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Le sort du stagiaire non rémunéré

Les universités doivent veiller à la supervision des stages non rémunérés lorsqu’ils font partie de l’expérience d’apprentissage d’un étudiant.

par Moira MacDonald

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Illustrations par Leif Parsons.

Se faire demander de nettoyer à mains nues un cœur de porc sanguinolent après que la foule de riches amateurs de mode eut quitté une exposition new-yorkaise de bijoux a convaincu Krista Brown de ne plus jamais accepter de stage non rémunéré.

C’était sa première année en gestion des communications graphiques à l’Université Ryerson, et elle apprenait les tenants et aboutissants du secteur de l’imprimerie. Elle avait elle-même trouvé son stage dans une entreprise de relations publiques dans le cadre de la semaine de la mode de New York, en février 2012. Le stage ne serait pas noté, mais Mme Brown tenait à acquérir de l’expérience dans un milieu concurrentiel qui l’intéressait. Elle avait d’ailleurs suivi un programme collégial en mode et marketing. Elle a couvert ses propres frais de déplacement, payé une chambre d’hôtel pour deux semaines et raté des cours.
« Tout ce que je me disais, c’est “je fais ce que je dois faire. Je dois faire mes preuves”, » se rappelle Mme Brown.

Or, elle s’est retrouvée à réaliser des tâches ingrates comme le net-toyage des toilettes au lieu de composer des plans de salle ou d’accueillir des invités. Qu’on lui demande de nettoyer des cadavres d’animaux utilisés comme accessoires d’exposition a eu raison d’elle : elle a démissionné et est rentrée chez elle, une semaine plus tôt que prévu.

« C’est probablement ma pire histoire d’horreur comme stagiaire », affirme Mme Brown, qui estime avoir fait plus de 10 stages.

Maintenant étudiante en troisième année à l’Université Ryerson, elle s’inquiète quand elle pense à son stage obligatoire de 420 heures, l’été prochain. Le programme insiste pour que les stages soient rémunérés, mais la jeune femme de 23 ans a peur d’éprouver des difficultés à trouver un poste rémunéré et de devoir terminer son diplôme avec un stage non rémunéré.

« Pourquoi ne serais-je pas rémunérée? Mes expériences antérieures devraient au moins valoir le salaire minimum », argue-t-elle.

Les universités cherchent à intégrer davantage d’expériences concrètes à la formation de leurs étudiants, et certains considèrent justement les stages comme un élément important de l’apprentissage par expérience, qu’il s’agisse d’un cours obligatoire, d’un cours à option ou d’une occasion offerte par l’intermédiaire du centre de carrières de l’université. Il s’agit donc de savoir quelles sont les responsabilités des universités aux normes relatives aux stages.

« Nous commençons à chercher des façons différentes de contribuer à l’apprentissage par l’expérience, tant sur le plan scolaire que parascolaire », affirme Bonnie Neuman, vice-rectrice aux services aux étudiants de l’Université Dalhousie. Cet établissement offre des stages optionnels, dont certains sont non rémunérés, dans plusieurs programmes dont celui de conception communautaire ainsi que par l’entremise du College of sustainability et de la faculté de gestion. « Ils rehaussent les compétences des étudiants liées à l’emploi, poursuit-elle. Si nous pouvons structurer les choses de manière à appuyer les étudiants et à leur faciliter la tâche, ils pourront aller très loin. »

Cependant, les stages non rémunérés ont fait l’objet d’une avalanche de critiques ces dernières années. Autrefois perçus comme une bonne façon pour les étudiants d’entrer sur le marché du travail, ils sont de plus en plus décrits comme des pièges où certains profitent de jeunes adultes en leur confiant des tâches ingrates et éreintantes. Ces stages parfois illégaux peuvent aussi nuire à la situation déjà précaire de l’emploi chez les jeunes. Selon une importante décision de la Cour fédérale américaine rendue en juin dernier, Fox Searchlight Pictures a contrevenu aux lois du travail de l’État de New York et des États-Unis en ne rémunérant pas deux stagiaires sur le plateau du film oscarisé Le cygne noir.

