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Bonnes idées : Foire aux questions avec Joel Westheimer

par TIM LOUGHEED | 03 AOÛT 16

Commanditée par la Fédération des sciences humaines, cette série d’articles met en lumière les bonnes idées de chercheurs de la discipline pour un monde meilleur. Nous nous entretenons ce mois-ci avec Joel Westheimer, titulaire de la Chaire de recherche en démocratie et éducation à l’Université d’Ottawa.

sponsored-smartideas-joel-322Joel Westheimer est pleinement conscient de la sinuosité du parcours non seulement des individus au fil de la vie, mais aussi des sociétés dans leur ensemble. Lui-même a connu un parcours sinueux avant d’occuper la Chaire de recherche en démocratie et éducation à l’Université d’Ottawa. Au départ titulaire d’un diplôme de premier cycle en génie et en informatique de l’Université de Princeton, il est devenu le premier homme diplômé du programme d’études féminines de cet établissement. À ce jour, ses recherches ont principalement porté sur la manière dont l’éducation aide la société à relever les grands défis et à saisir les possibilités qui se présentent à elle. Le chercheur a plus précisément analysé les programmes d’études proposés au Canada et aux États-Unis pour déterminer comment ils contribuent à inculquer les valeurs citoyennes, en particulier celles propres aux sociétés démocratiques.

En 2014, M. Westheimer s’est joint à une équipe qui, grâce à une subvention de 380 000 $ du Conseil de recherches en sciences humaines, a étudié l’enseignement des inégalités économiques dans les trois pays signataires de l’Accord de libre-échange nord-américain. Il expose ses idées dans son dernier ouvrage, What Kind of Citizen? Educating Our Children for the Common Good, paru en 2015 chez Teachers College Press.

Vous avez d’abord voulu devenir ingénieur?

Joel Westheimer : C’est peut-être la première fois que j’aborde publiquement cette période de ma vie! À l’époque, j’étais très intéressé par la technologie dans le milieu du service social. J’ai travaillé dans une organisation de jeunes qui gérait des colonies de vacances fortement axées sur l’éducation. J’ai fini par devenir directeur d’une colonie. J’avais toujours été intéressé par cet aspect de l’éducation, mais seulement en tant que passe-temps. Ce n’était pas une perspective de carrière. J’ai fini par me rendre compte que l’éducation était ma passion, alors j’ai décidé de me tourner vers l’enseignement.

En quoi a consisté votre parcours d’enseignant?

Joel Westheimer : J’ai enseigné un certain nombre d’années dans les établissements publics de la ville de New York. Je raconte dans mon livre à quel point cette expérience a été formidable pour moi. J’évoque par exemple la tension créatrice qui s’est développée avec Archeem, un élève afro-américain de 7e année, inscrit à mon cours d’études sociales. Archeem avait des difficultés d’apprentissage. J’ai tenté de comprendre pourquoi l’école ne l’intéressait pas, et cherché ce que je pouvais faire pour changer la situation. Ça a été gratifiant.

À l’époque, je m’efforçais d’expliquer le racisme et les droits civiques à mes élèves en me basant sur le programme d’études standard quand, un jour, des vandales ont saccagé dans l’école une affiche consacrée à la fierté gaie. C’était dans les années 1980, et les défilés de la fierté prêtaient à controverse, même à New York. Cet acte de vandalisme a poussé Archeem à soulever le sujet en classe, ce qui a déclenché une vive discussion sur la manière dont les sociétés gèrent les différences entre citoyens. Certains parents se sont plaints qu’on aborde les droits des homosexuels à l’école. Pour ma part, j’étais ravi que ce sujet ait conduit un élève comme Archeem à réfléchir sérieusement, à faire preuve d’esprit critique.

Quand votre intérêt pour l’éducation vous a-t-il poussé à intégrer le milieu universitaire?

Joel Westheimer : J’ai décidé de reprendre mes études à l’Université de Stanford. Au départ, je visais seulement une maîtrise, mais j’ai fini par obtenir un doctorat. Ce qui m’a le plus intéressé a été d’œuvrer, avec des gens qui étudiaient pour devenir enseignants, à l’élaboration d’un programme d’études en pleine nature pour les jeunes défavorisés. Pas du tout pour leur enseigner la nature ou les sensibiliser à l’environnement, mais pour qu’ils puissent apprendre ailleurs qu’entre quatre murs.

Ce genre d’exercice change votre vision de l’école. À la maison ou à l’école, des tas de choses vous distraient, mais pas en pleine nature. Vous passez 24 heures par jour avec les élèves, ça vous permet de créer tout un univers, ça vous ouvre des possibilités. Comment créer dans les écoles des communautés qui fonctionnent vraiment bien? Cet exercice éducatif fondé sur l’expérience m’a aidé à comprendre le rôle des communautés démocratiques dans l’éducation.

