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EN MARGE

Boycottage du groupe Elsevier : Premier accrochage dans un long conflit

Une modification en profondeur du modèle à accès restreint de diffusion du savoir par publication dans des revues s’impose

par LÉO CHARBONNEAU | 26 MAR 12

Le géant hollandais Elsevier, un des chefs de file mondiaux de la publication universitaire, a été le premier à bouger dans le conflit qui l’oppose à des chercheurs en colère. Depuis la fin de janvier, des chercheurs de partout dans le monde signent une pétition appelée le Coût du savoir, dans laquelle ils s’engagent à ne rien publier dans les revues d’Elsevier. À la fin de mars, prèsque 8 800 chercheurs, dont certains Canadiens, y avaient apposé leur signature.

Elsevier possède 2 000 revues et publie quelque 250 000 articles chaque année dans une variété de domaines. Ses archives contiennent sept millions de publications. En 2010, l’entreprise a généré 1,6 milliard de dollars et réalisé une marge de profit de 36 pour cent.

Le boycottage donnait suite à un appel à l’action lancé quelques jours auparavant par Tim Gowers, un mathématicien de l’Université Cambridge. Exaspéré, M. Gowers a déclaré : « Je ne me contenterai plus de refuser tout lien avec les revues publiées par Elsevier, je vais le dire publiquement. Je ne suis pas le premier à le faire, mais plus nous serons nombreux, plus ce geste sera acceptable socialement. »

Par son geste, M. Gowers souhaitait notamment dénoncer le soutien accordé par l’éditeur aux « tentatives de mettre un frein au mouvement vers la publication à libre accès », notamment son appui au Research Works Act. Ce projet de loi déposé à la Chambre des représentants des États-Unis en décembre contenait des dispositions qui visent à interdire le libre accès aux publications scientifiques financées par l’État. Ces dispositions auraient eu pour effet d’annuler la Politique d’accès public des National Institutes of Health (NIH) des États-Unis, qui oblige les scientifiques à soumettre aux archives numériques de PubMed Central la version destinée à la publication de leurs articles révisés par les pairs et issus de la recherche financée par les NIH (c’est-à-dire grâce à l’argent des contribuables). Les Instituts de recherche en santé du Canada ont imposé des exigences similaires en 2007 et demandé que tous les articles issus des projets de recherche qu’ils financent soient librement accessibles sur le site Web de l’éditeur ou dans un répertoire en ligne dans les six mois suivant leur publication.

Le 27 février, le groupe Elsevier a retiré son appui au Research Work Act et publié un communiqué dans lequel il dit espérer que son geste « viendra régler une partie du problème et contribuera à instaurer un climat plus détendu et productif pour les discussions avec les bailleurs de fonds de la recherche ». Quelques heures plus tard, les auteurs du projet de loi ont annoncé la mort de celui-ci.

Il serait toutefois surprenant que le changement de cap d’Elsevier règle le problème fondamental aux yeux de beaucoup de chercheurs, c’est-à-dire le modèle actuel à accès restreint de diffusion du savoir par publication dans des revues. Comme Mike Taylor, un spécialiste des sciences de la Terre à l’Université de Bristol, l’explique :

Il semble désormais évident que les vieilles maisons d’édition ne changeront pas leur position. Pour régler le problème de la publication universitaire, les chercheurs doivent cesser de soumettre leurs travaux aux revues à accès restreint. Pour qu’ils le fassent, les organismes subventionnaires et les comités d’embauche doivent juger les candidats sur la qualité de leurs travaux plutôt qu’en fonction de la marque à laquelle ils sont associés.

Heureusement, les choses semblent bouger en ce sens. Par exemple, le Wellcome Trust a affirmé que « c’est sur la qualité intrinsèque d’un article, et non sur le titre de la revue dans laquelle il est publié, que devraient s’appuyer les décisions relatives au financement. » Il faudra que d’autres organismes subventionnaires et responsables de l’embauche fassent des déclarations similaires pour que les chercheurs ne se sentent plus obligés (du moins en apparence) de s’associer à des éditeurs parasites en soumettant leurs meilleurs articles aux grandes revues à accès restreint.

Le boycottage sera-t-il maintenu? Prendra-t-il de l’ampleur? Nassif Ghoussoub, mathématicien à l’Université de la Colombie-Britannique et blogueur, fait remarquer qu’en 2001, plus de 30 000 scientifiques ont signé une lettre ouverte dans laquelle ils s’engageaient à publier ainsi qu’à agir comme réviseurs et rédacteurs en chef exclusivement dans des revues qui verseraient leur contenu dans la nouvelle base de données PubMed Central dans les six mois suivant la publication. « Les éditeurs n’ont toutefois pas répondu à l’appel, et la campagne a échoué puisqu’une poignée seulement de chercheurs ont tenu parole. »

En sera-t-il de même cette fois?

À PROPOS LÉO CHARBONNEAU
Léo Charbonneau
En 2000, Léo Charbonneau est entré au service d’Affaires universitaires comme rédacteur principal et a été nommé rédacteur en chef adjoint trois ans plus tard. Il a travaillé 10 années au Medical Post à titre de chef de la rédaction et réviseur de chroniques à Montréal. C’est lui qui a proposé de rédiger le blogue officiel d’Affaires universitaires, En marge, en partie pour se rapprocher du lectorat.
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