Former des citoyens

par Léo Charbonneau

Par un samedi matin grisâtre, 23 étudiants se réunissent au Learning Exchange de la University of British Columbia, un centre de services communautaires campé au cœur du quartier le plus délabré de Vancouver, le célèbre Downtown Eastside. Dans l'escalier, un résident du coin sommeille, rappel de toute la distance qui - au sens propre ou figuré - sépare cet univers du riche et verdoyant campus principal de la UBC, situé en banlieue. Voilà justement l'idée...

Les étudiants viennent ici pour l'une des séances hebdomadaires d'initiation que parraine Trek Volunteer Program. Trek donne aux étudiants de la UBC l'occasion d'offrir leurs services aux écoles, aux organismes à but non lucratif et aux centres communautaires du noyau de la ville. Le programme vise à enrichir l'expérience pratique des étudiants dans la collectivité tout en les sensibilisant aux questions de santé et aux enjeux sociaux, économiques et politiques.

La séance d'initiation est menée par Francy Hayward, étudiante de la UBC titulaire d'un grade de premier cycle en sociologie. Les bénévoles sont surtout des femmes et des étudiants en sciences. Francy leur expose les buts du programme et aborde certains défis auxquels sont confrontés les résidents de la grande ville. La séance est conçue pour introduire doucement les étudiants à une réalité étrangère : l'univers de l'alcoolisme et de la toxicomanie, du commerce du sexe, de l'itinérance et de la pauvreté écrasante. Priée d'expliquer les motifs de sa décision de participer, une étudiante répond : « Habitant North Vancouver, je passe par ici pour me rendre à la UBC. Je voulais en savoir plus sur ce quartier qui défile souvent sous mes yeux, mais que la plupart d'entre nous ne faisons que traverser. »

Le programme Trek est l'assise de l'engagement de la UBC envers un modèle éducatif déjà fort populaire aux États-Unis et de plus en plus répandu sur les campus canadiens : l'apprentissage par le biais du service communautaire (ou « apprentissage par le service » tout court). Ce modèle marie enseignement universitaire et bénévolat des étudiants dans la collectivité.

Selon Cheryl Rose, coordonnatrice des programmes d'éducation civique et communautaire à la University of Guelph, « l'université offre toute une gamme d'expériences et de possibilités qui vont du bénévolat aux stages et aux programmes d'alternance travail-études. Selon moi, l'apprentissage par le service est une formule équilibrée qui se situe au centre de cette fourchette. »

L'apprentissage par le service vise non seulement à aider les bénéficiaires, mais aussi à fournir aux étudiants une précieuse expérience d'apprentissage, de manière formelle et structurée. C'est d'ailleurs ce qui distingue cette formule du bénévolat classique. Les étudiants sont appelés à réfléchir au lien entre ce qu'ils apprennent en classe et ce qu'ils font dans la collectivité - entre théorie et pratique - par le biais d'un journal de bord, de discussions collectives ou de la rédaction de rapports.

« Des possibilités d'apprentissage en profondeur découlent de la solide démarche volontaire qui consiste à pousser les étudiants à réfléchir à leurs expériences, ainsi que de la réflexion critique que suppose cette introspection », ajoute Mme Rose.

Au Canada, la plupart des participants croient que les initiatives d'apprentissage par le service exercent une fonction encore plus riche : celle de former des citoyens dynamiques et équilibrés. Pour Ann Wilson, professeure d'anglais et d'expression dramatique, titulaire d'un cours d'apprentissage par le service à la University of Guelph, « nous avons le devoir de former soigneusement les étudiants à cultiver leur pensée critique et à devenir des citoyens informés et engagés. Nous devons passer de la parole aux actes et donner aux étudiants l'occasion d'être des citoyens engagés. »

Selon Mme Rose, la University of Guelph peut se compter chanceuse d'avoir trouvé un supporter en son recteur, Alastair Summerlee. « Il souscrit pleinement à l'engagement civique des étudiants et de la collectivité du campus. Son soutien se fait certainement sentir sur nous. »

Le même constat s'applique à la UBC, croit Margo Fryer, directrice du Learning Exchange de cet établissement. « Martha Piper, notre rectrice, parle beaucoup de citoyenneté planétaire et de renforcement de la société civile. Elle établit un contexte et articule un discours intellectuel général sur ces questions. »

Pionnière à l'Est

La St. Francis Xavier University est la pionnière reconnue de l'apprentissage par le service au Canada, ayant introduit et adapté ce concept en 1996 après l'avoir importé d'un collège américain. Selon Marla Gaudet, agente de programme d'apprentissage par le service, « les étudiants avaient peu de possibilités d'apprentissage par l'expérience, surtout dans la collectivité. Nous avons donc examiné ce modèle, qui nous a semblé passablement conforme à notre philosophie. » La Fondation J.W. McConnell a versé une subvention d'un million de dollars sur cinq ans pour soutenir l'élargissement du programme.

