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À MON AVIS

Marchés de l’emploi au Canada

Dans quels domaines y a-t-il vraiment pénurie?

par TED HEWITT | 19 JUIN 13

Une vague d’analyses et de commentaires a déferlé récemment, proclamant les effets néfastes de la pénurie réelle et imminente de compétences dans l’économie canadienne. En réalité, la situation (et ses solutions) est beaucoup plus complexe que ce que les statistiques ne laissent croire et, en examinant plus attentivement la « pénurie de main-d’œuvre qualifiée au Canada » on remarque qu’elle ne se limite pas aux sciences, comme on le croit souvent, mais qu’elle est tout aussi répandue en sciences humaines.

Considérons d’abord comment l’expression « pénurie de main-d’œuvre », qui renvoie essentiellement au manque de personnes qualifiées pour occuper des postes essentiels, est généralement utilisée. Un rapport préparé par la société Marchés mondiaux CIBC indique par exemple qu’en 2012, pas moins de 30 pour cent des entreprises canadiennes ont indiqué faire face à une pénurie de main-d’œuvre qualifiée, soit deux fois plus qu’en 2010. De la même façon, un sondage réalisé auprès de 100 cadres supérieurs, et rendu public à la fin de l’an dernier par Workopolis, a indiqué que 32 pour cent d’entre eux estimaient que la pénurie de main-d’œuvre qualifiée constituait le problème numéro un des entreprises canadiennes.

Bon nombre de Canadiens s’attendaient à ce que la pénurie touche principalement les techniciens spécialisés comme les programmeurs informatiques et les professionnels des soins de santé, ou encore les professionnels des métiers comme les électriciens et les soudeurs. C’est supposer que le Canada a moins besoin de personnes possédant des compétences dans des secteurs dits plus « mous » et une formation moins commercialisable, en littérature anglaise, en beaux-arts, en histoire ou en psychologie, par exemple.

L’analyse effectuée par la CIBC sur les 25 professions qui connaissent une pénurie de main-d’œuvre dément tout à fait ces croyances. En effet, un examen informel montre que, contrairement à l’opinion répandue, plus du tiers de ces professions exige une formation postsecondaire en sciences humaines (gestionnaires, vérificateurs, comptables, agents de probation et membres du clergé). Un autre groupe, à peu près équivalent en nombre, se rapporte aux services de soins de santé (médecins, dentistes, thérapeutes, technologues médicaux), et sont constitués majoritairement de travailleurs autonomes ou de fonctionnaires. Seules cinq de ces 25 professions en demande se retrouvent dans la catégorie des métiers spécialisés, parmi lesquelles mineur, foreur de puits de pétrole, et ingénieurs.

À l’opposé, parmi les 20 domaines d’emploi mentionnés par la CIBC comme connaissant un surplus de main-d’œuvre, on n’en trouve que trois dont la formation relève des sciences humaines (superviseurs des ventes et services, gestionnaires en fabrication et enseignants). La majorité de ceux-ci se trouvent dans les domaines administratifs et de la vente au détail. Ainsi, en ce qui concerne tout aussi bien les surplus et les pénuries en matière de compétences, il faudra sérieusement revoir l’image du sans-emploi que l’on se fait au Canada du diplômé en anthropologie, en sociologie ou en philosophie.

L’épineux problème de la pénurie de compétences comporte aussi des aspects quantitatifs fondamentaux. Par exemple, les sondages auprès de représentants en entreprises sont utilisés pour connaître les perceptions des employeurs concernant les pénuries, mais ils contiennent peu de précisions sur l’ampleur du problème. Malgré le fait que le tiers des participants à un sondage en entreprise signalent que les pénuries nuisent à leurs activités, il est difficile de transformer ces commentaires en chiffres, ou d’en connaître les effets précis.

Les perceptions qu’ont les employeurs de la pénurie de compétences sont-elles à l’origine des terribles avertissements des analystes sur la nécessité de revoir complètement notre système d’éducation postsecondaire pour concentrer la formation dans les disciplines dites « dures »? Pas si évident. Une étude de 2009 effectuée par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante auprès de petites et moyennes entreprises sur les stratégies utilisées par les entreprises pour gérer les pénuries est révélatrice. Selon cette étude, la majorité des entreprises (55 pour cent) atténuent la pénurie de compétences par de la formation sur place. Seul le tiers des participants a affirmé que les principales pénuries se situaient parmi les postes exigeant un diplôme ou une formation postsecondaire (autrement dit la « main-d’œuvre qualifiée »).

Dans le même ordre d’idées, la majorité des chefs d’entreprise ayant pris part à une étude effectuée par Workopolis (46 pour cent) ont indiqué que leurs entreprises avaient recours à « la formation accrue ou à l’éducation » pour atténuer les risques de pénurie de main-d’œuvre à l’interne. Seuls 19 pour cent ont proposé le recrutement à l’étranger comme solution viable, précisant que la main-d’œuvre qualifiée dont ils ont besoin se trouve plus souvent qu’autrement ici même au pays lorsque la condition est favorable.

Tout cela tend à démontrer que la solution aux pénuries de main-d’œuvre se trouve dans une compréhension solide et éclairée de la situation de l’offre et de la demande en matière de formation au Canada. Il est bien évident que la réussite économique continuera de compter sur un bassin de diplômés dûment formés en sciences, en sciences de la vie, en mathématiques et en génie, mais ne perdons pas de vue qu’une partie importante de la pénurie qui peut être comblée par la formation en sciences humaines.

Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes tributaires d’une économie mondiale très concurrentielle où l’innovation fondée sur les idées a le pouvoir de propulser la réussite nationale. Au bout du compte, ce sont précisément de ces compétences dont on aura besoin pour entreprendre une étude du marché du travail hautement perfectionnée capable d’offrir des avis politiques solides aux gouvernements et aux entreprises au cours des années décisives qui se profilent.

Ted Hewitt est vice-président directeur du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

COMMENTAIRES
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  1. norbertho / 1 March 2014 at 1:30 am

    la solution peut être aussi celle, de recruter les étrangers non qualifiés et en suite les orienter dans les secteurs de pénurie, en procédant par des formations bien entendu.

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