Conseil d’une chroniqueuse émérite
Adopter une attitude collégiale ou périr
par Sylvia Fuller
La vie universitaire n’est pas toujours rose, que ce soit à cause des charges de travail accablantes et des coups bas des collègues, ou des exigences élevées des étudiants aux cycles supérieurs et du je-m’en-foutisme des étudiants au premier cycle. Que dire des conseillers fourbes et arrogants qui vous piquent vos idées ou des rédacteurs de revues savantes qui attendent des années avant de soumettre votre article à l’examen par les pairs, pour finalement le rejeter?
C’est parfois exaspérant, parfois triste à en pleurer. Plus souvent qu’autrement, il y a de quoi grincer des dents. Il y a aussi le beau côté des choses, mais ce n’est pas l’affaire de Ms. Mentor. Auteure d’une très populaire chronique conseil à l’intention des universitaires dans l’hebdomadaire Chronicle of Higher Education, Ms. Mentor (personnage créé par Emily Toth, professeure d’anglais à l’Université d’État de la Louisiane) vient de publier son deuxième ouvrage intitulé Ms. Mentor’s new and ever more impeccable advice for women and men in academia (Conseils inédits et irréprochables de Ms. Mentor pour les universitaires, hommes et femmes).
Ses conseils ne sont pas tous inédits (certains ont déjà été publiés dans sa chronique en ligne) et ils ne sont pas non plus entièrement irréprochables, mais ils s’en approchent. Quoi qu’il en soit, le livre est très drôle. Même si vous n’avez plus besoin des conseils de Ms. Mentor (les nouveaux dans le milieu en profiteront sûrement), vous ne pourrez faire autrement que de vous amuser en les lisant.
Les chroniqueurs-conseil ont chacun leur propre personnalité; une manière personnelle de s’adresser à leurs lecteurs et un style particulier pour leur répondre.
Ms. Mentor est un personnage fictif particulièrement cohérent qui, du haut de sa tour d’ivoire, pose un regard humoristique et compatissant sur la foule qui se démène. Si on se fie à l’illustration de la couverture du livre, notre mentor aime porter le béret et boire de l’expresso (bien qu’elle soit davantage conservatrice dans les conseils vestimentaires qu’elle donne aux nouveaux professeurs et aux étudiants). Quoi qu’il en soit, ce qui importe par-dessus tout, c’est qu’elle est à la fois juste et stratégique, franche et diplomatique ainsi que très drôle.
Ses correspondants sont soi-disant de vraies personnes qui se tournent vers elle par l’entremise d’Emily Toth (Ms. Mentor nous informe à l’occasion du dénouement de leurs dilemmes). Pourtant, leurs lettres font plus que l’objet de simples corrections; elles sont de toute évidence récrites pour les besoins de la cause. Quelqu’un pourrait-il réellement écrire, sans la moindre gêne : « Les secrétaires de notre département sont odieuses; elles ne placent pas mes appels téléphoniques, ne rangent pas mon bureau et il arrive même qu’elles ne me répondent pas quand je leur parle (et comme elles se ressemblent toutes, je n’essaie même pas de connaître leurs noms) »? Ouf! Si Ms. Mentor ne réprimande pas ses correspondants de leurs erreurs, elle ne se gêne pas pour les mettre en évidence en modifiant leurs lettres. Enfin je l’espère, sinon la situation est encore pire que je ne croyais.
Bien entendu, l’ambition démesurée, l’angoisse écrasante, la jalousie maladive, les colères violentes et la dépression profonde (ainsi que les comportements qui s’ensuivent) sont l’apanage de Ms. Mentor. Elle est le gourou du côté sombre de la vie universitaire.
Le courrier de Ms. Mentor nous fait découvrir les normes tacites et les saloperies sous-jacentes oh combien humaines qui constituent la contrepartie des règles établies et de la routine. Somme toute, le message qui s’en dégage, et que le néophyte pourra retenir, est le suivant : Adopte une attitude collégiale ou péris!
