L'enseignement à distance rapproche les gens
Souples et pratiques, les programmes en ligne aux cycles supérieurs conviennent à certains étudiants.
par Rosanna Tamburri
Shelley Evans était étudiante à la maîtrise en études environnementales à la Dalhousie University lorsque son fils est né. Elle a alors mis ses études en veilleuse pendant quatre ans pour s'occuper de lui. Lorsque le temps est venu de retourner aux études, Mme Evans a opté pour un programme de maîtrise en ligne en études intégrées à la Athabasca University, un établissement de l'Alberta qui offre seulement des programmes d'enseignement à distance. L'argent, le travail et la famille ont été ses principales considérations. La souplesse qu'offrent les études en ligne compte beaucoup pour elle : un an plus tard, lorsqu'elle et sa famille sont partis vivre à Vancouver, elle a pu poursuivre ses études sans devoir changer d'université. Mais ce qu'elle apprécie par-dessus tout c'est la possibilité de passer beaucoup de temps avec son jeune fils.
Mme Evans est très représentative d'une catégorie d'étudiants aux cycles supérieurs qui préfèrent les études en ligne aux études conventionnelles, un phénomène encore marginal mais de plus en plus répandu. La plupart d'entre eux sont des professionnels qui veulent de l'avancement ou un changement de carrière alors que d'autres, comme Mme Evans, désirent retourner sur le marché du travail. Ils sont souvent inscrits à temps partiel et choisissent généralement des programmes professionnels comme l'administration des affaires, l'enseignement ou les sciences infirmières. Ces étudiants recherchent avant tout la souplesse qui, pour certains, n'est offerte qu'en ligne. Ils veulent être en mesure de poursuivre leurs études quand ils veulent et où ils veulent, de travailler et d'avoir une vie de famille.
Athabasca est l'une des universités canadiennes qui répond à ce besoin. Fondée en 1970 comme établissement d'enseignement à distance offrant principalement des cours par correspondance, Athabasca s'est transformée en établissement d'enseignement en ligne il y a 10 ans. Son programme de MBA pour gens d'affaires, l'un des principaux au pays, accueille plus de mille étudiants. Des programmes de maîtrise y sont aussi offerts en enseignement à distance, en counseling, en études de la santé et en sciences infirmières et on prévoit offrir deux programmes de doctorat sous peu.
Au cours des cinq dernières années, les programmes aux cycles supérieurs à Athabasca ont connu une croissance plus rapide que les programmes au premier cycle, une tendance attribuée à la demande croissante parmi la population active. Terry Anderson, titulaire d'une Chaire de recherche du Canada en enseignement à distance à Athabasca, explique que ces étudiants « n'aspirent pas à un avenir universitaire. Au fond, ce qu'ils veulent c'est atteindre l'excellence et contribuer à leur profession. »
La Télé-université, l'établissement d'enseignement à distance au Québec, prévoit fusionner avec l'Université du Québec à Montréal dès qu'il aura reçu l'approbation du gouvernement. Cette fusion donnera naissance à la plus grande université de langue française à double vocation au monde, déclare Raymond Duchesne, directeur, enseignement et recherche, à la Télé-université. Après la fusion, ajoute-t-il, les étudiants pourront combiner l'apprentissage sur campus et l'éducation à distance. « Nous avons de grandes ambitions pour nos étudiants « à distance ».»
Exigences des programmes
À l'image de leurs équivalents sur campus, les programmes en ligne aux cycles supérieurs requièrent des travaux et souvent la rédaction d'une thèse. La communication entre professeurs et étudiants se fait surtout par courriel. Mme Evans a effectué sa recherche avec l'aide du réseau de bibliothèques publiques de Vancouver, les prêts entre bibliothèques et la bibliothèque de la University of British Columbia. Sa soutenance de thèse s'est faite par téléconférence; l'une des conversations téléphoniques les « plus exaltantes » de sa vie.
