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À MON AVIS

Manque d’inclusion raciale sur les campus canadiens

Les universités font souvent fi de la tradition intellectuelle riche et variée des Noirs.

par ANNETTE HENRY | 09 FEV 16

En novembre dernier, j’ai participé à un après-midi d’activités en compagnie d’étudiants membres de minorités visibles et autochtones ainsi que de leurs sympathisants, lors d’un événement intitulé Solidarité des étudiants de couleur à l’Université de la Colombie-Britannique. Le rassemblement visait à dénoncer ce que les organisateurs considèrent comme un racisme systémique et anti-noir sur les campus canadiens. Il permettait aussi d’exprimer la solidarité avec les nouveaux mouvements des États-Unis et d’ailleurs, comme ceux qui sont associés aux mots-clics #blackoncampus, #studentblackout et #mizzou sur Twitter.

Des allocutions et des numéros de chant et de danse ont ponctué l’après-midi qui s’est terminé par une marche sur le campus où les étudiants et quelques professeurs ont brandi des pancartes où on pouvait lire par exemple « La vie des Noirs compte » et « À bas la suprématie des Blancs au Canada ». Les étudiants s’inquiètent du petit nombre d’universitaires membres de minorités visibles qui enseignent des cours, du manque de professeurs et de l’aliénation subie par les étudiants membres de minorités visibles.

Ces étudiants savent très bien ce que les travaux de recherche canadiens révèlent à propos de l’expérience des étudiants et des professeurs membres de minorités visibles et autochtones — à savoir que les universités canadiennes demeurent un milieu à prédominance blanche et masculine (Dua et Banji, Canadian Ethnic Studies, 2012) et que le racisme systémique est un aspect normatif des façons de faire canadiennes qui est profondément enraciné dans la culture universitaire (Henry et Tator, Racism in the Canadian University: Demanding Social Justice, Inclusion and Equity, 2009). Comme je suis professeure, noire et féministe, je reçois parfois la visite d’étudiantes noires provenant d’un large éventail de disciplines qui se disent classées au rang d’objets et isolées, déçues des programmes et victimes de violence à caractère racial et sexiste.

Les pratiques des universités canadiennes font souvent fi de la tradition intellectuelle riche et variée des Noirs. Le racisme institutionnel déforme le cadre de certaines disciplines, limite la production de connaissances des étudiants et, dans certains domaines, projette une fausse image des possibilités humaines, y compris ce que signifie être Canadien. Les étudiants membres de minorités visibles ont rarement l’occasion de s’approprier leurs expériences ou d’apprendre dans un contexte de dialogue, d’échange et de bien-être. Ils sont essentiellement réduits au silence et marginalisés. S’il arrive qu’un point de vue noir soit présenté, celui-ci se résume à une seule perspective sans complications.

Ces mêmes enjeux sous-tendent le projet Race Literacies: A Black Canadian Scholars’ Series to Promote Transformative Curricula and Research, une série d’exposés d’universitaires canadiens noirs qui vise à promouvoir des programmes et des travaux de recherche transformateurs. Ce projet repose sur la conviction que les gens veulent mieux s’exprimer sur les enjeux raciaux et tirer parti des connaissances et des compétences qui leur permettent de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent. Grâce à la subvention du bureau de l’équité et de la diversité de l’Université de la Colombie-Britannique, j’ai pu accueillir six universitaires africano-canadiens de divers établissements canadiens ainsi que plusieurs universitaires noirs de l’Université de la Colombie-Britannique.

Plusieurs raisons m’ont incitée à prendre cette initiative. J’espère ainsi promouvoir un dialogue critique et un mode de pensée transformateur sur les programmes et les possibilités de recherche, élargir notre milieu de recherche et d’enseignement à toutes les disciplines de l’Université de la Colombie-Britannique et à d’autres milieux, assurer l’équité dans les programmes et intensifier la production de connaissances. Mon objectif consiste aussi à accroître la compréhension théorique et pratique du langage, du genre, de la race, de l’ethnicité et de la classe, et à renforcer la littératie raciale de nos jours. Enfin, je veux appuyer les nouvelles façons concertées d’aborder les questions perpétuelles en matière d’enseignement et de société, afin d’améliorer les notions véhiculées dans les milieux officiels de l’enseignement.

Bien qu’essentielle, cette série d’exposés n’est qu’une goutte dans l’océan, un projet ponctuel qui ne suffira pas à démanteler ce qu’on considère souvent comme un racisme systémique dans les universités canadiennes. La principale difficulté consiste à accroître la présence des Noirs sur les campus. Les administrateurs peuvent intervenir à cet égard en recrutant, embauchant et maintenant en poste des professeurs et des administrateurs de couleur.

Que nous enseignions ou non à des étudiants membres de minorités visibles, nous devons prêter attention aux difficultés qu’expriment les étudiants — revoir la structure des programmes et concevoir des méthodes pédagogiques valorisantes qui permettent aux étudiants de s’exprimer, de comprendre le monde et de définir leur apport à la société. De plus, ces enjeux ne concernent pas uniquement l’Université de la Colombie-Britannique.

Dans son livre Sister Outsider paru en 1984, la poétesse et militante Audre Lorde transmet un message fort à ceux qui travaillent dans les universités : ne pas succomber aux mesures symboliques, à l’apathie et au désespoir, ne pas oublier qui nous sommes et travailler au changement. En tant que théoricienne de l’éducation, je crois au potentiel transformateur des programmes et des méthodes pédagogiques favorisant l’équité et l’inclusion. Nous devons réfléchir au contenu présenté, aux méthodes d’enseignement, aux chercheurs et aux travaux que nous abordons et à la façon dont nous véhiculons chaque jour les valeurs de justice et d’équité.

Le plus récent exposé dans le cadre du projet Race Literacies a été présenté le 26 janvier dernier, animé par Rinaldo Walcott professeur agrégé et directeur de l’Institut des études féminines et de genre à l’Université de Toronto. Le prochain exposé, auquel participeront Malinda Smith, professeure agrégée de science politique à l’Université de l’Alberta, et David Austin, professeur au département des sciences humaines, de philosophie et de théologie au Collège John Abbott à Montréal, se tiendra le 1er mars 2016 à 14 h au Liu Institute for Global Issues. Pour obtenir un complément d’information, veuillez consulter la page Facebook Black Canadian Scholars Series.

Annette Henry est professeure au département des langues et de l’alphabétisation de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de la Colombie-Britannique.

 

COMMENTAIRES
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  1. Grant Regalbuto / 11 February 2016 at 7:42 pm

    Je n’ai pas trouvé dans la revue citée l’article de Dua et Banji (2012). SVP me fournir la référence ?

    Grant Regalbuto

    Canadian Ethics journal.

    • Léo Charbonneau / 12 February 2016 at 1:44 pm

      La voici:
      Dua, E. and Banji, N. (2012). Exploring the potential of data collected under the Federal Contractors Programme to construct a national picture of Visible Minority and Aboriginal faculty in Canadian Universities. Canadian Ethnic Studies. 44 (2): 49-74.

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