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CONTENU COMMANDITÉ

Bonnes idées : Foire aux questions avec Jo-ann Archibald

Promouvoir le savoir, la culture et la fierté grâce à l’« œuvre narrative » autochtone

par TIM LOUGHEED | 07 SEP 16

Commanditée par la Fédération des sciences humaines, cette série d’articles met en lumière les bonnes idées de chercheurs de la discipline pour un monde meilleur. Ce mois-ci, nous discutons avec Jo-ann Archibald, qui termine son mandat de vice-doyenne à l’éducation des Autochtones et est directrice du programme de formation des enseignants autochtones (NITEP) à l’Université de la Colombie-Britannique.

Jo-ann Archibald-150x225Jo-ann Archibald, aussi connue sous le nom de Q’um Q’um Xiiem, est originaire de la nation Stó:lo. Depuis ses débuts à la faculté d’éducation de l’Université de la Colombie-Britannique, il y a 35 ans, elle est à l’avant-plan des efforts visant à assurer que les professeurs de la province comprennent bien la culture des Premières Nations du Canada et les répercussions du passé colonial du pays, et à veiller à ce qu’un grand nombre d’entre eux soient d’origine autochtone. Dans la majorité de ses travaux, elle insiste sur le rôle clé du récit. Comme elle l’explique, l’action de transmettre un message peut être l’élément déclencheur d’un profond changement personnel et social.

Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser au rôle que pouvaient jouer les récits en éducation?

À compter de 1972, j’ai occupé pendant plusieurs années un poste d’enseignante au primaire dans ma région, au sein de la nation Stó:lo de la vallée du Fraser. Je trouvais que le programme ne reflétait pas assez le point de vue des Autochtones, et j’ai eu la chance de travailler avec les aînés de ma nation pour en apprendre davantage sur son histoire et sa culture. Leurs récits, à mesure que je les écoutais et les consignais, sont devenus un élément central de mon travail.

En fait, ils m’ont avant tout appris comment comprendre un récit. Au premier coup d’œil, les histoires autochtones peuvent paraître futiles. Cependant, lorsqu’on sait qu’elles sont utilisées traditionnellement pour transmettre des messages, on constate toute leur puissance. C’est ce qui m’a amenée à travailler pendant des années avec de vieux conteurs autochtones. Je voulais apprendre à me servir de ce processus à des fins éducatives. Je parle d’« œuvre narrative autochtone » parce que, lors de nos rassemblements culturels, un porte-parole avait l’habitude de se lever pour annoncer le début du travail. Nous savions alors que nous devions être attentifs. C’est ainsi qu’a commencé le volet autochtone de mon parcours en enseignement, qui m’a suivi jusqu’au doctorat et a marqué toute ma carrière professionnelle.

Où ce parcours vous a-t-il mené?

Notre peuple a été brimé par les effets de la colonisation et l’interdiction de pratiquer de nombreuses cérémonies et traditions culturelles. Heureusement, certains détenteurs du savoir et aînés ont refusé de se soumettre et ont perpétué certaines traditions orales, notamment par leurs récits. Au fil de mes études doctorales et des divers projets de recherche que j’ai menés depuis, j’ai constaté qu’il y a des conteurs de tous âges chez les Autochtones. Il est important de reconnaître leur apport et de redonner ses lettres de noblesse aux récits.

En plus des histoires traditionnelles, il est possible de raconter certaines expériences de vie : des récits de résilience, de problèmes à surmonter, de contacts à établir et de liens familiaux et communautaires à tisser. Ces expériences peuvent être utilisées de la même façon que les histoires traditionnelles. Pour enseigner en classe comme dans le milieu communautaire, nous devons nous parler, mettre temporairement de côté nos outils technologiques et utiliser les récits pour entrer en contact.

Comment les récits nous aident-ils à tisser ces liens personnels importants?

Les récits sont très polyvalents. Ils peuvent nous apprendre à utiliser notre intellect, à cerner nos émotions. Ils sont spirituels, nous touchent au plus profond de notre être, de qui nous sommes en tant que personnes. Ils nous aident aussi à réfléchir à nos actions. Pour les enfants à l’école, ils sont un moyen d’apprendre à s’entendre, de comprendre comment s’aider les uns les autres ou de prendre conscience de leurs sentiments. Un professeur pourra raconter, par exemple, l’histoire d’un malfaiteur qui se retrouve en difficulté afin d’éveiller les aptitudes en résolution de problèmes de ses élèves. C’est très stimulant de faire partie du récit. Tout réside dans le pouvoir d’utiliser son imagination, son esprit critique et sa créativité pour réfléchir aux gestes qu’on pourrait poser ou attribuer à un malfaiteur.

