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Recherche concertée sur la génétique entre des scientifiques canadiens et chinois

Alors que la Chine donne aux scientifiques occidentaux accès à d’immenses populations aux fins de la recherche, de tels partenariats représentent la voie de l’avenir.

par Véronique Morin

À peine descendu de l’avion qui l’a conduit de la Chine à Montréal, Xu Wenming s’affaire déjà dans le laboratoire de son nouveau partenaire de recherche dans le domaine de la médecine génétique expérimentale, le Québécois Simon Wing de l’Université McGill. Ensemble, ils tenteront de découvrir les facteurs génétiques responsables de l’infertilité chez l’homme, espérant ainsi expliquer pourquoi plus de deux pour cent des hommes ne peuvent procréer.

Même si plus de 10 000 km les séparent, les Drs Xu et Wing font partie d’un groupe très restreint d’experts. En effet, moins d’une dizaine d’équipes de recherche dans le monde étudient les mutations génétiques spécifiques comme déterminants potentiels de l’infertilité masculine. Dans un article qu’il a publié l’an dernier, le Dr Wing fait état d’une découverte sur l’infertilité chez les souris : l’inactivation d’un gène qui participe à la régulation de la dégradation des protéines cellulaires a pour effet de réduire la fertilité. S’il arrive à démontrer le même phénomène chez l’homme, cette découverte pourrait mener à une pharmacothérapie destinée aux hommes porteurs de ce gène, de même qu’à de nouvelles méthodes de contraception masculine.

Pour valider ses résultats chez l’être humain, le Dr Wing avait besoin d’un très grand nombre de sujets mâles infertiles, ce à quoi son collaborateur chinois a précisément accès. Le laboratoire de recherche du Dr Xu est rattaché à un des plus grands hôpitaux de la Chine, celui de l’Université Sichuan à Chengdu, où des milliers d’hommes infertiles sont traités annuellement. « Nous ne pourrions avoir accès à autant de patients ici », constate le Dr Wing.

L’étude et la comparaison des données génétiques de la population chinoise peut mener la recherche en santé dans de toutes nouvelles directions, en partie parce que la population de la Chine est vaste – comptant 1,3 milliard d’habitants –, mais surtout parce qu’elle est assez homogène. Lorsqu’il faut comparer des génomes, l’homogénéité d’une population facilite grandement l’identification des marqueurs génétiques propres à une condition comme l’infertilité. Les généticiens occidentaux étaient donc impatients de collaborer avec la Chine afin d’avoir accès à un bassin génétique aussi vaste.

La voie qui mène à l’établissement de véritables partenariats, comme ceux des Drs Xu et Wing, est toutefois parsemée d’embûches. L’exploitation des ressources génétiques de la Chine par les scientifiques étrangers préoccupe au plus haut point les Chinois, explique Wen-Ching Sung, professeure adjointe d’anthropologie médicale à l’Université de Toronto. « Ils souhaitent devenir des partenaires de recherche et non pas de simples fournisseurs de matériel et de données. »

Un des obstacles à de tels partenariats réside dans l’harmonisation des règles, des protocoles et des normes relatives au consentement. À titre d’exemple, le « consentement éclairé » des sujets de recherche en Chine ne satisfait pas toujours aux normes occidentales, mentionne Mme Sung. Le pays a récemment modifié certains de ses cadres réglementaires, dont celui régissant le consentement éclairé, pour favoriser les partenariats avec l’étranger.

La collaboration entre les Drs Xu et Wing pourrait mener à une publication scientifique conjointe avec la Chine, se réjouit Viviane Poupon, gestionnaire de programme au Fonds de recherche du Québec-Santé. Le Dr Wing, qui fera lui aussi un séjour dans le laboratoire de son homologue en Chine, confirme que la publication d’articles fait partie de leurs objectifs.

Les partenariats de recherche sino-canadiens en médecine commencent à se multiplier, après une lente croissance pendant 10 ans. Les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) viennent d’ailleurs tout juste de renouveler un programme de 45 subventions visant la collaboration avec des scientifiques chinois dans divers domaines, dont six en génétique. « Les Chinois s’efforcent d’adhérer aux mêmes principes que l’Occident, et leurs nouvelles normes d’examen par les pairs nous ont grandement impressionnés », explique Anthony Phillips, directeur scientifique de l’Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies des IRSC.

Jusqu’à récemment, les projets de recherche comportant l’échange d’information génétique avec la Chine étaient très peu nombreux. « En 2008, il n’était toujours pas possible d’exporter des échantillons d’ADN de la Chine », rappelle Catalina Lopez-Correa, vice-présidente, Affaires scientifiques à Génome Québec, l’organisme qui cofinance avec la Fondation nationale pour les sciences naturelles de la Chine le projet conjoint de trois ans des Drs Xu et Wing.

Lorsque le ministère du Développement économique du Québec a demandé à Génome Québec en 2009 d’appuyer la collaboration avec la Chine, ce n’était pas évident pour l’organisme que la Chine allait devenir un chef de file de la recherche en génomique, affirme-t-elle. Ce pays est pourtant devenu un joueur important. Ses installations de séquençage – les plus importantes au monde – sont dotées de 167 séquenceurs pouvant déchiffrer quotidiennement 2 000 génomes. Par comparaison, le Centre d’innovation Génome Québec et Université McGill, un des plus grands au Canada, possède 12 séquenceurs.

Même si la Chine s’ouvre de plus en plus aux partenariats internationaux en recherche médicale, de nombreux obstacles subsistent. Par exemple, le comité d’éthique en recherche de l’Université McGill chargé d’examiner la proposition du Dr Wing lui a demandé si les Chinois qui participent à l’étude ont consenti à ce que leur ADN soit envoyé au Canada. « Je n’en sais rien », répond le Dr Wing. Dans la négative, les échantillons seront analysés en Chine.

Malgré les difficultés occasionnelles, les partenariats constituent la voie de l’avenir, conclut le Dr Phillips. « Les facteurs génétiques et autres qui influent sur la santé sont si nombreux et demandent tellement de recherche que nous ne pourrons y arriver seuls. Les partenariats, comme ceux conclus avec la Chine, sont absolument nécessaires pour trouver des solutions aux graves problèmes de santé liés au vieillissement et aux maladies infectieuses. »

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