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RÉFLEXIONS D’UN AGRÉGÉ

Évaluation par les pairs et mécontentement

Le recours à d’autres méthodes pour diffuser les résultats de recherche.

par ALAN MACEACHERN | 03 DÉC 14

Récemment, alors que je parcourais des rapports d’évaluateurs externes au sujet d’une proposition pour une série de livres dont je supervise la publication, j’ai été horrifié. Après trois pages de prose cinglante, un réviseur exaspéré en était venu à reproduire des phrases du manuscrit et à y annexer des railleries – il avait fait suivre une citation d’un bâillement entre parenthèses, alors que pour la suivante, il indiquait son envie de rigoler. Pourquoi des chercheurs autrement sérieux et expérimentés en viennent-ils à adopter un ton hautain et cynique lorsqu’ils effectuent des évaluations par des pairs?

Le phénomène est peut-être assez simple à comprendre. On nous demande de réviser un manuscrit. Flattés par cette demande qui confirme notre rôle de protecteur naturel de notre domaine, nous acceptons. Malheureusement, il s’avère que le manuscrit n’est pas conforme à notre idéal et qu’il nous empêche de regarder notre partie de hockey en soirée. Irrités par la situation, la publication, le sujet et nous-mêmes et sous le couvert de l’anonymat, nous rédigeons nos commentaires en adoptant un ton que nous croyons identique à la voix retentissante du sorcier Gandalf s’écriant : « Vous ne passerez pas! » Faute d’avoir consacré suffisamment de temps à l’évaluation, nous n’arrivons pas à faire preuve du sérieux nécessaire.

Tous les universitaires ont au moins une histoire d’horreur à raconter au sujet de leur expérience avec les évaluations par les pairs, mais la méthode demeure malgré tout la référence en matière d’évaluation des écrits. Je n’ai jamais vraiment compris la logique de cette idée. Par exemple, je publie occasionnellement des articles dans le populaire magazine Histoire Canada. Je ne le fais pas seulement pour m’assurer de faire connaître mon œuvre dans les salles d’attente des cliniques dentaires, mais aussi parce que le magazine prend l’histoire au sérieux et exige que ses collaborateurs fournissent des photocopies de leurs sources. Aucune revue ou publication universitaire ne m’avait fait de telle demande auparavant. Malgré tout, selon bon nombre de mes collègues, il aurait mieux valu pour moi de publier mes travaux dans la plus obscure des revues. Si un article ne reçoit pas l’aval de deux universitaires anonymes avant sa publication, il ne compte pas vraiment.

À mon avis, cela est attribuable au fait que tous les arts aspirent constamment au statut de science. Nous sommes à la recherche du même sérieux et de la même volonté d’améliorer les choses et d’être objectifs. Autant j’appuie l’évaluation par les pairs des articles sur les essais de médicaments, autant je me questionne sur son utilité (et c’est sans parler de sa nécessité) dans le cas d’une critique littéraire ou d’un texte philosophique.

Depuis une dizaine d’années, je participe à une vaste expérience sur la communication des résultats de recherche hors du cadre universitaire et de ses modèles de publication traditionnels. La Nouvelle initiative canadienne en histoire de l’environnement (NICHE) a reçu un financement important du Conseil de recherches en sciences humaines pour soutenir non pas la recherche en tant que telle, mais plutôt la mobilisation et la diffusion de ses résultats. Nous avons créé un site Web vivant qui est devenu notre adresse virtuelle. Nous avons mis sur pied un blogue collectif bilingue, La loutre. Sean Kheraj, un de nos membres, a lancé Nature’s Past, une série de baladodiffusion qui compte maintenant 45 épisodes. Nous avons conçu des applications, préparé des expositions en ligne, publié des manuels en libre accès et organisé une série de conférences dans les bibliothèques publiques. Nous avons collaboré avec des services d’archives, des musées, des organismes gouvernementaux et des ONG. Nous avons incité les chercheurs à repenser leurs travaux en dehors du cadre habituel de 7 500 ou 75 000 mots.

Il est encore trop tôt pour évaluer les résultats de cette expérience. Je suis porté à croire que la présence numérique associée à mon domaine est l’une des plus actives du milieu universitaire canadien. Les chercheurs de notre réseau semblent plus disposés que la moyenne à diffuser publiquement leurs travaux, à collaborer et à expérimenter tout seuls. Il est toutefois difficile d’affirmer, évidemment, que cela a augmenté et amélioré l’activité savante actuelle en histoire. En outre, je crains autant que quiconque que la nouveauté, le caractère immédiat et l’importance de la diffusion publique et numérique (et tout particulièrement l’attrait de voir sa réussite continuellement réévaluée en fonction de son nombre de clics, d’abonnés et de mentions J’aime) n’incitent les jeunes chercheurs à publier leurs travaux trop rapidement et trop souvent.

Il y a toutefois un aspect qui ne m’inquiète pas. À l’occasion d’une discussion sur la diffusion publique et numérique de l’activité savante, un de mes collègues de la NICHE et moi avons parié sur le moment où l’on se demandera si ces éléments doivent être pris en considération pour le choix d’un candidat et l’évaluation du rendement ou encore par le comité de promotion. À notre avis, tant que vous ferez du bon travail, certains membres du corps professoral comprendront et apprécieront vos façons de faire et les véhicules que vous choisissez. Ceux qui ne le feront pas seront probablement intimidés, ce qui n’est pas mauvais pour vous non plus. Nous ne craignons donc pas d’incidence négative sur les carrières, et nous avons remarqué que la question se pose de plus en plus tard.

À PROPOS ALAN MACEACHERN
Alan MacEachern
Alan MacEachern is associate professor and graduate chair of history at Western University and director of NiCHE: Network in Canadian History & Environment. His column appears in every second issue.
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