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Comment un groupe de physiciens a lancé un mouvement protestataire en appui à Black Lives Matter

En appui à la grève internationale pour la vie des Noirs et au mouvement #ShutDownSTEM, des chercheurs canadiens ont interrompu leurs activités habituelles le 10 juin afin de combattre le racisme anti-Noirs.

par LAURA BEAULNE-STUEBING | 21 JUILLET 20

Pendant ses études supérieures à Toronto, Chanda Prescod-Weinstein habitait dans l’immeuble adjacent à celui où, onze ans plus tard, Regis Korchinski-Paquet ferait une chute mortelle de 24 étages du balcon de l’appartement familial, à la suite d’un appel aux services de police. Depuis cet événement funeste survenu le 27 mai dernier, le nom de la femme de 29 ans s’est ajouté à ceux des Noirs-Américains George Floyd, Breonna Taylor et Ahmaud Arbery, qui étaient sur toutes les lèvres lors des manifestations du mouvement Black Lives Matter (La vie des Noirs compte) aux États-Unis et au Canada.

« C’est dans cet appartement de High Park que j’ai moi-même vécu une expérience traumatisante avec deux policiers torontois que je me limiterai à qualifier de très cruels et qui étaient les seuls répondants à une soi-disant urgence médicale, raconte Mme Prescod-Weinstein, aujourd’hui professeure adjointe de physique à l’Université du New Hampshire. Ce jour-là, j’aurais pu connaître le même destin que Regis. »

Mme Prescod-Weinstein parle de sa proximité avec Mme Korchinski-Paquet et de son expérience en tant que femme noire dans le domaine des sciences sur le site Web du groupe Particles for Justice. Au sein de ce groupe, elle a joué un rôle clé dans la vague protestataire du mois dernier, en grande partie virtuelle, s’attaquant au racisme anti-Noirs dans le domaine des sciences.

Le groupe Particles for Justice est un collectif créé en 2018 par des physiciens qui souhaitaient combattre le sexisme dans leur milieu. Ces derniers ont été interpellés par les récents décès de Noirs et d’Autochtones aux États-Unis et au Canada, et par la violence des policiers envers des manifestants pacifiques du mouvement Black Lives Matter, le tout dans un contexte de pandémie mondiale. Ils ont donc rédigé un puissant appel à l’action au début de juin, ont recueilli les signatures de près de 6 000 personnes s’engageant à protester et, en collaboration avec les organisateurs du mouvement #ShutDownSTEM, ont invité leurs collègues du milieu universitaire du monde entier à se joindre le 10 juin à leur grève pour la vie des Noirs.

« Le mouvement pour la vie des Noirs n’a rien d’un passe-temps, affirme Mme Prescod-Weinstein. C’est un mouvement qui vise à sauver des vies : la mienne et celles de ma mère, de mes cousins, d’amis chers, de ma famille choisie et de l’ensemble des personnes noires, y compris des scientifiques et des étudiants en sciences. »

En vue des protestations du 10 juin, les organisateurs ont invité leurs sympathisants à interrompre toutes leurs activités scientifiques habituelles (sauf celles visant à mettre un terme à la pandémie de COVID-19) pour la journée et à annuler leurs cours et leurs groupes de recherche ou à les remplacer par des discussions sur le racisme anti-Noirs. L’objectif était d’amener les universitaires non noirs à s’informer et de créer des plans d’action pour faire avancer la situation. Les universitaires noirs pouvaient quant à eux en profiter pour se reposer, réfléchir ou agir avec leurs collègues.

Comme le souligne le site du groupe Particles for Justice, la grève pour la vie des Noirs exigeait plus que des clubs de lectures, des discours sur la diversité et l’inclusion ou des formations sur les préjugés implicites. Le plan d’action invitait « tous les membres du milieu à poser des gestes qui changeront concrètement les conditions de vie des Noirs » [traduction]. Et les membres du milieu universitaire canadien ont été nombreux à répondre à l’appel : qu’il s’agisse des membres du Département de physique et d’astronomie de l’Université de la Colombie-Britannique, de la Faculté de médecine de l’Université McGill, de la Société canadienne de paléontologie des vertébrés et de l’Association canadienne des physiciens et physiciennes ou des chercheurs du réseau Mila et du laboratoire SNOLAB, pour ne donner que quelques exemples.

