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À MON AVIS

Il est temps de se débarrasser du «modèle du déficit»

Les citoyens sont en mesure comprendre la science et de débattre d’enjeux scientifiques qui touchent la collectivité.

par CHANTAL POULIOT + JULIE GODBOUT | 12 novembre 2014

En août dernier, notre article « Thinking outside the ‘knowledge deficit’ box » (Dire adieu au « modèle du déficit ») a été publié dans la section « Science et Société » de la revue spécialisée en biologie moléculaire EMBO reports. Nous sommes ravies de cette publication puisqu’elle est issue d’une collaboration atypique entre des champs de recherche très différents : les sciences dites pures, la sociologie des sciences (les sciences studies) et l’éducation.

Dans cet article, nous proposons que les champs de Public Understanding of Science (PUS) (compréhension des sciences par les citoyens) et de Science and Technology Studies (S&TS) (étude des sciences et technologies) soient mis à contribution dans la formation des scientifiques. Les PUS et les S&TS sont des lieux de recherches interdisciplinaires liés aux sciences humaines qui s’intéressent aux relations entre les sciences et la société, à la nature et aux rôles de l’expertise scientifique dans différents contextes. Le point de vue que nous défendons est le suivant : la familiarisation des scientifiques avec des résultats de recherches et des outils théoriques produits dans les champs de PUS et de S&TS offrirait ’aux scientifiques la possibilité d’avoir des vies professionnelles plus épanouies et davantage en adéquation avec les besoins sociétaux actuels. Prenons un exemple.

Il est attendu, de nos jours, que les scientifiques soient capables d’interagir avec les citoyens, les journalistes et les représentants politiques. Or, la communication entre les scientifiques et les citoyens est parfois complexe notamment parce que ces derniers sont souvent considérés comme des personnes déficitaires de connaissances et de capacités de compréhension des enjeux liés aux savoirs scientifiques. Dans une telle perspective (appelée « modèle du déficit ») on considère que les citoyens doivent être éduqués. En dépit du fait que des études en S&TS et en PUS aient mis à mal sa validité en montrant que les citoyens sont en mesure de comprendre les sciences et les incertitudes liées à la recherche, le modèle déficitaire est couramment utilisé dans le milieu scientifique.

Or, d’autres modèles d’interactions entre les citoyens et les scientifiques sont possibles (le modèle du débat et celui de la co-production de savoirs). Ces modèles supposent que les citoyens peuvent avoir une expérience pertinente des questions sociotechniques en jeu, qu’ils ont les compétences cognitives et discursives pour participer à la définition du problème mais aussi à la co-production des savoirs pertinents. C’est la démonstration qu’ont fait des citoyens de la ville de Québec engagés dans la controverse autour de la pollution au nickel.

Le modèle déficitaire de production des savoirs s’avère plus souvent qu’autrement confortable pour les chercheurs. Il valorise le scientifique (qui est à la fois producteur et détenteur de savoirs) et relègue les citoyens (journalistes, décideurs et représentants politiques) aux rangs de personnes à (in)former. Or, la perpétuation chez les scientifiques d’idées reçues à l’égard de rôles et capacités limités du public leur alourdit la vie et leur rend la tâche ardue lorsque vient le temps, pour eux, d’entrer en relations avec des journalistes, des citoyens, des décideurs ou des représentants politiques. En effet, être la personne qui sait et qui doit formuler des recommandations comporte différents défis qui peuvent être lourds à porter. Connaître des recherches et des outils théoriques du type de ceux présentés plus haut peut permettre aux scientifiques d’être plus à l’aise dans leurs interactions avec les citoyens tout en exerçant une autocritique plus éclairée.

Il est difficile de sortir du paradigme déficitaire. La difficulté est en partie structurale : la recherche scientifique s’inscrit dans un système fortement autorégulé. En effet, la majorité des interactions des chercheurs se font avec d’autres chercheurs et l’évaluation des projets de recherche est effectuée par les pairs. En ce sens, il apparait qu’une vaste part de la vie scientifique s’effectue d’une façon qui supporte – parce qu’elle ne la met pas à l’épreuve – la perpétuation du modèle du déficit. C’est pourquoi il nous apparait judicieux que ces questions soient abordées durant la formation des scientifiques. La vie professionnelle des chercheurs pourrait en bénéficier.

Mme Pouliot, professeure agrégée en éducation de science à l’Université Laval, s’intéresse aux points de vue des futurs enseignants sur la participation des acteurs sociaux à la gestion des controverses socioscientifiques actuelles. Mme Godbout, chercheure postdoctorale au Service canadien des forêts, travaille en génétique des populations et s’intéresse à l’histoire évolutive de différentes espèces forestières.

COMMENTAIRES
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  1. Yvan Dutil / 20 novembre 2014 à 9:00

    Cela fait plus de 20 ans que je fais de la communication scientifique. Qu’il y ait un énorme déficit de connaissance scientifiques est une évidence. Que les gens ne comprennent même pas la méthode scientifique, c’est aussi une évidence. J’ai vu exactement la même chose chez les prof d’université.

    Par expérience, le gens qui pensent savoir, en général, n’ont que pour connaissance que l’information qui fait leur affaire. Le reste est rejeté du revers de la main. Tout est complot et lutte sociale dans l’esprit de bien des gens.

    Et, le seul moyen de passer par dessus cette muraille est d’utiliser les technique de manipulation des opinions qui proviennent de sciences humaines.

  2. Pascal Lapointe / 22 novembre 2014 à 9:00

    Faisant moi aussi de la communication depuis 20 ans, mais comme journaliste, j’ajouterais que le modèle du déficit est à l’origine de bien des incompréhensions scientifiques-journalistes et qu’il est plus que temps de s’en débarrasser.

    Les journalistes ont compris depuis longtemps que la communication n’est pas un simple transfert de connaissances du « haut » vers le « bas »; les scientifiques, eux, ont beaucoup de mal à l’admettre, et ça les conduit régulièrement à mal juger a) le travail des médias b) l’utilité de la vulgarisation c) les efforts qu’eux-mêmes entreprennent parfois pour « éduquer » le peuple.

    Autrement dit, abandonner le modèle du déficit serait un pas en avant important pour créer des rapports plus fructueux, voire moins hostiles, entre chercheurs et médias.

    • Yvan Dutil / 11 décembre 2014 à 9:20

      Je sais tout cela Pascal. L’objectif du scientifique n’est pas de convaincre, mais d’expliquer. Convaincre, ce n’est pas leur travail. L’autre chose est que sans passer par des arguments d’autorité, dans une conversation normale, ce n’est pas possible de passer toutes subtilités du discours scientifiques et d’illustrer le degré de connaissance et d’incertitude correctement.

      L’alternative, c’est les punchlines style pub. Cela fonctionne très bien en politique. Cela aussi,je le sais par expérience.

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