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À MON AVIS

Les défis éthiques du libre accès

Il faut se démarquer des prédateurs.

par BRYN WILLIAMS-JONES, JEAN-CHRISTOPHE BELISLE PIPON, ELISE SMITH + RENAUD BOULANGER | 15 JAN 14

À titre de membres du comité exécutif de la revue en libre accès Bioéthique Online (lancée en 2012), nous accueillons avec enthousiasme les initiatives des organismes subventionnaires fédéraux (comme les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC)) et provinciaux (comme le Fonds de recherche du Québec – Santé) qui visent à encourager la publication en libre accès des résultats de la recherche universitaire. Nous sommes d’avis que les résultats de la recherche financée par les contribuables canadiens doivent être rendus publics le plus rapidement possible, au lieu d’être cantonnés dans des revues qui exigent d’importants frais d’abonnement. Selon nous, défendre l’accessibilité des résultats de la recherche permet d’assurer la libre circulation des idées et des connaissances dans les milieux scientifiques, de favoriser la reddition de comptes et de maximiser l’utilisation de ressources limitées. Nous sommes également d’avis que les éditeurs en libre accès légitimes requièrent un soutien financier minimal de la part des organismes subventionnaires.

La création de répertoires publics en libre accès (comme PubMedCentral Canada et les systèmes des universités et des établissements) constitue un premier pas prometteur, malgré quelques lacunes. En effet, en raison de contraintes liées au droit d’auteur, ces répertoires contiennent souvent les versions prépublication ou non formatées des manuscrits. Dans certains contextes, cela nuit à l’utilisation des articles : il difficile de citer un manuscrit sans pagination, par exemple.

La décision des grands éditeurs, qui possèdent désormais la plupart des revues les plus influentes, d’offrir aux auteurs de publier leurs articles en libre accès peut également être considérée comme un pas dans la bonne direction. Les avantages sont évidents : la publication en ligne est rapide et peut atteindre un public beaucoup plus vaste que l’édition papier.

Toutefois, les grands éditeurs tendent à transférer les coûts de la publication aux auteurs (à l’exception de certains groupes, comme les auteurs de pays en développement), à qui l’on demande souvent des milliers de dollars pour faire paraître leur article en libre accès. Alors que la notion de payer pour publier est devenue en quelque sorte la norme en sciences de la santé, le phénomène sème le doute dans beaucoup d’autres disciplines universitaires. De fait, nombreux sont ceux pour qui cette pratique demeure suspecte sur le plan éthique, vu l’apparent conflit d’intérêts. Par ailleurs, devant la concurrence accrue pour un nombre réduit de subventions et les inévitables compressions budgétaires, on peut considérer comme un piètre usage des fonds disponibles le fait de dépenser 3 000 $ pour publier un seul article en libre accès, au lieu d’embaucher un adjoint à la recherche ou un étudiant, par exemple. Plus inquiétant encore, cette pratique risque de nuire à la carrière universitaire des jeunes chercheurs et des étudiants qui ne pourront réunir les sommes nécessaires pour publier leurs résultats de recherche en libre accès.

Par opposition aux revues papier qui offrent l’option de publier certains articles en libre accès, une foule de revues en libre accès intégral ont fait leur apparition. Ces revues offrent des modèles variés : certaines permettent de publier et d’accéder aux articles gratuitement, mais beaucoup exigent des frais de publication. Les possibilités financières d’un tel modèle ont conduit à l’émergence de revues et d’éditeurs dits « prédateurs », qui font couler beaucoup d’encre (voir la « liste Beall » des éditeurs de revues savantes en libre accès potentiellement prédateurs).

Affichant une intégrité douteuse révélée par l’insuffisance, voire l’absence d’un comité de rédaction légitime, d’un processus d’examen scientifique ainsi que de lignes directrices éthiques et de publication, les éditeurs de telles revues ont clairement pour unique objectif d’amener les auteurs inconscients du stratagème à payer des frais de publication, tout en leur offrant bien peu en retour. Aujourd’hui, la plupart des chercheurs, dont nous, sont inondés de courriels les invitant à soumettre des articles à des revues prédatrices. Selon notre expérience, de nombreux collègues ne savent pas que ces invitations proviennent de revues et d’éditeurs à l’intégrité discutable. Comme éditeurs, nous sommes inquiets des répercussions de ces revues sur l’ensemble du mouvement du libre accès : de plus en plus sensibilisés au phénomène, les chercheurs risquent en effet de mettre toutes les revues en libre accès dans le même panier et de revenir aux éditeurs traditionnels à la crédibilité établie, malgré les délais de publication et les coûts supérieurs.

Pour se distinguer des revues prédatrices, il faut être proactif. À BioéthiqueOnline, nous avons choisi de n’exiger aucuns frais de publication. L’absence de tout intérêt financier garantit que nous ne souscrivons pas à l’arnaque pratiquée par certaines revues en libre accès. Nous affichons également de manière tout à fait transparente nos processus et politiques, qui respectent les recommandations du Committee on Publication Ethics (COPE). Nous espérons que la qualité et la quantité de nos publications nous permettront d’asseoir notre crédibilité au fil du temps. D’autres éditeurs comme BioMed Central et PLOS ont connu un vif succès à cet égard, même s’ils exigent des frais de publication, et ouvrent la voie à des acteurs moins établis dans le milieu.

Le financement limité constitue l’inconvénient de notre démarche, toutes nos activités reposant sur du travail bénévole. Malheureusement, les organismes subventionnaires provinciaux et fédéraux offrent très peu de soutien aux revues scientifiques et de nombreuses initiatives ont été abolies avec la réorganisation des programmes de subvention. En deux ans d’activités, nous avons démontré que l’édition en libre accès peut se faire à très faible coût, mais des sommes minimales doivent tout de même être consacrées au soutien technique et aux tâches administratives pour assurer la stabilité, la viabilité et le développement de la publication.

Ainsi, même si nous saluons la décision des organismes fédéraux et provinciaux d’exiger que les résultats de la recherche qu’ils parrainent soient accessibles, nous les invitons à examiner de plus près l’état actuel de l’édition en libre accès. Ils constateront rapidement que le milieu est constitué de quelques éditeurs traditionnels à coût élevé, de centaines, voire de milliers de revues prédatrices et douteuses, et d’un petit nombre de revues à faible coût qui tentent de se distinguer tout en luttant pour survivre. Puisque la technologie permet désormais de publier des revues de grande qualité à faible coût, un financement de la recherche qui se veut responsable et éthique devrait soutenir de telles initiatives.

M. Williams-Jones est professeur agrégé et directeur des programmes de bioéthique à l’Université de Montréal. M. Bélisle Pipon, Mme Smith et M. Boulanger sont des étudiants aux cycles supérieurs en bioéthique.

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