Au Canada, il n’existe pas de statistiques définitives sur les stages non rémunérés, mais certaines estimations évoquent 300 000 stages du genre chaque année. Le Torontois Andrew Langille, un avocat en droit du travail qui blogue fréquemment sur ce sujet, affirme que les collèges et les universités offrent « de plus en plus » de stages non rémunérés dans le cadre de leurs programmes d’études depuis la fin des années 1990.
« Je crois que les courts stages d’observation ont leur place dans un pro- gramme d’études pour acquérir un peu d’expérience, reconnaît M. Langille. Mais dans plusieurs cas, les étudiants remplacent les employés. »

L’enjeu se complique lorsqu’on constate qu’il n’existe aucune définition du stage – qui mentionnerait la rémunération du stagiaire, s’il y a lieu – ni de distinction avec d’autres formes d’apprentissage par expérience comme les types de stages pratiques que certaines professions réglementées comme l’enseignement ou le travail social exigent. Les programmes d’enseignement coopératif dans le cadre desquels les étudiants alternent entre stages et semestres d’études sont dans une catégorie à part; les stages des étudiants de ces programmes doivent être rémunérés pour être reconnus.

Au Canada, les lois du travail varient selon les provinces, mais la plupart d’entre elles n’exigent pas qu’une personne soit rémunérée dans son milieu de travail si elle y est pour un cours ou pour une formation semblable à un programme d’éducation. Ceux qui jugent que les stages non rémunérés font office de précieuses expériences d’apprentissage dans un cadre universitaire affirment que l’expérience et les crédits d’études sont la récompense des participants.

« Je crois que, dans certains cas, le crédit suffit en raison de sa valeur éducative, mais dans d’autres cas, l’employeur utilise le crédit comme un subterfuge, en quelque sorte, pour ne pas rémunérer l’étudiant qui devrait l’être », explique Claire Seaborn, étudiante en droit à l’Université d’Ottawa et présidente fondatrice de la Canadian Intern Association, qui vise à informer les jeunes de leurs droits et à favoriser l’acquisition d’expérience par des stages bénéfiques et légaux.

Même s’ils n’étaient pas rémunérés, les deux stages de Mme Seaborn ont valu la peine, dit-elle, parce qu’ils étaient bien structurés et visaient à lui offrir une expérience d’apprentissage utile. L’un deux a eu lieu à l’ambassade du Canada à Washington et l’autre, un stage de 125 heures, au gouvernement de l’Ontario, a été une « expérience formidable » qui lui a conféré un crédit d’études optionnel en droit.

Les universités et les programmes étudiés pour cet article ont des politiques différentes relativement aux stages. Dans la plupart des cas, les politiques ne sont pas uniformes au sein même d’une université. Certaines exigent que les stages soient rémunérés. D’autres suggèrent fortement qu’ils le soient, mais ne l’exigent pas. Peu importe la rémunération, les coordonnateurs de stages martèlent qu’un bon stage est reconnu, structuré et supervisé par l’université, de façon à ce que l’étudiant profite de l’expérience d’apprentissage qu’il mérite et qu’on ne l’exploite pas.

Le stage rémunéré, c’est « notre façon de faire depuis toujours », affirme le coordonnateur de stages de l’école de journalisme de l’Université de Regina, Mark Taylor. « C’est ainsi que nous obtenons de bons résultats, avance-t-il. Nous voulons que nos étudiants soient traités comme des employés. »

Pour obtenir leur diplôme, les étudiants des deux programmes de l’école de journalisme doivent réussir un stage de 13 semaines dans un organisme d’information. L’école trouve les stages pour ses étudiants, et bon nombre d’entre eux font deux stages, ajoute M. Taylor. L’école de journalisme a cependant la tâche facile puisqu’elle n’accepte que 26 étudiants chaque année.

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L’école de journalisme de l’Université Ryerson n’exige pas que ses stages de six semaines soient rémunérés, mais comme dans les programmes de stages d’autres universités, des directives et des exigences minimales déterminent la conformité d’un stage. Les étudiants doivent tenir un journal de leur expérience et rédiger une dissertation finale à ce sujet. À l’école de journalisme de l’Université Ryerson, les stages sont fortement encouragés et très populaires auprès des étudiants, mais demeurent optionnels.

« L’idéal, ce sont les stages rémunérés », souligne Ann Rauhala, professeure agrégée à l’école de journalisme de l’Université Ryerson et coordonnatrice du programme de stages au premier cycle. Néanmoins, elle affirme pouvoir « avaler la pilule » des stages non rémunérés parce que les étudiants reçoivent des crédits d’études pour leur expérience et qu’ils sont étroitement supervisés par un professeur et par un employé de la salle de rédaction où ils évoluent.

« Ils font l’objet d’une double attention individuelle qui vise à améliorer leurs compétences », indique Mme Rauhala.

Un employeur pourrait avancer que la supervision du stagiaire et la rétroaction structurée avec celui-ci, qui visent à rendre le stage utile, entraînent des coûts pour l’entreprise. C’est pourquoi les stagiaires de certains programmes doivent même payer pour obtenir leur stage.