Dans ses différents programmes, l'établissement compte près de 50 cours offrant un volet obligatoire ou facultatif en matière d'apprentissage par le service. En général, les étudiants font quelques heures de bénévolat par semaine dans des écoles, des maisons de soins infirmiers, des foyers collectifs, des banques d'alimentation ou dans un refuge pour femmes de la région. Ils ont aussi l'occasion d'intervenir comme conseillers dans des dossiers relatifs à leur domaine d'études. Par exemple, un étudiant en nutrition pourrait aider un foyer collectif à planifier ses repas; une étudiante en administration pourrait aider un groupe communautaire à élaborer son plan stratégique.

Étudiante de quatrième année en nutrition à la St. Francis Xavier University, Lauren Coyle a participé à quatre projets d'apprentissage par le service, réalisés dans le cadre d'un cours de psychologie, de deux cours de nutrition et d'un cours avancé nommé Service Learning Theory and Practice. « J'ai adoré l'expérience », dit-elle, ajoutant que ces cours marqueront son souvenir des études universitaires.

Dans le cours avancé, Lauren a travaillé auprès des aînés. Dans le cours de psychologie, elle a participé à un programme parascolaire d'arts pour enfants. Selon elle, « l'observation d'enfants qui développent leurs habiletés artistiques cadrait vraiment avec le cours, mais nous nous sommes également amusés tout en offrant un service à une école qui en aurait été privée autrement ».

Blaine Chisolm se situe à l'autre extrémité du spectre de l'apprentissage par le service. Ce gestionnaire de programmes travaille pour Celtic Community Homes de Antigonish, un organisme qui aide et loge des adultes confrontés à des problèmes de santé mentale et qui collabore depuis plusieurs années avec le programme d'apprentissage par le service offert par l'université.

Pour lui, « tous les participants en tirent une belle expérience. Les étudiants ont l'occasion de rencontrer des personnes souffrant de problèmes graves de santé mentale et de tâter le pouls de la vie communautaire. Ils peuvent ainsi associer un visage à la maladie mentale. »

M. Chisolm précise que souvent les étudiants se présentent sans trop savoir à quoi s'attendre. Il tente alors de cerner leurs intérêts et objectifs d'apprentissage afin d'y répondre autant que possible.

Commentant l'initiative de certains étudiants en éducation physique de créer un programme d'exercices l'an dernier, M. Chisolm raconte « j'avais des doutes au départ, car les personnes souffrant de problèmes de santé mentale manquent souvent de motivation. Mais le projet a été rondement mené, et tous se sont amusés. Les étudiants étaient fort bien préparés. »

La St. Francis Xavier University offre aussi un programme d'immersion où, pendant toute la semaine de congé du printemps, de petits groupes d'étudiants offrent des services aux membres d'une culture étrangère. Cette année, l'université organise des expériences dans divers pays : Guatemala, Grenade, Cuba, Mexique, Roumanie et... dans le centre de Toronto! (Selon Mme Gaudet, ce dernier milieu est tout aussi étranger que les autres pour des étudiants provenant d'une petite ville néo-écossaise.)

Aujourd'hui, l'établissement possède sa propre association étudiante en apprentissage par le service qui organise des interventions communautaires parascolaires à l'intention d'étudiants qui, pour quelque raison que ce soit, ne peuvent prendre part à des études en apprentissage par le service. Ainsi, des participants ont organisé une fête de Noël dans une résidence pour personnes âgées à laquelle assistaient aussi des enfants d'une garderie du coin. L'événement a connu un tel succès que les étudiants ont répété plusieurs fois l'expérience.

Un bon départ

Àà la University of Guelph, on compte encore peu de cours privilégiant l'apprentissage par le service. L'établissement vient d'intégrer un volet en ce sens aux cours de troisième année de son programme de baccalauréat interdisciplinaire en arts et en sciences. À raison de 90 minutes par semaine, les étudiants contribuent à la prestation d'un programme de rééducation en lecture pour les élèves à risque d'une école secondaire professionnelle. De plus, deux heures de cours par semaine sont consacrées à l'alphabétisation et aux modèles d'enseignement.