Les éducateurs ont-ils jamais réussi à créer ce genre de communautés?

Joel Westheimer : Il n’y a jamais eu d’âge d’or de l’éducation. En revanche, suivant la période de progrès de réforme de l’éducation, de nombreuses études reconnaissent l’importance des liens entre enseignement et apprentissage. L’éducation est une aventure humaine, avec tout le désordre que cela implique. Au cours des 20 dernières années, les réformes de l’école ont mis de côté beaucoup des aspects humains et relationnels de la scolarité.

Il existe aujourd’hui de nombreuses théories sur la créativité, la pensée critique, les divers types d’apprentissage et les multiples formes d’intelligence. Mais, au bout du compte, la réforme de l’école s’est cristallisée autour d’une vision étroite et normalisatrice qui ne privilégie que deux choses : les mathématiques et la littératie. Partout en Amérique du Nord, on a assisté à un terrible resserrement des programmes d’études : tout ce qui ne contribue pas à la hausse des notes d’examen est supprimé ou relativement délaissé, au profit de mois et de mois de préparation aux examens. Notre culture entière est obsédée par l’évaluation.

Pourquoi l’évaluation de l’enseignement pose-t-elle problème?

C’est l’histoire de l’homme qui cherche ses clés de voiture sous un réverbère, au coin d’une rue. Une femme s’approche pour l’aider, lui demande s’il est certain que c’est bien là qu’il a perdu ses clés. Il lui répond qu’il les a perdues sur un autre coin de rue, mais qu’on y voit mieux sous ce réverbère. C’est un peu ce qui nous est arrivé. Nous adorons les chiffres. Si on lit dans le journal que deux écoles ont respectivement obtenu comme note 33 et 32, nous enverrons notre enfant dans la première, pas dans la seconde. Les médias adorent ce type d’évaluations chiffrées. Je ne prétends pas qu’elles ne veulent rien dire, mais elles ne reflètent que très partiellement ce qui se passe vraiment en classe.

Nous n’avons aucun mal à déterminer si les enfants savent ou non faire des additions ou décoder les mots d’une phrase pour en comprendre le sens. En revanche, nous avons du mal à évaluer l’esprit critique, la créativité, l’imagination, la maîtrise des valeurs citoyennes, la capacité d’entretenir des relations saines – toutes des choses importantes aux yeux des enseignants et des parents, mais qu’on n’évalue pas. Nous sommes un peu comme ce type sous son réverbère : nous attachons de l’importance aux aspects que nous pouvons évaluer, parce que nous ne pouvons pas évaluer ceux auxquels nous attachons de l’importance.

Comment déterminer les aspects dont nous nous soucions vraiment et défendre leur importance?

D’après moi, nous devons nous demander ce que les écoles des sociétés démocratiques devraient faire pour se démarquer de celles des sociétés totalitaires. Qu’est-ce qui distingue les écoles canadiennes de celles de la Corée du Nord? Nous aimons croire qu’elles n’ont rien en commun, et pourtant… Les fractions, la chimie ou encore le cycle de vie des lucioles sont enseignés partout dans le monde. Pour se démarquer, les écoles canadiennes et celles des autres sociétés démocratiques doivent, entre autres, enseigner aux jeunes à s’interroger sur le monde qui les entoure et à l’appréhender sous un angle critique. Les sociétés démocratiques attendent de leurs citoyens qu’ils prennent part à leur propre gouvernance, sans rien tenir aveuglément pour acquis.

L’enseignement des droits civiques ne suffit-il pas?

Même quand on parle d’éducation citoyenne, on s’en tient pratiquement toujours à une vision réductrice de la citoyenneté : être quelqu’un de bien, ramasser ses déchets, arriver à l’heure au travail, payer ses impôts, donner du sang en cas de catastrophe. C’est aussi ce qu’attendent les dirigeants nord-coréens de leurs citoyens. Tous les pays du monde souhaitent que leurs habitants soient aimables et ramassent leurs déchets. Quelles compétences particulières les sociétés démocratiques attendent-elles de leurs citoyens?

L’exercice de la citoyenneté démocratique exige davantage. Il exige que les gens prennent part aux choix de leur collectivité et puissent comprendre divers points de vue. Des milliers d’enseignants accomplissent un travail formidable en ce sens dans les écoles. Je le constate partout où je vais. Je vois des professeurs proposer des programmes d’études fabuleux qui permettent aux élèves de travailler au sein de la collectivité, de faire le lien entre ce travail et leur programme, et de soulever des questions difficiles. Le problème, c’est que trop de professeurs proposent de tels programmes malgré la réforme de l’école, plutôt qu’en raison de cette réforme. De plus, tous les professeurs ne le font pas. Enfin, ceux qui le font ne bénéficient d’aucun soutien, bien qu’ils soient extrêmement talentueux et motivés.

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Plus d’infos: www.ideas-idees.ca/bonnes-idees

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