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CONSEILS CARRIÈRE

Parler la même langue

La clé de l'établissement de relations productives et gratifiantes avec les étudiants que vous supervisez réside dans la compréhension des différences culturelles

par NANDA DIMITROV | 10 AVRIL 08

L’encadrement des étudiants aux cycles supérieurs est un exercice exigeant qui nécessite une communication interpersonnelle efficace, même quand un professeur et ses étudiants partagent le même bagage culturel. Souvent, les différences par rapport aux attentes liées à la charge de travail et aux progrès ainsi que l’écart hiérarchique génèrent les conditions idéales pour que l’incompréhension s’installe entre professeurs et étudiants, dans le cadre de la relation étrangement symbiotique qui les unit. Ajoutez à cela quelques différences culturelles dans la façon de communiquer ou de résoudre des conflits, et la communication s’embrouille. Il est toutefois possible d’établir des relations interculturelles productives et gratifiantes dans la mesure où le professeur et l’étudiant s’ouvrent aux attentes, aux modes de communication et aux points de vue de l’autre.

Le plus souvent, les difficultés liées à l’encadrement des étudiants aux cycles supérieurs issus d’autres cultures découlent de différences sur cinq plans :

  • Les attentes par rapport à la nature de la recherche et la production du savoir;
  • la perception du statut et de la hiérarchie;
  • le besoin (ou non) de sauver la face;
  • le mode de communication : expression directe ou indirecte;
  • le respect des règles.
  • Penchons nous sur chacune de ces différences.

Les attentes par rapport à la nature de la recherche et la production du savoir

Au sein du milieu universitaire nord-américain, bien des points de vue sur la recherche restent implicites sans que les chercheurs étrangers ne les connaissent forcément. Nick Knight, professeur d’études asiatiques à l’Université Griffith en Australie, a mené à ce sujet une étude qui montre que, dans certaines cultures d’Asie du Sud et de l’Est, le désir de mener des recherches originales et de pouvoir critiquer le travail d’autrui est contraire aux normes culturelles. Dans ces cultures qui mettent l’accent sur l’harmonie au sein du groupe, on ne s’attend pas à ce que les universitaires remettent en cause le savoir existant, mais plutôt qu’ils se contentent de réitérer des vérités largement admises.

C’est la raison pour laquelle les étudiants aux cycles supérieurs qui ont baigné dans un enseignement confucéen accèdent aux universités canadiennes sans avoir jamais élaboré de projets de recherche originaux ou appris à relever les lacunes du savoir officiel. Dans un article consacré à l’encadrement des étudiants, Douglas C. Smith, coordonnateur du Graduate Centre de l’Université de la Virginie-Occidentale et professeur émérite au sein de cet établissement, explique que dans la culture chinoise, « la lecture vise à faire (re)découvrir ce que le sage a dit alors que l’expression écrite vise à révéler au plus grand nombre le sens de ses propos, non à les contester ». C’est ainsi que, prié de critiquer la vision officielle d’un fait historique, un étudiant a rétorqué : « Comment pourrais-je contester l’Histoire? Elle est ce qu’elle est. »

De même, les étudiants venus d’Asie de l’Est ou du Sud ne se rendent pas toujours compte que l’on souhaite qu’ils élaborent leurs propres projets de recherche. Ils attendent souvent que leur directeur de recherche leur indique le thème sur lequel ils doivent se pencher. Des études sur l’adaptation des étudiants étrangers au doctorat montrent cependant que la plupart d’entre eux sont à la fois capables et désireux de prendre des initiatives en matière de recherche, une fois qu’on leur indique clairement que c’est là ce qu’on attend d’eux.

