises », admet sans ambages Jean Bernatchez, politologue et chercheur en éducation à l’Université du Québec à Rimouski.
Florence Piron, professeure agrégée au département d’information et de communication de l’Université Laval, est d’avis que cette crainte est ancrée dans l’attachement à une vision d’une science amorale et apolitique, nous venant tout droit du XVIIe siècle. À cette époque, bien entendu, il s’agit de se mettre à l’abri des pouvoirs religieux séculaires, lesquels voient souvent d’un mauvais œil certaines démarches scientifiques. Une vision dépassée, selon Mme Piron, à laquelle elle oppose une éthique de la « concitoyenneté », dans laquelle le chercheur, qui est aussi un citoyen, s’impliquerait dans les débats sur l’orientation et l’éthique des sciences.
La question est donc posée : l’heure de la science citoyenne est-elle venue?
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