« Les employeurs savent qu’au cours des premiers mois, la courbe d’apprentissage est très, très abrupte et qu’au début, cela se traduit par une période de productivité négative », explique Rebecca Newhook, directrice de l’enseignement coopératif des facultés des arts et des sciences de l’Université Memorial, faisant référence aux visites qu’elle rend aux étudiants en informatique en stages rémunérés optionnels, qui durent de huit à 16 mois.

Les centres de carrières des universités font également partie de la discussion. S’il est vrai que certains croient qu’il incombe aux étudiants de prendre garde aux offres de stages annoncées au centre de carrières, d’autres croient que les centres de carrières devraient s’assurer que les postes qu’ils offrent ne s’apparentent pas à de l’exploitation et ne sont pas illégaux.

L’Association canadienne des spécialistes en emploi et des employeurs (ACSEE), qui représente des centres de carrières d’universités et des entreprises, a émis au printemps 2012 une déclaration officielle conseillant à ses membres de ne pas afficher de stages non rémunérés à moins qu’ils ne respectent un ensemble de critères relatifs aux normes habituelles du droit du travail et à la valeur éducative d’un stage. L’ACSEE a procédé ainsi après que ses membres eurent remarqué « un bond important » du nombre de stages non rémunérés affichés « en des endroits où ils étaient habituellement rémunérés », affirme son directeur général, Paul Smith.

Quoi qu’il en soit, les universités devraient y penser à deux fois avant d’adopter des politiques globales qui interdisent carrément l’affichage de stages non rémunérés, prévient Nancy Johnson, directrice principale de l’apprentissage et de la rétention des étudiants à l’Université Simon Fraser et rédactrice adjointe du Journal of Cooperative Education and Internships.

Une telle mesure « élimine un tas d’occasions d’apprentissage pour les étudiants, qui seraient parfois heureux d’en profiter sans être rémunérés », particulièrement dans le secteur à but non lucratif, affirme Mme Johnson. Son université ne permet pas l’affichage de stages non rémunérés dans des entreprises à but lucratif, mais le permet pour le secteur à but non lucratif.

Tous les étudiants n’approuvent pas nécessairement l’interdiction des stages non rémunérés. À l’Université Ryerson, le président du programme auquel est inscrite Mme Brown affirme que le secteur de l’imprimerie offre amplement de stages rémunérés chaque année à ceux qui veulent en faire un. Le programme permet tout de même la tenue de stages non rémunérés « parce qu’une dizaine d’étudiants viendraient frapper à ma porte si je les interdisais », affirme Ian Baitz. Même si on leur déconseille les stages non rémunérés, 20 pour cent des étudiants les choisissent quand même dans de nombreux cas, dit-il, parce qu’ils tiennent mordicus à travailler dans un certain domaine.

Alors que les universités continuent de développer des possibilités d’apprentissage par l’expérience, il importe de bien préparer les stages : Une organisation et des attentes claires pour les étudiants et les employeurs; l’établissement de liens entre les superviseurs universitaires et les entreprises; des contacts réguliers avec les stagiaires et les employeurs sont des éléments fondamentaux. On propose aussi de rendre les longs stages facultatifs afin de protéger les étudiants moins fortunés des désavantages inhérents, de créer des fonds auxquels peuvent s’inscrire les étudiants pour couvrir certains frais pendant leurs stages non rémunérés et de ne pas hausser les exigences à un point tel que l’offre de stages deviendrait insuffisante.

« Nous avons dit à nos équipes que, s’ils rendent les stages obligatoires, je veux pouvoir vérifier l’identité des entreprises et savoir qui sont les partenaires du secteur public qui veulent vraiment faire partie d’un tel programme », soutient Allison Sekuler, vice-rectrice adjointe et doyenne aux études supérieures de l’Université McMaster, où on intègre de plus en plus les stages aux programmes de maîtrise et de doctorat pour aider les étudiants à accéder au marché du travail.

Le gouvernement a aussi un rôle à jouer. La Canadian Intern Association a remporté une modeste victoire en juin, lorsqu’elle a réussi à convaincre le député libéral fédéral Scott Brison de demander des statistiques précises sur les stagiaires au Canada et la mise en place de « normes claires » sur les stages qui « [continueraient] à offrir aux jeunes des possibilités d’emploi légitimes » tout en les protégeant de l’exploitation.

« Nous aimerions voir les universités et les collèges favoriser les stages non rémunérés et, dans les cas de stages non rémunérés, en resserrer la régulation et la supervision », conclut Mme Seaborn.

Moira MacDonald se spécialise dans la rédaction d’articles portant sur l’éducation.

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