Les universités avec campus offrent aussi toute une gamme de cours et de programmes en ligne. Beaucoup offrent le MBA en ligne et, de plus en plus, des diplômes aux cycles supérieurs dans d'autres écoles professionnelles. Au premier cycle, le choix est encore plus vaste. Un sondage mené par l'Association des universités et collèges du Canada révèle que plus de la moitié des cours universitaires ont une composante en ligne - allant de l'affichage de notes de cours sur un site Web au cours complet en ligne. Certaines universités ont formé un consortium pour améliorer la sélection de programmes en ligne et faciliter le transfert de crédits pour les étudiants. « Il ne fait aucun doute que le Canada est chef de file en éducation à distance », déclare Jim Sharpe, doyen de l'éducation à la Mount Saint Vincent University à Halifax.
Toutefois, peu d'établissements canadiens (y compris ceux qui se spécialisent dans l'éducation à distance) offrent à distance des diplômes aux cycles supérieurs axés sur la recherche. Ils sont encore moins nombreux à offrir des programmes de doctorat. Selon M. Sharpe, cette situation s'expliquerait par la croyance répandue dans le milieu universitaire voulant que, aux cycles supérieurs, la présence sur campus soit essentielle et nécessaire pour former une « communauté de chercheurs ».
Selon les experts, les progrès ont été plus rapides aux É.-U., en Grande-Bretagne et en Australie. Aux É.-U., l'éducation à distance en ligne a connu une poussée soudaine au cours des cinq dernières années. Un rapport publié récemment par une entreprise de recherche en commercialisation de l'enseignement prédit même que d'ici 2005, les effectifs étudiants en ligne dépasseront le million.
Combler un besoin
Un rapport sur la formation en ligne publié en 2002 par les trois principaux organismes subventionnaires canadiens conclut que les programmes en ligne aux cycles supérieurs axés sur la recherche pourraient aider le gouvernement canadien à atteindre son objectif qui consiste à doubler le nombre de chercheurs au pays et, simultanément, aider les universités à remplacer les professeurs qui partiront à la retraite. Le gouvernement fédéral a mis sur pied un comité interministériel sur la formation en ligne pour susciter le progrès dans ce domaine.
Mais jusqu'à maintenant, au Canada comme ailleurs, les programmes axés sur la recherche ont peu progressé, explique Tom Carey, vice-recteur associé aux ressources d'apprentissage à la University of Waterloo, qui est aussi président du groupe de travail des trois organismes sur la formation en ligne. Il ajoute que, pour des raisons financières, les universités canadiennes n'ont pas instauré beaucoup de programmes en arts, en sciences humaines et dans les disciplines où s'effectue de la recherche. Les gouvernements appuient la formation en ligne en principe mais n'ont offert aucun nouveau financement pour permettre aux universités de faire des essais.
John Lennox, doyen des études supérieures à l'Université York, affirme que les universités agissent lentement dans le cas des programmes en ligne axés sur la recherche car elles ne veulent pas compromettre la qualité pour des raisons de commodité.
Même M. Duchesne, bien qu'enthousiaste par rapport à la fusion de la Télé-université avec l'UQAM et aux possibilités qui s'offrent aux étudiants, reconnaît que certains professeurs demeurent sceptiques, particulièrement lorsqu'il est question de programmes de doctorat en ligne. « Il faudra les convaincre », conclut-il.
Le rapport des trois organismes sur la formation en ligne prévient que les universités pourraient bientôt se voir forcées de rectifier leurs attentes ou risquer de perdre de nombreux étudiants potentiels au profit des écoles d'études supérieures situées à l'étranger. Nick Mulé en est un bon exemple. Il y a quatre ans, il travaillait comme coordonnateur des services aux adultes pour un groupe de soutien auprès des épileptiques à Toronto lorsqu'il a décidé de poursuivre des études au doctorat. Il ne voulait pas tout abandonner pour retourner à l'école.
Il s'est donc inscrit à un programme de doctorat en ligne à temps partiel en sciences sociales offert par la University of Manchester en Angleterre, dans lequel on alterne les courts séjours sur place et la formation en ligne. M. Mulé reconnaît qu'il y a des désavantages, principalement par rapport au temps qu'il faut partager entre le travail et les études. Mais pour lui, c'était l'option la plus pratique. Au terme de sa thèse, M. Mulé était si captivé par son domaine de recherche qu'il a décidé de faire carrière dans le monde universitaire - ce qu'il n'avait pas envisagé au préalable. Il travaille maintenant à contrat comme professeur adjoint en travail social à l'Université York à Toronto.