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À MON AVIS

Réduire l’écart actuel de 17 ans entre recherche et prestation des soins

La nouveauté n’est pas toujours synonyme d’amélioration et l’excès de soins est parfois mauvais pour la santé.

par DANIEL NIVEN | 17 JAN 17

Peu de patients se réjouiraient d’apprendre qu’il s’écoule un délai d’environ dix ans entre le moment où des chercheurs arrivent à des conclusions significatives dans le cadre d’une recherche rigoureuse et celui où les prestataires de soins modifient leurs pratiques en fonction de ces découvertes. C’est pourtant ce que révélait en 2001 une étude désormais célèbre publiée par l’Institute of Medecine.

Les auteurs de l’étude avaient mis au jour un problème majeur auquel se heurte le domaine de la santé depuis des décennies : la difficulté d’intégrer en temps opportun à la prestation des soins au quotidien les données de grande qualité produites par la recherche.

Si vous appreniez l’existence de données scientifiques susceptibles d’orienter les soins que vous recevez, ne souhaiteriez-vous pas que l’intervenant et l’établissement qui vous prennent en charge en tiennent compte au moment de prendre des décisions? Que l’on vous dispense des soins dont l’efficacité a été démontrée scientifiquement plutôt que des soins dont tout indique qu’ils sont inutiles?

La science contribue depuis des siècles aux progrès de la médecine et à l’amélioration du taux de survie à nombre de maladies (la découverte de la pénicilline et son effet sur le taux de mortalité associé aux infections en sont un exemple). Malgré tout, cette idée de l’utilité de la science n’est devenue populaire dans le milieu médical qu’au cours du dernier quart du XXe siècle, portée par un mouvement prônant « une médecine fondée sur les preuves ».

réduire le fossé entre recherche et pratique

Plus récemment, ceux et celles qui évoluent dans le domaine du « transfert des connaissances » se sont employés à réduire le fossé entre recherche et pratique. Ils ont réussi dans une large mesure à rendre la masse de données de recherche accessible aux décisionnaires, aux associations professionnelles et aux praticiens et à les « encourager » à se tourner vers des pratiques actuelles, fondées sur la science.

Leurs méthodes visent principalement l’adoption de médicaments, d’interventions ou d’examens nouveaux dont les bienfaits ont fait l’objet d’une preuve substantielle. Toutefois, une tendance contraire se dessine depuis peu dans la documentation scientifique : tout ce qui est nouveau n’est pas forcément meilleur et l’excès de soins peut parfois être mauvais pour la santé.

Cette prise de conscience sur les effets potentiellement négatifs de certaines pratiques jugées inutiles a donné lieu à un mouvement qui préconise l’abandon de méthodes utilisées couramment en prestation des soins, dont la recherche a démontré qu’elles n’avaient aucun bienfait ou qu’elles pouvaient même avoir des conséquences néfastes. Des initiatives comme les campagnes Choosing Wisely, Less is More et Reducing Research Waste ont été lancées par des associations professionnelles et des revues médicales de haut niveau pour tenter de réduire les pratiques menant à un « excès » de soins.

Ainsi, il s’avère que le dépistage du cancer du col de l’utérus chez les femmes âgées de 30 ans et moins n’apporte aucun bienfait et peut même donner lieu à des examens de suivi superflus; que le ciment chirurgical utilisé pour traiter les fractures de la colonne vertébrale chez les personnes souffrant d’ostéoporose n’a pas plus d’effet sur la douleur que les soins conventionnels; et que l’insertion d’une endoprothèse dans une artère coronarienne rétrécie chez un patient qui ne manifeste que de légers symptômes ne vaut pas mieux qu’un traitement médicamenteux.

D’autres exemples de mesures inutiles comprennent le recours à un appareil de surveillance sophistiqué (cathéter artériel pulmonaire) chez les patients souffrant d’insuffisance cardiaque, ainsi que le contrôle étroit de la glycémie par l’injection d’insuline intraveineuse chez les patients admis aux soins intensifs.

Dans chacun de ces cas, les recherches récentes ont démontré que l’intervention n’améliorait pas les résultats chez les patients. Pourtant, on continue à y recourir dans une certaine mesure.

Le délai de 17 ans évoqué plus haut se rapporte habituellement au temps nécessaire à l’adoption d’une nouvelle pratique. Or selon des études récentes, l’abandon des actes inutiles risque de prendre encore plus de temps, malheureusement. Qu’on parle d’adoption ou d’abandon, la réduction de l’écart entre recherche et pratique tarde à se concrétiser, alors qu’il ne peut qu’améliorer les résultats de santé et nous aider à contenir les dépenses.

Que faire pour y parvenir?

Il faudra mieux comprendre les conditions nécessaires à la mise en œuvre des conclusions de recherche et raccourcir les délais requis pour les incorporer aux lignes directrices professionnelles. Ensuite, il faudrait alléger ces directives et les orienter davantage vers le point d’intervention, plutôt que les utiliser simplement comme document de référence. Enfin, l’organisation des soins doit être pensée de façon à favoriser l’adhésion, par les intervenants de première ligne, à des pratiques cadrant avec les connaissances scientifiques actuelles. Le recours au dossier médical électronique constitue probablement le meilleur moyen d’atteindre cet objectif. Étant donné l’usage encore répandu des notes et des ordonnances manuscrites, cela exigera l’engagement de fonds considérables.

La réduction de l’écart entre recherche et pratique nécessitera l’engagement d’un groupe d’intervenants persuadés des bienfaits à long terme susceptibles de découler d’un investissement en temps et en argent aussi important (associations professionnelles, prestataires de soins, patients et leurs proches, administrateurs médicaux et gouvernements).

Incontestablement, l’établissement d’un système de santé où l’on favorise la prestation de soins qui s’harmonisent aux pratiques exemplaires recommandées devrait figurer parmi nos priorités nationales.

Daniel Niven est expert-conseil auprès du site EvidenceNetwork.ca, médecin intensiviste et professeur adjoint en médecine des soins intensifs et en sciences de la santé communautaire à l’École de médecine Cumming de l’Université de Calgary.

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