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Administrateurs et professeurs discutent de la liberté universitaire

De récents différends au sujet de l’influence des donateurs dans certaines universités canadiennes entraînent une séance d’une journée à Waterloo, en Ontario.

par ROSANNA TAMBURRI | 19 SEP 12

Dans la foulée de plusieurs retentissants différends au sujet de l’influence indue des donateurs aux universités, certains hauts dirigeants universitaires, représentants d’associations de professeurs et chercheurs se sont récemment réunis pour discuter des conséquences des accords avec les donateurs et des partenariats universitaires sur la liberté universitaire et l’autonomie institutionnelle.

Le secteur universitaire de la recherche a changé, a déclaré au cours de la conférence Martha Crago, vice-rectrice à la recherche à l’Université Dalhousie. Dorénavant, les universités collaborent non seulement avec l’industrie, mais entre autres avec les gouvernements, les organisations internationales et les groupes communautaires. Selon elle, toutes ces collaborations méritent d’être traitées avec la même vigilance : « Je ne fais aucune différence entre les partenariats publics et privés. » Les universités ont amélioré leur gestion de ces partenariats, a-t-elle souligné, et les établissements sont en mesure de refuser certains partenariats lorsque les donateurs dépassent les bornes.

Rose Goldstein, vice-rectrice à la recherche à l’Université McGill, partage cette opinion. « Oui, nous négocions, a-t-elle affirmé. Et l’art de la négociation, c’est aussi savoir quand quitter la table. » Elle a également rappelé que McGill a refusé plusieurs partenariats dans le cadre desquels la liberté universitaire ne pouvait être garantie.

Malgré tout, les collaborations sont essentielles à la mission d’enseignement des établissements postsecondaires, selon John Hepburn, vice-recteur à la recherche à l’Université de la Colombie-Britannique. L’Université Stanford entretient des liens étroits avec le secteur californien de la haute technologie, a-t-il souligné, mais elle demeure un établissement très respecté. « Nous ne pouvons mettre [ces partenariats] de côté, a-t-il insisté. Il faut maintenir le dialogue. »

La conférence d’une journée, qui se tenait le 6 septembre à Waterloo, en Ontario, était organisée par l’Université Wilfrid Laurier, l’Université de Waterloo et l’Association des universités et collèges du Canada. Ces deux universités sont mêlées à un différend au sujet de la gouvernance de la Balsillie School of International Affairs.

L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) a vertement critiqué cette école fondée en 2007, une entreprise conjointe de l’Université de Waterloo, de l’Université Wilfrid Laurier et du Centre for International Governance Innovation (CIGI), un groupe de réflexion privé financé par le cofondateur de la firme Research in Motion, Jim Balsillie. L’ACPPU estime que l’accord avec le donateur et la structure de gouvernance de l’École, qui nécessite un consensus des trois parties pour certains enjeux, donne en fait un droit de veto au CIGI quant à des décisions touchant, entre autres, les programmes d’études de l’École ainsi que le choix du directeur, des titulaires de chaires de recherche et des boursiers postdoctoraux. L’association des syndicats de professeurs a menacé de condamner ces universités – un geste considérable – si les actes de l’entente ne sont pas modifiés.

Peter MacKinnon, qui a récemment quitté ses fonctions de recteur de l’Université de la Saskatchewan, a défendu le partenariat, dont la structure de gouvernance, juge-t-il, protège clairement la liberté universitaire. « Je crois que les actes de la Balsillie School sont valables », a-t-il déclaré avant de qualifier la menace de censure de l’ACPPU d’« injuste ».

Selon M. MacKinnon, les principes directeurs en matière de coopération universitaire de l’ACPPU sont « une directive contraignante pour une question de détails » qui tente de retirer aux donateurs leur droit de regard, même à titre consultatif. S’ils sont mis en oeuvre, ces principes défavoriseraient les partenariats entre les universités et l’industrie, a-t-il avancé. « Si j’étais un dirigeant de l’industrie à la recherche d’une collaboration et qu’on me présentait une politique avec de telles directives, je prendrais la poudre d’escampette. »

