Les comités d'éthique nuisent à la recherche par sondage

par Léo Charbonneau

Selon un professeur de l'Université York, la preuve est faite : les comités d'éthique de la recherche et les services juridiques universitaires trop zélés nuisent à la recherche par sondage. Pourquoi? Parce qu'ils obligent les chercheurs à accompagner leurs sondages de lettres de présentation ou de formulaires de consentement rébarbatifs et très « légalistes », affirme le sociologue J. Paul Grayson. De tels documents ne sont pas nécessaires dans le cas de simples sondages; ils découragent les personnes interrogées et font baisser le taux de participation, explique-t-il.

M. Grayson avait déjà fait de telles affirmations, mais il a maintenant des données à l'appui. Mécontent de la situation, il a décidé de mener une « enquête dans une enquête » pour montrer comment les comités d'éthique nuisent à la recherche par sondage effectuée auprès d'étudiants.

L'application des règles uniformes imposées par les comités d'éthique à toute recherche mettant en cause des sujets humains serait à l'origine du problème, explique M. Grayson. Selon l'Énoncé de politique des trois conseils : Éthique de la recherche avec des êtres humains, adopté par les trois principaux organismes subventionnaires fédéraux en 1998, toute recherche mettant en cause des sujets humains dans les universités canadiennes doit être examinée par un comité d'éthique, qui veille entre autres à ce que les participants ne subissent aucun préjudice. Selon M. Grayson, rien ne prouve que la recherche par sondage serait préjudiciable.

En 2003, des chercheurs de plusieurs universités (York, British Columbia, McGill et Dalhousie) ont reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines pour étudier l'expérience vécue par les étudiants étrangers et canadiens au cours de leurs trois premières années d'études. Les comités d'éthique des quatre établissements ont examiné le projet, y compris l'invitation à participer au sondage.

Les chercheurs ont rédigé une lettre qui contenait les renseignements demandés en s'efforçant de ne pas décourager la participation. « Cette lettre est le premier contact avec la personne; il est donc très, très important d'établir un bon rapport dès le départ », souligne M. Grayson, en ajoutant qu'une lettre hostile ou formaliste crée des conditions peu propices.

Le comité d'éthique de York a approuvé la lettre, tout comme celui de Dalhousie moyennant quelques changements mineurs. Le comité de McGill a lui aussi approuvé la lettre, mais les services juridiques de l'université ont insisté pour y faire ajouter un formulaire de consentement de nature très juridique. À la UBC, la lettre a été rejetée au profit d'une lettre très détaillée et à forte teneur légaliste.

Des étudiants de première année des quatre établissements ont été choisis au hasard et ont reçu la lettre approuvée par le comité d'éthique de leur université. Comme s'y attendait M. Grayson, l'Université York a enregistré le taux de réponse le plus élevé (43 pour cent), suivie de Dalhousie (38 pour cent), UBC (33 pour cent) et McGill (20 pour cent). Les différences sont statistiquement significatives.

Pour éliminer toute possibilité de différence due aux caractéristiques propres à la clientèle de chaque université, M. Grayson a envoyé la lettre de la UBC et celle de McGill accompagnée du formulaire à un sous-groupe d'étudiants de York choisis au hasard. Encore une fois, les résultats ont confirmé les prévisions : le taux de réponse a été plus bas chez les étudiants de York qui ont reçu la lettre de la UBC (24 pour cent) et celle de McGill (29 pour cent) que chez ceux qui ont reçu la lettre originale de York (43 pour cent).

Pour M. Grayson, les répercussions sur la recherche par sondage sont troublantes. Un taux de réponse trop bas peut entraîner des échantillons trop petits ou nécessiter un suivi plus poussé, occasionnant des coûts et une baisse de qualité.

M. Grayson demande que la recherche par sondage ne soit plus soumise aux comités d'éthique de la recherche. « Les chercheurs qui utilisent des sondages sont parfaitement capables de concevoir et d'adopter des méthodes de recherche éthiques. »

Bruce Clayman, président du Groupe consultatif interagences en éthique de la recherche, réplique que même si les sondages ne présentent aucun risque physique, les renseignements personnels des participants doivent toutefois être protégés adéquatement. « Ainsi, a-t-il affirmé, même des travaux qui semblent tout à fait inoffensifs peuvent comporter une menace pour le bien-être de la personne et devraient donc être examinés. »

M. Clayman comprend néanmoins les préoccupations des spécialistes en sciences sociales. Un groupe de travail au sein du groupe consultatif étudie les modifications qui pourraient être apportées aux lignes directrices des trois conseils « afin de réduire le nombre de difficultés rencontrées par les chercheurs en sciences sociales tout en maintenant des normes éthiques élevées dans le cadre de cette recherche. »

Il est également possible, selon M. Clayman, de porter une décision du comité d'éthique en appel, mais M. Grayson n'en voit pas l'utilité : « En gros, nous pouvons interjeter appel devant les mêmes personnes qui nous ont repoussés. »

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