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À MON AVIS

À la défense de la soutenance en 180 secondes

Une source de fierté pour les universitaires.

par MARTHA RADICE | 31 MAI 13

Après les conférences TEDx et les soirées Pecha Kucha, une nouvelle forme de mobilisation du savoir suscite un engouement dans le monde de l’enseignement supérieur : les concours de soutenance en 180 secondes. Lancés en Australie sous le nom Three-minute thesis (3MT) et tenus pour la première fois au Canada à l’Université de la Colombie-Britannique en 2011, ces concours gagnent en popularité. Le phénomène touche maintenant la côte Est, et mon université, Dalhousie, en a organisé un en 2013.

Dans le cadre de ces épreuves, les étudiants aux cycles supérieurs présentent leurs travaux de recherche en trois minutes, très exactement, en utilisant une seule diapositive de texte. Aucun autre accessoire ni support audio ou vidéo n’est autorisé. Un jury formé de professeurs et d’autres experts, par exemple des membres du personnel des communications de l’université, évalue les exposés selon la clarté du sujet, le caractère convaincant de la présentation et la communication orale. Plusieurs étapes éliminatoires peuvent être prévues, les gagnants de chacune se mesurant les uns aux autres à la manche suivante. L’Ontario et le Québec tiennent des concours provinciaux, il y a donc lieu de croire qu’une épreuve pancanadienne finale pourrait être lancée.

Malgré tout l’enthousiasme provoqué par ce type de concours, des critiques se font entendre et ont même été publiées sur le site Web d’Affaires universitaires. Pour certains, il s’agit d’un exercice de simplification extrême de travaux de recherche complexes, typique d’un monde où la capacité d’attention est de plus en plus limitée. D’autres avancent que ces concours avantagent les travaux scientifiques plutôt que les recherches en sciences humaines, qui sont prétendument plus difficiles à présenter d’un point de vue conceptuel. On affirme également que les candidats timides ou ayant peu d’expérience sont tenus à l’écart ou, à l’inverse, que les concours récompensent le talent d’orateur plutôt que la valeur des travaux.

À titre de professeure, j’ai fait partie du jury de deux des six manches du premier concours de soutenance en 180 secondes organisé à l’Université Dalhousie, en mars, par Katelynn Northam à la faculté des études supérieures. Cette activité de service a été sans conteste la plus agréable et la mieux réalisée parmi celles que j’ai accomplies au cours du trimestre. À mon avis, l’exercice permet aux étudiants d’acquérir des compétences utiles favorisant la mobilisation du savoir. De plus, notre faculté des études supérieures avait organisé à l’avance des ateliers sur l’art oratoire à l’intention des étudiants, les timides n’étaient donc pas laissés à eux-mêmes.

Nous devons tous pouvoir vulgariser nos recherches à différents degrés et les expliquer en 3, 13 ou 30 minutes, en trois heures ou même en 30 ou 300 pages. Selon moi, les avantages des concours de soutenance en 180 secondes dépassent la simple acquisition de compétences individuelles et la préparation de présentations éclair.

Je suis anthropologue au sein d’un département de sociologie et d’anthropologie sociale, dans une faculté des arts et des sciences sociales. La majeure partie de mes travaux couvre plus d’une discipline, et je sais très bien quelles sont les autres recherches en cours dans ma faculté (je connais aussi, dans une certaine mesure, les recherches liées aux sciences sociales menées dans les autres facultés, car je siège à l’un des comités d’éthique de la recherche de l’Université). Néanmoins, j’ignore quelles sont les multiples recherches réalisées dans d’autres domaines, comme l’agriculture, la médecine, le génie, la santé, l’informatique, les sciences des matériaux ou les sciences naturelles. J’aimerais beaucoup me tenir au fait des travaux de mes collègues et de leurs étudiants dans ces domaines, mais étant donné la structure des universités, je n’ai pratiquement aucun contact avec eux. Par ailleurs, je n’ai ni le temps ni l’expertise voulue pour assister à leurs séminaires spécialisés ou aux soutenances de thèses de doctorat de leurs facultés.

Le concours de soutenance en 180 secondes de l’Université Dalhousie a permis à toutes les personnes présentes d’avoir un aperçu de l’ampleur et de l’étendue des recherches en cours à l’échelle de l’université.

Soixante-dix étudiants aux cycles supérieurs y ont pris part, et toutes les facultés étaient représentées à l’exception de la médecine dentaire, qui ne compte qu’un petit nombre d’étudiants aux cycles supérieurs. Les candidats devaient être inscrits à un programme prévoyant la rédaction d’une thèse et, contrairement à ce qui a été dénoncé sur le site Web d’Affaires universitaires, la faculté des arts et des sciences sociales était bien représentée : 11 participants en provenaient, comparativement à 11 pour la médecine et à 16 pour les sciences.

J’ai pu assister aux exposés d’étudiants en kinésiologie, en agriculture, en physique, en génie des matériaux, en océanographie, en informatique, et… oui, en anthropologie sociale, en anglais et en études classiques aussi. Cette expérience a été pour moi non seulement utile et éducative, mais aussi très inspirante. Comme anthropologue, j’ai l’habitude de déconstruire des mouvements populaires plutôt que de m’y joindre. Toutefois, en assistant au concours de soutenance, j’étais fière de faire partie de l’Université Dalhousie et du monde universitaire en général.

Les concours de soutenance en 180 secondes permettent aux gens de comprendre le travail qui se fait dans une université, et les occasions de ce genre sont en réalité incroyablement rares. Bien sûr, certains diront qu’il s’agit d’un « spectacle » qui renforce encore plus la concurrence dans les universités néolibérales, où tous tentent d’obtenir les maigres ressources disponibles. Mais on peut aussi y voir une occasion fantastique de créer une solidarité au sein des universités et d’en élargir le rayonnement en expliquant et en mettant en valeur notre travail. En cette période où le premier ministre Harper ferme des installations de recherche et soutient que « l’heure n’est pas à la sociologie », une telle promotion est plus importante que jamais. Je parlerai à tout le monde du concours l’an prochain, en trois minutes, très exactement.

Martha Radice est professeure adjointe au département de sociologie et d’anthropologie sociale à l’Université Dalhousie. Ses activités de recherche et d’enseignement portent principalement sur les dynamiques sociale, spatiale et culturelle des villes.

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