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EN MARGE

Cinq défis qui se posent aux universités canadiennes

Bien faire ne suffit pas : la directrice générale du groupe d’universités de recherche U15 se prononce.

par LÉO CHARBONNEAU | 24 SEP 13

Plus tôt ce mois-ci, Suzanne Corbeil, directrice générale du groupe U15, le Regroupement des universités de recherche du Canada, a participé à une table ronde parrainée par Fulbright Canada à propos des « défis que devront relever les universités canadiennes au XXIe siècle ». Puisqu’elle dirige un groupe qui représente les plus grandes universités de recherche du Canada – et bon nombre des plus fréquentées au pays –, il est bon de prendre connaissance de ses propos.

Mme Corbeil a présenté cinq grands défis. Les choix d’autres intervenants du secteur de l’enseignement supérieur auraient peut-être été différents, mais la plupart d’entre eux connaissent bien les défis qu’elle a soulignés.

Défi no 1 : le financement

Mme Corbeil affirme avoir vu « des reportages sur des mises à pied de professeurs, des abolitions de programmes, des compressions budgétaires […] et un soutien restreint envers la science » presque chaque jour au cours des premiers mois de 2013. La plupart de ces annonces s’inscrivaient dans le cadre de la réduction des budgets de fonctionnement accordés aux établissements par les gouvernements provinciaux ou l’abolition de programmes par le gouvernement fédéral.

Elle y voit une contradiction : « À une époque souvent qualifiée d’“ère du savoir” ou d’“économie du savoir”, les gouvernements sabrent leurs budgets en éducation – en production de savoir, en somme. » Les gouvernements affirment que « la recherche et le savoir stimulent notre économie », mais alors que l’économie doit justement être stimulée, ils annoncent des compressions. Le défi repose donc sur la façon dont les établissements doivent adapter leurs stratégies « lorsque le financement de base est en jeu ».

Défi no 2 : le diplômé

Les diplômés universitaires qui ne trouvent pas d’emploi, ce n’est rien de nouveau, dit Mme Corbeil. « En réalité, rares sont les étudiants qui obtiennent leur diplôme et trouvent immédiatement un emploi – encore moins l’emploi de leurs rêves. »

De nos jours, ce scénario s’accompagne d’un signal d’alarme invitant les universités à former des diplômés « prêts à travailler » et à modifier leurs programmes et leurs nombres d’inscriptions afin de régler ce problème. Or, dit Mme Corbeil, les universités ne peuvent pas agir si rapidement : « apporter des changements importants aux cours ou à la structure des programmes, par exemple, ça prend du temps. Et une fois que l’université a apporté ces changements, la situation peut avoir changé du tout au tout. » Les universités doivent ajuster leurs programmes aux demandes du marché malgré un contexte très incertain et imprévisible.

Défi no 3 : le manque de travailleurs qualifiés

Le gouvernement fédéral a placé la pénurie de main-d’œuvre et de travailleurs qualifiés parmi ses priorités, mais d’autres intervenants comme l’économiste Don Drummond les mettent en doute. Mme Corbeil souligne que, selon les données, le taux de chômage diminue en fonction du niveau de scolarité des travailleurs et atteint son niveau le plus bas chez les travailleurs qui ont dépassé le niveau du baccalauréat.

S’il est vrai que certains somment les universités de former des diplômés « prêts à entreprendre une carrière », d’autres jugent que ce n’est pas le rôle de l’université. Mme Corbeil cite Max Blouw, président du Conseil des universités de l’Ontario et recteur de l’Université Wilfrid Laurier, dans sa lettre au Globe and Mail : « Les universités ne visent pas – et ne devraient jamais viser – la formation de diplômés “prêts à l’emploi”, des travailleurs qui peuvent immédiatement occuper un emploi bien précis. » Les universités devraient plutôt permettre un développement intellectuel et personnel élargi qui permet aux diplômés de réussir dans un monde en constante évolution qui demande de faire preuve d’innovation et de souplesse.

Si le discours actuel oriente les politiques futures, dit-elle, « l’université telle que nous la connaissons aujourd’hui changera – et pas nécessairement pour le mieux ».

Défi no 4 : l’économie de l’éducation

Une autre théorie remet en question la valeur des diplômes universitaires et du rendement du capital investi dans un diplôme. Un récent rapport de Marchés mondiaux CIBC laisse entendre que les étudiants ne choisissent pas les « bons » domaines d’études, mais tient pourtant à souligner que « faire des études postsecondaires demeure la meilleure façon d’obtenir un emploi bien rémunéré ».

« Je soutiens tout à fait qu’il faut que notre système d’éducation rende des comptes et qu’il s’adapte au changement, répond Mme Corbeil, mais je m’inquiète du fait que notre société commence à associer l’éducation à un simple rendement de l’investissement. La valeur d’une éducation n’est-elle pas plus élevée que celle de l’argent gagné? »

Défi no 5 : les attentes relatives au rôle des universités

Le besoin de différenciation des établissements d’enseignement supérieur fait beaucoup jaser, tant au Canada qu’à l’étranger, souligne Mme Corbeil. Le milieu de l’éducation canadien est grandement reconnu pour son caractère égalitaire, mais d’aucuns « diraient que nous devons nous rallier au concept de différenciation afin que tous les intervenants du milieu de l’éducation reçoivent du financement en fonction du rôle qu’ils jouent ».

Chaque université devra préciser la proposition de valeur qu’elle offre, poursuit Mme Corbeil. De plus, le gouvernement a ses attentes en ce qui a trait au rôle que jouent les universités en matière de valorisation. « Nous comprenons tous que les universités sont un élément clé de la chaîne de l’innovation, mais la nature de son rôle semble porter à confusion. Les récents programmes de financement exigent souvent des universités qu’elles répondent à des attentes liées à un domaine pour lequel elles sont mal outillées. »

Les gouvernements commencent à reconnaître les retombées économiques d’un étudiant qui vient de l’étranger. « Les universités canadiennes peuvent s’imposer comme destination intéressante pour les étudiants étrangers […], mais il faut pour cela non seulement du financement, mais également des établissements bien gérés qui peuvent entretenir la réputation nécessaire pour attirer ces étudiants. »

Défi supplémentaire : la concurrence de l’étranger

S’il est vrai que tous ces enjeux se jouent sur la scène nationale, ils sont aggravés par un « contexte de concurrence mondiale », estime Mme Corbeil. Et cela pourrait poser le plus grand défi de tous.

Pour que les universités canadiennes le relèvent, « il faut comprendre l’évolution du contexte international », dit-elle en prenant pour exemple la rapide ascension d’établissements brésiliens et chinois, par exemple, de même que la « renaissance » des universités allemandes. « Au Canada, nous avons réalisé de véritables progrès ces 15 dernières années. La plupart des universités axées sur la recherche au Canada sont assez fortes et bien outillées dans bon nombre de domaines. De plus, des programmes de financement ont été mis sur pied afin de renforcer les activités de recherche. C’est bien, mais bien faire ne suffit pas à ce stade-ci de l’histoire du monde, au sein de la concurrence mondiale. »

À PROPOS LÉO CHARBONNEAU
Léo Charbonneau
En 2000, Léo Charbonneau est entré au service d’Affaires universitaires comme rédacteur principal et a été nommé rédacteur en chef adjoint trois ans plus tard. Il a travaillé 10 années au Medical Post à titre de chef de la rédaction et réviseur de chroniques à Montréal. C’est lui qui a proposé de rédiger le blogue officiel d’Affaires universitaires, En marge, en partie pour se rapprocher du lectorat.
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