Déficit généralisé pour les universités du Québec
par Marie-Andrée Chouinard
L'absence de réinvestissement à long terme se fait cruellement sentir du côté des universités québécoises, qui ne peuvent éviter de plonger dans le gouffre financier. La totalité des établissements universitaires prévoient en effet un déficit pour l'année 2006-2007, ce qui constitue une première dans l'histoire du Québec.
Signe des temps, l'école Polytechnique de Montréal vient de clore son exercice financier avec un déficit de 4,1 millions de dollars, une première en 133 ans d'histoire. « On ne pouvait pas l'éviter cette année », a dit Robert L. Papineau, directeur général de l'école. Sans les compressions de deux millions de dollars exigées par le conseil d'administration de l'établissement, ce sont six millions qui auraient manqué à l'appel l'an prochain, une situation que les argentiers de Poly ont trouvé « inacceptable ».
Même pour un autre habitué de l'équilibre budgétaire tel que HEC Montréal, le prochain budget sera amputé de 2,7 millions de dollars sous la barre de l'équilibre, sur une cagnotte totale de 100 millions. « Nous n'avions pas le choix », a dit Moréno Dumont, directeur de la gestion financière pour HEC. « Et j'ai fait des projections pour l'année d'ensuite : on ne parlera plus de deux millions, mais de près de huit. »
Pour expliquer cette inconfortable position, les recteurs d'université pointent l'absence de réinvestissement, une rengaine qu'ils entonnent tous en chœur depuis un certain nombre d'années. « C'est du sans précédent et une situation grave », analyse Roch Denis, président de la Conférence des recteurs et principaux d'université du Québec (CREPUQ) et recteur de l'Université du Québec à Montréal. « Il fut une époque où certains pouvaient laisser entendre que c'était une question de gouvernance. Mais quand la totalité des universités du Québec sont en déficit, ça fait beaucoup de malgouvernance et d'incompétence pour que cette théorie ne tienne la route, ce qu'elle n'a jamais fait d'ailleurs. »
Dans le dernier budget du Québec, les universités ont pourtant reçu une enveloppe de cinq pour cent supérieure à celle de l'année précédente. « Cette augmentation est en grande partie attribuable à l'augmentation des coûts de système », a expliqué toutefois Marie-France Boulay, porte-parole au ministère de l'éducation, du Loisir et du Sport (MELS). Tant pour les universités que pour le ministère, l'indexation des salaires du personnel ou la hausse des coûts de l'énergie ne sont donc pas associés à du véritable « réinvestissement ».
Loin de la moyenne canadienne
Le MELS n'est pas insensible à la déroute financière des universités : il l'a reconnue à hauteur de 375 millions de manque à gagner pour rattraper la moyenne canadienne, il y a quelques années de cela. Mais Québec tourne essentiellement les yeux vers Ottawa, de qui il attend un règlement du déséquilibre fiscal. « Dans le dernier budget fédéral, nous avons tout de même reçu un oui à la demande de règlement du déséquilibre fiscal, a expliqué Marie-Claude Lavigne, attachée de presse du ministre de l'éducation du Québec Jean-Marc Fournier, et à l'automne, nous espérons que cela se règle à la faveur des universités. »
Le gouvernement du Québec a gelé les frais de scolarité des programmes de premier cycle à 1 668 $ par année depuis 1993-1994 - un montant de loin inférieur à celui des autres provinces.
En attendant la manne, il reste que pour les trois quarts des universités au moins, l'année 2005-2006 s'est terminée sous la barre de l'équilibre. Et cette année, tous les conseils d'administration ont dû faire contre mauvaise fortune bon cœur et accepter « l'inacceptable », comme l'explique Robert Poupart, principal de l'Université Bishop's, qui prévoit un déficit de un million de dollars pour 2006-2007. « C'est notre modèle d'affaires qui est carrément rompu », a-t-il dit. « Nous présentons tous des déficits budgétaires pour la simple et bonne raison que c'est un déficit de structure qui se camoufle derrière. »
Et la ronde des déficits se poursuit : l'Université McGill prévoit un déficit de 17 millions de dollars pour l'année à venir, ce qui ne l'aidera pas à résorber un déficit cumulé de plus de 38 millions. L'Université de Montréal prévoit 21 millions de manque pour l'an prochain et, sans des compressions extraordinaires, elle aurait pu afficher 41 millions. Sherbrooke a fait de même, imposant 11 millions en rationalisation extrême à l'ensemble des facultés pour afficher un déficit de 7 millions. Laval traîne comme un boulet plus de 100 millions de dette accumulée, et l'alourdira de 8,8 millions en 2006-2007.
« Ça ne peut plus durer, a dit M. Denis de la CREPUQ. La situation est tellement grave, et nous sommes à ce point acculés au pied du mur que l'on ne peut aller plus loin dans ce dérapage financier. »
Marie-Andrée Chouinard est chroniqueure à l'éducation pour Le Devoir.