Le Canada, a-t-il expliqué, accuse un retard par rapport à la plupart des pays industrialisés en matière de partenariats entre les universités et l’industrie, et une collaboration accrue entre les deux secteurs est nécessaire au développement économique du pays. De plus, a-t-il ajouté, aux yeux de bon nombre de professeurs, la collaboration avec l’industrie n’est pas superflue pour leurs recherches – elle est essentielle. « Nous devons nous efforcer de ne pas nuire aux travaux de ces chercheurs, de ne pas leur imposer d’obstacles. »

M. MacKinnon et les représentants de l’ACPPU s’entendent cependant sur une chose : le différend au sujet de la Balsillie School n’est pas centré sur la liberté universitaire des professeurs. L’ACPPU juge plutôt que c’est l’intégrité universitaire ou l’autonomie institutionnelle des universités concernées qui est en jeu. James Turk, directeur général de l’association des syndicats de professeurs, a déclaré que l’Université Wilfrid Laurier et l’Université de Waterloo avaient mis leur intégrité universitaire en danger en acceptant certaines dispositions de l’accord avec le donateur : « La crédibilité de l’université repose sur sa nature et sur la notion qu’on ne peut l’acheter. Nous dépendons de notre intégrité. » Les accords qui donnent aux tiers un mot à dire sur les enjeux universitaires minent cette intégrité, a-t-il affirmé avant d’ajouter que « dans ces cas, nous n’avons plus de raisons d’exister ».

Ces différends sur l’intégrité et la liberté universitaires ont eu des répercussions sur d’autres campus. Plus tôt cette année, l’Université York a annulé un accord avec CIGI concernant la création d’un programme conjoint d’études aux cycles supérieurs en droit international à l’École Osgoode Hall, car le conseil des professeurs de l’École s’y est opposé. Plus récemment, un accord d’une valeur de 15 millions de dollars entre l’Université Carleton et une fondation mise sur pied par Clayton Riddell, homme d’affaires de Calgary, a fait les manchettes. Cette entente conclue en 2010 a mené à la création de la Clayton H. Riddell Graduate School in Political Management à l’Université Carleton et prévoyait la création d’un comité directeur composé de cinq membres. Certains médias ont rapporté que la plupart des membres du comité directeur entretenaient des liens avec M. Riddell et que le comité avait le pouvoir d’approuver les décisions prises par rapport au budget, à la sélection du directeur général du programme et à l’embauche de professeurs.

Or, Peter Ricketts, vice-recteur à l’enseignement et provost de l’Université Carleton, a assisté à la conférence et y a contredit ces allégations. Selon lui, le comité directeur ne participe pas à la gestion du programme et n’a aucun pouvoir relatif à l’embauche de professeurs ou à toute autre décision en matière d’enseignement, ce qui, a-t-il rappelé, a été énoncé clairement dans une nouvelle version de l’entente récemment dévoilée par l’Université Carleton ayant elle aussi fait l’objet de critiques. « Ces critiques sont sans fondement, a signalé M. Ricketts. L’intégrité universitaire du programme est absolument garantie. »

Les établissements canadiens ne sont pas les seuls devant faire face à pareils problèmes. Robert O’Neil, expert de la liberté universitaire qui a été recteur de l’Université de Virginie et président du système des universités du Wisconsin, a décrit plusieurs accrochages qui se sont produits sur les campus américains et a indiqué que, malgré ces exemples, il appuie la collaboration entre les universités et l’industrie. « En tant que chercheurs et enseignants, nous devons faire en sorte que la liberté universitaire s’harmonise avec les collaborations entre les universités et l’industrie », a affirmé M. O’Neil, qui est actuellement avocat général de l’American Association of University Professors (AAUP).

Gary Rhoades, professeur à l’Université de l’Arizona, directeur du Center for the Study of Higher Education de l’établissement et ancien secrétaire général de l’AAUP, a félicité les organisateurs de la conférence et les participants d’avoir discuté ouvertement de ces questions épineuses. Aux États-Unis, les professeurs critiquent beaucoup moins les partenariats universitaires, a-t-il fait remarquer. Il a recommandé l’organisation régulière de conférences afin de poursuivre le débat et de faire examiner les ententes entre les établissements et leurs partenaires par des professeurs qui ne participent pas directement à des partenariats universitaires.

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