À celui qui se plaint et se dit que le sacro-saint milieu universitaire devrait être meilleur, plus juste, et plus gentil, Ms. Mentor répond que oui, mais leur enjoint, pour l’amour de Dieu, de ne pas aller le crier sur tous les toits et embêter publiquement les personnes qui ont le pouvoir de façonner leur destin. Après tout, « ceux qui sont trop pressés de décocher une flèche risquent de se livrer à un spectacle sordide ».
Ce n’est pas que Ms. Mentor recommande à ses lecteurs d’accepter les mauvais traitements. Elle est de toute évidence en faveur de la justice, de la vérité et de l’excellence en matière d’activité savante. Elle déplore les comportements négatifs et exhorte ses lecteurs à la gentillesse et à la sollicitude envers les plus faibles. À ceux qui n’ont pas beaucoup de pouvoir (étudiants aux cycles supérieurs, adjoints, professeurs sans permanence), elle conseille de se défendre lorsque c’est possible, de conserver des traces écrites, de porter plainte (confidentiellement) et de partir, si nécessaire.
Elle recommande aussi parfois d’y aller de judicieuses courbettes et d’une certaine flatterie stratégique ainsi que de se mordre souvent la langue (au moins jusqu’à l’obtention du poste convoité ou de la permanence); de conserver une image publique positive, même lorsqu’on sent monter l’agitation; de savoir se retirer pour mieux se jeter dans la bataille une autre fois (une fois la permanence obtenue); de revoir ses choix de carrière si on ne peut se conformer. Un autre bon conseil pour nous tous : régler ses problèmes interpersonnels en personne. Les courriels se transmettent comme une traînée de poudre, particulièrement s’ils sont malavisés.
Les pires problèmes sont ceux que préfère Ms. Mentor (bien qu’elle traite aussi à l’occasion de banalités comme le cas d’un professeur qui n’a pas effacé le tableau avant le début de la classe suivante, ou l’ennui qu’inspirent les cérémonies de remise aux lauréats trop souvent honorés).
Les histoires horribles servent de mise en garde, car elles illustrent bien où se situent les zones dangereuses, celles qui peuvent mettre une carrière en péril. Dans certains cas épouvantables, le correspondant est tout à fait innocent, pris dans le bourbier de sa propre fabrication. « Karen » a simplement eu la malchance de tomber sur un directeur de thèse qui aime s’étendre sur le sol et faire des mouvements pelviens de va-et-vient (un exercice pour le dos) pendant qu’il jette un coup d’œil sous sa jupe. Dans d’autres cas, le correspondant s’est clairement attiré des ennuis. Certains se sont mis dans un tel pétrin que de changer d’emploi ne suffirait pas à redresser la situation, il leur faudrait changer complètement de domaine. Il y a des histoires qui font frissonner. On espère ne pas s’y reconnaître, mais, si c’est le cas, on suit les conseils de Ms. Mentor pour s’en sortir et on jure de modifier ses habitudes (on se répète calmement à voix basse avant une réunion de département « se la fermer, se la fermer, se la fermer »).
Mais si vous faites partie des chanceux, de ces professeurs titulaires brillants et talentueux avec un poste en or dans un département où règnent l’entraide et l’harmonie, ou encore de ces jeunes prodiges, à la maîtrise ou au doctorat, entourés de mentors extraordinaires et dont la vie sociale fait des envieux, que peuvent vous apporter les conseils de Ms. Mentor? Eh bien, ils peuvent vous faire prendre conscience, humblement ou en jubilant, de la chance que vous avez, car, entre vous et moi, y a-t-il un meilleur moyen de le faire qu’en lisant les problèmes des autres?
Ms. Mentor’s new and ever more impeccable advice for women and men in academia
par Emily Toth, Presses de l’Université de Pennsylvanie, 2008, 272 pages.
Sylvia Fuller est professeure adjointe au département de sociologie de la University of British Columbia où elle est entourée de collègues merveilleux, d’étudiants brillants et d’administrateurs sages et bienveillants. Vous pouvez la voir prodiguer ses judicieux conseils sur
cette présentation vidéo
réalisée à la Foire aux carrières lors du Congrès 2008 de la Fédération canadienne de sciences humaines.