Cette histoire n’aura toutefois pas de véritable conclusion : elle laissera abruptement le personnage en mauvaise posture. En tant que spectatrice, aussi en tant qu’élève, ce sera le signal pour moi de commencer à m’interroger sur la situation et à imaginer comment je pourrais m’en sortir. Je pourrais me dire que j’aurais pu être plus respectueuse envers la propriété d’autrui ou demander l’aide de ma famille ou de ma collectivité. Il n’y a pas de « bonne » réponse et le point de vue de chacun est valorisé, ce qui en fait une méthode d’enseignement inclusive.

Nous pourrons échanger sur les enseignements à tirer du récit, et c’est à ce moment que la synergie se produira. Nous pourrons alors discuter de nos différentes perceptions ainsi que de leurs ressemblances. Même si je pense que nous avons encore beaucoup à accomplir dans nos familles et nos collectivités, les récits contribuent à l’équilibre et à la santé des personnes. Nous pouvons faire bien plus dans les écoles, mais je crois que les récits autochtones et leur transmission sont de plus en plus considérés par les professeurs comme un important outil d’apprentissage pour tous.

Quel rôle le NITEP joue-t-il dans ces changements au sein des écoles?

J’adore mon travail à l’Université de la Colombie-Britannique, où je peux enseigner à tous les niveaux en ayant recours aux récits. J’y ai évidemment bien d’autres fonctions, mais cet aspect est une partie très importante de mon identité d’Autochtone, d’éducatrice et de chercheuse.

Le NITEP est un programme de baccalauréat en enseignement destiné aux Autochtones. Nous renforçons leur culture et leurs connaissances grâce à des cours sur l’éducation des Autochtones, à l’esprit d’équipe et de famille qui règne dans le programme et au mentorat par des aînés et des éducateurs autochtones. Nous aidons les étudiants à adapter leur enseignement et leur apprentissage à leur propre culture, sans négliger les autres éléments qui feront d’eux de bons professeurs. En résumé, nous leur permettons de se spécialiser en enseignement aux Autochtones. C’est le cas depuis 42 ans, et un grand nombre de nos diplômés occupent aujourd’hui des postes de direction dans des systèmes d’éducation et ont une influence sur les politiques et les programmes.

Concrètement, comment peut-on utiliser la transmission orale des récits à plus grande échelle?

La bande autochtone de Musqueam a lancé un projet nommé « Awakening the Spirit: Revitalization of Canoeing in Musqueam » (Éveiller l’esprit : Revitalisation du canotage à Musqueam). Ses membres voulaient que davantage de jeunes expérimentent les pratiques traditionnelles de canotage afin de développer leurs valeurs culturelles, leur force et leur fierté. Le Conseil de recherches en sciences humaines finance ce projet. L’équipe est composée d’une chercheuse principale, Shelly Johnson, professeure au département de service social, et de ses cochercheuses : Corrina Sparrow, responsable du développement social pour la bande de Musqueam, Andrea Lyall, coordonnatrice des Premières Nations à la faculté de foresterie, et moi-même, de la faculté d’éducation.

Avec l’aide de Dick Louis, aîné de la bande de Musqueam, et d’autres collectivités de la Colombie-Britannique, nous nous sommes mis à la recherche d’un genévrier rouge dans lequel sculpter un canot. Il nous a fallu un certain temps pour en trouver un assez long, il devait avoir près de 350 ans. Ce projet documente la fabrication du canot ainsi que les processus et connaissances culturelles s’y rattachant.

Les aînés et d’autres détenteurs du savoir nous ont raconté des histoires sur le processus de fabrication d’un canot et sur ce que la nature peut nous apprendre. Des femmes nous ont parlé de leur rôle de soutien envers les canoteurs de leur famille. Nous avons entendu les récits de la famille de feu Dominic Point, le maître sculpteur qui a appris aux autres à fabriquer des canots et des rames et à tirer les embarcations, ainsi que ceux des jeunes et moins jeunes qui participent à des expéditions de canot qui durent toute une journée.

Leur fierté envers leur culture et leurs réalisations était perceptible dans tous les cas. Les gens s’intéressent à ces récits, que nous documentons par écrit, ainsi qu’au moyen de photos et de vidéos. Ce projet est un bon exemple de la capacité de l’œuvre narrative à créer un esprit de famille et de communauté dans un contexte de recherche.

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Plus d’infos: www.ideas-idees.ca/bonnes-idees

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