Djuna Croon, associée de recherche postdoctorale au centre TRIUMF et membre de Particles for Justice, affirme qu’elle ne savait pas à quoi s’attendre quant à la forme que prendraient les protestations. « Nous voulions que les gens fassent vraiment la grève le temps d’une journée et mettent de côté leurs activités de recherche, de mentorat et d’enseignement habituelles, explique-t-elle. C’est beaucoup demander, et l’échéance était trop courte pour permettre une véritable planification. J’ai donc été agréablement surprise. »

Aux États-Unis, plusieurs revues et publications ont suspendu leurs activités habituelles. L’Association américaine pour l’avancement des sciences, qui publie le magazine Science, a rendu ses articles portant sur la race et la diversité accessibles gratuitement aux lecteurs sans abonnement. Le serveur d’impressions en ligne arXiv, qui, selon Mme Croon, est utilisé quotidiennement dans le milieu de la physique, a aussi interrompu ses activités courantes et invité ses lecteurs à utiliser le temps qu’ils consacreraient normalement aux annonces du jour ou à la soumission d’articles pour s’informer sur le racisme et à en discuter.

Brian Shuve, un Canadien qui enseigne au Département de physique du Collège Harvey Mudd en Californie, se désole du racisme insidieux dont il a été témoin dans le milieu universitaire et le domaine de la physique. « Notre culture nous amène à idolâtrer quelques grandes vedettes, à savoir de très rares personnes jugées assez brillantes pour être des chefs de file. Et bien sûr, la grande majorité d’entre elles sont des hommes blancs », déplore-t-il.

M. Shuve, lui aussi membre de Particles for Justice, souligne que les scientifiques noirs, comme MmePrescod-Weinstein et Brian Nord, astrophysicien et chercheur au Laboratoire national de l’accélérateur Fermi des États-Unis, ont joué un rôle central dans l’organisation de la grève. Selon lui, le groupe était motivé non seulement par le mouvement Black Lives Matter, mais aussi par la « réaction insuffisante » de leurs établissements à l’égard du racisme.

« Nous commençons à entendre des commentaires négatifs sur la façon dont les notions d’équité, de diversité et d’inclusion sont en quelque sorte devenues des slogans publicitaires pour bien des établissements », souligne-t-il, en indiquant que certains de ses collègues noirs affirment ne pas se sentir bien représentés par ce genre d’initiatives.

Tim Bardouille comptait parmi les nombreux universitaires blancs qui, comme Mme Croon et M. Shuve, ont participé à la grève en soutien à leurs collègues noirs. Selon M. Bardouille, professeur agrégé au Département de physique et de science atmosphérique de l’Université Dalhousie, son établissement a fait preuve de transparence pour lutter contre les inégalités et le racisme en enseignement supérieur. Il explique qu’après quelques publications sur la discrimination, l’Université s’est récemment remise en question dans un rapport sur Lord Dalhousie et ses liens avec l’esclavagisme.

Inspiré par les manifestations du mouvement Black Lives Matter, par la grève pour la vie des Noirs et le mouvement #ShutDownSTEM, M. Bardouille a organisé une marche contre le racisme à Halifax le 10 juin. Entre 300 et 500 personnes y ont participé, et bon nombre d’entre elles portaient un masque et ont respecté les directives de distanciation sociale. Cette popularité montre bien à quel point les gens avaient besoin de s’exprimer, suggère M. Bardouille. « Ils voulaient dire le fond de leur pensée à leurs dirigeants et manifester pour au moins montrer leur solidarité, à défaut de pouvoir poser un petit geste. »

Il précise que la manifestation de Halifax n’était pas commanditée par l’Université Dalhousie, mais que celle-ci appuyait sa tenue. Il croit aussi que l’engouement généré par l’événement incitera l’Université à en faire encore plus. « Certaines recommandations du rapport ont été mises en application, et d’autres non, ajoute-t-il. J’espère que la sensibilisation qu’on observe actuellement mènera à l’adoption d’un plus grand nombre d’entre elles. »

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