Ann Wilson déclare, « cette expérience s'avère formidable pour moi comme enseignante, mais surtout pour les étudiants, car l'apprentissage en salle de classe paraît moins abstrait. Souvent, à cette étape du trimestre, les étudiants sont à bout de nerfs ou ne s'engagent plus qu'à moitié, mais dans ce cours ils débordent d'enthousiasme. La matière compte maintenant pour eux. »

Guelph offre d'autres possibilités d'apprentissage par le service, dont Project Serve Canada, un programme d'immersion d'une semaine qui s'apparente à celui que propose la St. Francis Xavier University. Organisée de concert avec la UBC, cette initiative prévoit une rotation d'étudiants entre Vancouver et Guelph. Les étudiants tiennent un journal de bord de leur expérience de travail auprès d'organismes communautaires et assistent à des ateliers sur de vastes questions sociales, organisés par les professeurs. Selon Mme Fryer, de la UBC, le volet immersion du programme « accentue l'expérience d'apprentissage des étudiants, procurant ainsi d'énormes gains au niveau de la formation ».

La UBC offre un programme d'apprentissage par le service très ambitieux. L'an dernier, Trek a réuni 300 étudiants et 30 organismes partenaires, comparativement à 30 étudiants et dix groupes à but non lucratif en 1999, année de lancement du programme. La UBC espère que « d'ici 2010, au moins 10 pour cent de la population étudiante participera à des activités communautaires d'apprentissage par le service », dit Mme Fryer.

Cependant, tout comme la University of Guelph, la UBC s'initie à peine à la formation structurée en apprentissage par le service, ayant lancé un premier cours expérimental l'an dernier et cinq autres cette année. Selon Mme Fryer, « tout cours peut être transformé en expérience d'apprentissage par le service », mais il faut sensibiliser les professeurs au concept.

Professeure de sociologie à la University of Alberta, Sara Dorow a donné des cours offrant un volet d'apprentissage par le service lors de son séjour à la University of Minnesota. Elle rappelle que les États-Unis possèdent une bien plus longue expérience dans ce domaine. Il y existe en effet un réseau national d'apprentissage par le service qui compte quelque 700 collèges et universités membres.

Soucieuse d'établir un programme dans son département à la University of Alberta, Mme Dorow a réussi en quelques semaines à recruter des collègues que le projet intéressait, précisant « qu'il existera toujours des professeurs qui saisissent tout de suite l'idée et la jugent séduisante ». En outre, de nombreuses universités peuvent sans doute compter sur quelques professeurs qui pratiquent déjà l'apprentissage par le service, sans nécessairement l'appeler ainsi. Depuis cette année, la University of Alberta propose trois cours expérimentaux qui intègrent un volet d'apprentissage par le service auquel participent 40 étudiants travaillant auprès de huit organismes communautaires.

Cependant, la création d'un tel programme se heurte à de réels obstacles, avertit Mme Dorow, car il faut du temps et des efforts pour joindre les organismes communautaires et orchestrer des projets appropriés. L'idéal serait d'établir un bureau central sur le campus « afin que les professeurs n'aient pas le sentiment de devoir partir de zéro ». à tout le moins, il faudrait désigner un agent de liaison communautaire pour éviter le dédoublement des tâches. « Nous voulons éviter qu'un même organisme reçoive des appels de différents départements », précise Mme Dorow.

Ann Wilson, de la University of Guelph, croit qu'il est avantageux de recruter des partenaires qui ont fait appel à des bénévoles par le passé et qui reconnaissent le besoin d'offrir un bon milieu d'apprentissage aux étudiants. « J'hésiterais à laisser les étudiants dans une situation où ils doivent, disons, passer le balai », dit-elle. Par contre, les universités doivent prendre conscience du fait que les organismes communautaires disposent de ressources limitées et qu'ils pourraient hésiter à s'engager par crainte d'être assimilés.

À Peterborough, en Ontario, ces questions relèvent d'un organisme indépendant à but non lucratif, le Trent Centre for Community-Based Education, dont le conseil d'administration réunit des délégués de la Trent University et des organismes communautaires locaux. Le conseil s'efforce de maintenir un équilibre entre ces deux parties. Jennifer Bowe, directrice du centre explique, « nous tentons consciemment de concilier objectifs éducatifs et objectifs de développement communautaire ».

Recherche au premier cycle

Autre trait distinctif de ce centre : l'attention exclusive qu'il porte à la recherche communautaire. De concert avec les groupes communautaires, l'organisme élabore des propositions de recherche pertinentes, pour affectation subséquente à des étudiants qualifiés de la Trent University qui réaliseront les travaux en échange de crédits. Mme Bowe croit que le programme démontre aux étudiants toute la valeur de leur formation en sciences et en arts libéraux.