La perception du statut et de la hiérarchie

L’écart hiérarchique entre professeurs et étudiants est souvent beaucoup plus important dans les pays d’où sont originaires les étudiants étrangers qu’il ne l’est entre professeurs et étudiants canadiens. Le chercheur hollandais Geert Hoftstede s’est penché sur les valeurs au sein du milieu de travail à la lumière de données recueillies par IBM dans plus de 70 pays. Selon les conclusions de son étude, il semblerait qu’au sein des cultures fortement hiérarchisées d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie de l’Est, où les différences de statut social entre étudiants et professeurs sont bien plus marquées qu’au Canada, le respect de l’autorité empêche les étudiants d’exprimer ouvertement leur désaccord avec leur professeur. Au sein de ces cultures, il est en effet jugé irrespectueux pour les étudiants de refuser de se plier aux demandes de leur directeur de recherche, même irréalistes (heures supplémentaires excessives, échéances impossibles à respecter, etc.). Pour éviter que les étudiants se plient à de telles demandes, l’expérience a montré qu’il vaut mieux leur poser des questions ouvertes, plutôt que de leur demander de répondre par oui ou par non. Ainsi, la question « Quand croyez vous pouvoir terminer le prochain chapitre? » a bien plus de chances de susciter chez eux une réponse réaliste qu’une question du genre « Pouvez vous terminer ce chapitre d’ici la semaine prochaine? »

Le besoin (ou non) de sauver la face

La volonté farouche qu’ont les étudiants de faire bonne figure complique la tâche du directeur de recherche qui doit déjà composer avec les difficultés engendrées par le statut et la hiérarchie. Les étudiants japonais ou coréens aux cycles supérieurs tiennent en effet non seulement beaucoup plus que les étudiants canadiens à faire bonne figure, mais ils veulent aussi éviter à tout prix de mettre autrui dans l’embarras. Ils peuvent donc aller très loin pour éviter les situations susceptibles de faire perdre la face à leur directeur de recherche. Ils n’oseront pas, par exemple, poser de questions pendant les réunions afin de ne pas laisser entendre que leur professeur n’a pas donné des explications satisfaisantes. Ils préfèrent tenter de trouver par eux mêmes les réponses à leurs interrogations ou encore demander l’aide d’un tiers avant de se résigner à demander des précisions à leur directeur de recherche. Un professeur chinois qui encadrerait des étudiants russes dans une université canadienne vivrait la situation inverse : le besoin du professeur de sauver la face serait mis à l’épreuve par les questions directes des étudiants.

Le mode de communication : expression directe ou indirecte

Dans un certain nombre de cultures asiatiques ou est européennes, c’est au destinataire d’un message verbal qu’il incombe d’en décoder le sens, alors qu’en Europe du Nord et en Amérique du Nord, l’on considère généralement qu’il revient avant tout à l’émetteur de s’exprimer clairement. Les étudiants aux cycles supérieurs issus de ces cultures d’Asie ou d’Europe de l’Est s’expriment donc souvent de manière plutôt indirecte, présumant que le destinataire de leurs propos partage leur connaissance d’un sujet donné et sera donc en mesure de comprendre leur message.

Par exemple, une étudiante japonaise s’adressant à un professeur dans le but d’obtenir une lettre de recommandation pour un emploi aura tendance à s’exprimer par allusions, sans jamais énoncer clairement le but de sa démarche. Elle tiendra pour acquis que si son professeur est en mesure de lui fournir une telle lettre, il le lui proposera. Elle ne le lui demandera pas directement, évitant ainsi de le mettre dans l’embarras si jamais il devait refuser. Pour les professeurs canadiens et ceux d’Europe du Nord, issus de cultures où chacun est censé exprimer clairement ce qu’il veut dire, cette approche indirecte est frustrante. L’un des moyens de contourner le problème consiste, pour un directeur de recherche, à proposer vaguement son aide à l’étudiant qui s’adresse à lui, tout en le priant de préciser le sens de ses propos. En lui demandant, par exemple, « Alors, comment puis je vous aider dans votre recherche emploi? », le directeur de recherche évitera de brusquer l’étudiant en étant trop direct, et le conduira aussi à s’exprimer plus clairement.