Laura Mayo vient de recevoir son baccalauréat en psychologie de la Trent University. Elle a pris part au programme l'an dernier, menant un projet de recherche qui retraçait l'histoire des services de santé mentale pour le compte du bureau local de l'Association canadienne pour la santé mentale. « C'était un énorme projet, et j'avais vraiment l'impression de faire une thèse, raconte-t-elle. Nous savons tous que certains cours universitaires exigent peu des étudiants, mais pas celui-là ! »

Laura a cultivé son ingéniosité et a beaucoup appris sur la manière de faire de la recherche. Cependant, elle dit avoir été retardée par l'association, qui ne savait trop quoi retirer du projet. Mais elle passe l'éponge : « Ces organismes font appel à nous parce qu'ils n'ont pas les moyens d'engager leurs propres chercheurs. Leurs ressources sont déjà surmenées et sous-payées. »

On ne s'entend pas sur la manière de mesurer le rendement des étudiants qui prennent part aux expériences de service communautaire, surtout quand celles-ci font partie d'un cours. Dans certains établissements, dont la Trent University, les étudiants sont chargés de créer les projets. Ailleurs, ils doivent rédiger un rapport ou faire un exposé auquel les professeurs peuvent attribuer une note. Les professeurs peuvent aussi demander aux organismes communautaires de remplir un formulaire d'appréciation des étudiants. Cependant, comme l'indique Mme Dorow, de la University of Alberta, « l'importance que les professeurs accordent [à ce résultat] pour l'évaluation des étudiants varie passablement ». Les uns y accordent de l'importance alors que les autres refusent même d'en tenir compte.

Revenons au Learning Exchange de la UBC où l'on demande aux étudiants d'échanger sur les services communautaires et sur leurs perceptions du quartier Downtown Eastside. Au moment où ils commencent à se détendre et à s'enthousiasmer, leur animatrice Francy Hayward aborde la question de la sécurité, citant des règlements et des lignes directrices qui font deux pages. Elle prévient les bénévoles de ne pas emporter d'objets de valeur et de ne jamais oublier qu'ils sont « des invités dans la collectivité ».

Après avoir discuté des 22 consignes de sécurité qui les concernent, les bénévoles se divisent en groupes de quatre ou cinq et entreprennent une visite à pied sans guide. Pour Kevin Wong, étudiant de deuxième année en génie, cette visite constituera le fait marquant de la séance d'initiation : « Au début, notre groupe craignait pour sa sécurité, mais nous nous sommes rapidement détendus. En fin de compte, ce quartier est bien moins terrible que je ne l'imaginais. »

Voilà maintenant trois ans que Mme Hayward travaille bénévolement pour le programme Trek. Au cours de la dernière année, elle a contribué à l'organisation du projet de la semaine de lecture avec les collègues de Guelph. Elle juge que sa participation au programme a renforcé son « sentiment d'appartenance envers la collectivité et sa connaissance des mécanismes qui relient les individus entre eux ».

Également étudiante, Rupinder Sohal participe à l'animation des séances d'orientation. Elle croit que les étudiants qui fréquentent l'université peuvent se perdre dans l'abstrait. à son avis, « il est utile à un certain moment de mettre en pratique ces théories et de les vérifier ». Commentant son mandat bénévole dans un hospice pour le trimestre en cours, Mme Sohal ajoute « chaque personne que j'y rencontre me pousse à réfléchir à quelque chose ».

Quand on lui demande de prodiguer un conseil à toute personne qui s'intéresserait à l'apprentissage par le service, mais hésiterait à foncer, Mme Hayward répond : « Cessez d'y penser et agissez! Vous pouvez apporter beaucoup et retirer tout autant. »


À l'échelle du Canada

Dix universités collaborent à la formation d'une coalition et d'un plan d'action national visant à faire connaître au Canada l'apprentissage par le biais du service communautaire. Le groupe a pour principal objectif d'assurer un financement prolongé à l'appui de programmes et de projets expérimentaux d'apprentissage par le service. Les établissements suivants y participent : University of Alberta, University of Toronto, University of British Columbia, University of Western Ontario, McMaster University, University of Guelph, Queen's University, St. Francis Xavier University, Simon Fraser University et Memorial University.

Le groupe est né il y a trois ans d'un réseau non officiel de personnes animées par les mêmes idées. Lors de la troisième réunion annuelle, en juin dernier à la UBC, une quarantaine de délégués ont jugé le moment venu de créer un organisme structuré. Un comité directeur s'est réuni en novembre par téléconférence et travaille maintenant à rédiger une proposition de financement.

Margo Fryer, de la UBC, rappelle que « les États-Unis ont consacré beaucoup d'aide et d'argent aux initiatives d'apprentissage par le service. Nous voulons des budgets suffisants à l'échelle nationale pour assurer la croissance et la durabilité du mouvement pour l'apprentissage par le service sur les campus canadiens. »

Les dirigeants de la coalition ajoutent qu'ils seraient ravis de guider et de conseiller toute personne voulant établir un volet d'apprentissage par le service dans son université.

Dossiers fournis par Howard Fluxgold.

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