Le respect des règles

Pour obtenir son diplôme d’études supérieures, un étudiant doit décrypter une myriade de règles et de règlements. Les personnes de culture canadienne jugent généralement ces règles raisonnables, et considèrent qu’elles doivent être respectées. À l’inverse, les étudiants issus de sociétés postcommunistes ou de pays dirigés par des régimes totalitaires acceptent rarement de se plier aveuglément aux règles des programmes. Ils ont davantage tendance à remettre ces règles en cause, car ils viennent de pays où chaque aspect de leur vie était régi par des règles déraisonnables : pour survivre, ils n’ont eu d’autre choix que d’y contrevenir, du moins de temps en temps. Ces étudiants estiment généralement que les lignes directrices fixées doivent être respectées s’il le faut, mais ignorées dans la mesure du possible.

Il en va un peu de même au sein des cultures du Moyen-Orient, où le respect des règles est souvent négociable. Les dérogations en fonction du cas particulier de chacun y sont chose courante. Si, par exemple, un étudiant issu de ces cultures se voit déclarer qu’un cours est complet, il aura tendance à négocier pour tenter d’y être admis. Dans sa culture, un refus est rarement définitif : il est toujours possible de négocier.

Favoriser l’adaptation des étudiants étrangers aux cycles supérieurs dans les universités canadiennes

Les étudiants étrangers qui viennent chez nous s’initient non seulement à la culture de leur discipline, mais aussi aux moyens de communiquer comme il se doit dans le contexte culturel canadien en général. Il est essentiel qu’ils apprennent à communiquer de manière appropriée dans le milieu universitaire ou professionnel où ils évoluent et leurs directeurs de recherche peuvent grandement les y aider.

En tant que mentors, les directeurs de recherche peuvent les aider à mieux comprendre ce qu’on attend d’eux, leur expliquer les normes de la discipline qu’ils ont choisie et commenter leur comportement, au jour le jour. Beaucoup d’étudiants étrangers souhaitent d’ailleurs qu’un plus grand nombre de leurs collègues les aident à mieux comprendre les normes culturelles canadiennes et ce que l’on attend d’eux. « J’avais l’habitude d’interrompre constamment les gens, explique ainsi un étudiant en génie, originaire d’Égypte. Chez moi, c’est un signe qu’on s’intéresse à ce que les gens nous disent. J’ai longtemps continué de le faire, car les gens étaient trop polis pour me dire que ce n’était pas bien. » Parallèlement, il importe aussi de prendre en compte le bagage éducatif et professionnel des étudiants étrangers en les incitant à partager leur vision différente de l’activité savante et de la communication, héritée de leur culture d’origine.

Maîtriser une nouvelle culture prend du temps. Les étudiants aux cycles supérieurs qui sont nés et ont grandi au Canada mettent au moins six mois à s’adapter à un nouveau programme. Or, des études montrent que les étudiants étrangers peuvent pour leur part mettre jusqu’à deux ans pour y parvenir, compte tenu des multiples défis qu’ils doivent relever.

Les programmes de perfectionnement professionnel qui comportent des volets axés sur la communication interculturelle et la clarification des normes universitaires accélèrent sensiblement ce processus d’apprentissage. La University of Western Ontario, par exemple, propose un cours non crédité sur la communication au sein des classes canadiennes. Elle prépare également un guide destiné aux professeurs qui encadrent des étudiants issus d’autres cultures. Des cours du même genre sont offerts aux assistants à l’enseignement de la Queen’s University et d’un certain nombre d’universités américaines, dont l’Université Cornell et l’Université du Minnesota.

Voici, en terminant, quelques ressources susceptibles d’être utiles aux professeurs désireux d’établir la meilleure relation de travail possible avec leurs étudiants étrangers aux cycles supérieurs :

Nanda Dimitrov est directrice adjointe du Teaching Support Centre de la University of Western Ontario.

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