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De vastes ensembles de données reliées entre elles transforment la recherche en histoire

Un nouvel ouvrage décrit comment les historiens utilisent l’analyse longitudinale pour faire la lumière sur notre passé collectif.

par JENNY GREEN | 05 OCT 15

Ces dernières décennies, la numérisation et le regroupement par milliers de vieux documents – recensements, registres paroissiaux manuscrits, etc. – permettent de voir l’évolution de nos sociétés sous un angle nouveau. Ces énormes bases de données permettent aux chercheurs d’étudier les variations à long terme des populations mondiales au fil des générations en ce qui a trait à la natalité, à l’emploi, au mariage, à la parentalité, et même à la guerre et à l’emprisonnement.

La numérisation a par conséquent modifié la perception de certains chercheurs en histoire : d’une conception transversale – des données à l’image d’oiseaux perchés sur un fil – à une conception longitudinale – une volée d’oiseaux dont les ailes se touchent, qui ondule comme une vague à travers le temps. Les économistes, les chercheurs en santé et certains chercheurs en sciences sociales avaient adopté cette approche longitudinale il y a longtemps, mais les cher-cheurs en histoire l’utilisent depuis peu.

De récentes conclusions tirées de recherches historiques longitudinales menées en Europe, en Amérique du Nord et en Australie sont décrites dans un nouveau recueil intitulé Lives in Transition: Longitudinal Analysis from Historical Sources (McGill- Queen’s University Press, 2015), dirigé par Peter Baskerville, titulaire d’une chaire de recherche en histoire moderne de l’Ouest canadien et directeur du Collaboratoire de transformation des données historiques de l’Université de l’Alberta, et par Kris Inwood, codirecteur du Centre de recherche de données historiques de l’Université de Guelph. L’ouvrage a fait l’objet d’un séminaire au Congrès des sciences humaines à l’Université d’Ottawa, en juin dernier.

L’ouvrage réunit 12 articles de cette discipline en émergence sur des sujets comme l’émigration écossaise ou la propagation de l’influenza par les armées en mobilisation lors de la pandémie de 1918. Plusieurs articles sont cosignés par des Canadiens. L’un d’eux tente de trouver quels groupes autochtones canadiens ont combattu lors de la Première Guerre mondiale. Un autre émet l’hypothèse qu’au cours de cette même guerre, certains des premiers cas de la pandémie d’influen-za de 1918 étaient entrés au Canada par l’entremise de soldats polonais recrutés aux États-Unis et formés à Niagara-on-the-Lake.

Les rédacteurs affirment en introduction que leur recueil est le premier qui « présente les possibilités de nouvelles connaissances à acquérir en regroupant des données individuelles sur un grand nombre de personnes au cours d’une période donnée et démontre par la recherche pro-prement dite qu’une telle méthode peut nous aider à mieux comprendre d’importants aspects de notre passé collectif. »

Mais ces chercheurs et d’autres historiens canadiens craignent que leurs travaux de recherche longitudinale demeurent incompris au sein même de leur discipline et que le désintérêt qui en découle les relègue à l’arrière du peloton pour l’obtention de subventions d’organismes subventionnaires comme le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH). Eric Sager, professeur d’histoire à l’Université de Victoria, estime que le Canada, jadis un leader dans ce domaine, pourrait avoir pris un recul irrécupérable par rapport à d’autres pays – un constat qui s’est traduit par un chaud débat lors du Congrès.

Il va de soi que tous les chercheurs, peu importe leur domaine, sont déçus lorsqu’on ne leur accorde pas de financement. Toutefois, selon Herbert Emery, historien spécialisé en économie à l’Université de Calgary, il s’agit d’un enjeu dont tout le monde devrait se soucier. Si nous sommes incapables d’analyser des données anciennes, dit-il, le Canada se privera de renseignements cruciaux pour répondre aux grandes questions contemporaines. Si on raconte, par exemple, que les jeunes diplômés des universités n’obtiennent pas autant de promotions qu’avant au travail, est-ce exact? Le cas échéant, pourquoi? Est-ce en raison de l’économie, de notre ère numérique ou du nombre beaucoup plus élevé de diplômés des universités qu’auparavant? « Nous ne pouvons répondre à ces questions sans perspective historique », insiste M. Emery.

Chad Gaffield, professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa, est bien placé pour situer l’enjeu dans son contexte. Président du CRSH pendant huit ans, jusqu’en août 2014, il est aussi le chercheur principal du projet d’Infrastructure de recherche sur le Canada au XXe siècle (IRCS). Financé par de nombreux partenaires, dont la Fondation canadienne pour l’innovation, ce projet de 15 millions de dollars a fait appel à plusieurs établissements et domaines de recherche pour l’élaboration d’un ensemble de bases de données intégrées réunissant les cinq recensements de 1911 à 1951. Ces données seront ensuite reliées à celles des recensements de 1871 à 1901, puis à celles de 1971 à 2001. (Hélas, ces projets pourraient ne jamais intégrer les données du recensement de 1961, car on ne peut les récupérer des bandes informatiques utilisées à l’époque.)

Le résultat : une nouvelle base pour l’étude des changements sociaux, économiques, culturels et politiques – une infrastructure formée non pas de routes ou d’accélérateurs de particules, mais de données. En analysant ces données, des chercheurs de divers domaines étudient l’évolution du Canada qui est passé d’une petite société marginale à l’une des plus prospères au monde.

« Pour notre avenir, il est essentiel de comprendre ces variations à long terme, soutient
M. Gaffield. Nous avons tout fait pour comprendre la collision des particules. Nous devons maintenant nous pencher sérieusement sur la pensée et le comportement des humains – la collision des humains, en somme. »

Selon M. Gaffield, les chercheurs qui utilisent de nouvelles techniques comme l’analyse longitudinale de données devraient voir les choses en grand et entrer en véritable collaboration. « Le système d’éducation nous rend individualistes, avance-t-il. On ne nous apprend pas à collaborer ou à travailler avec ceux qui s’expriment ou pensent différemment. » Il aimerait voir une amélioration de l’encadrement, du soutien et des programmes d’études supérieures pour permettre à davantage de gens de présenter des projets convaincants.

  1. Emery propose pour sa part un retour à l’action. Avant que les données affluent, les professeurs et leurs étudiants aux cycles supérieurs les saisissaient eux-mêmes dans l’ordinateur. Lorsque c’est devenu trop lourd, « nous avons commencé à exiger que quelqu’un d’autre fasse ce travail. Et quand nous avons commencé à faire cela […], nous avons cessé de nous investir dans nos travaux. On me critiquera parce que je propose qu’on doive s’en occuper, mais je crois que c’est une piste de solution. »
  2. Gaffield demeure un ardent défenseur de son domaine. « Au cours des deux derniers siècles, nous avons cru que la science et la technologie allaient miraculeusement résoudre tous nos problèmes; un gadget, un outil de simplification du travail ou une pilule qui allait nous guérir de tout. C’était attrayant, mais pas réaliste.

« Maintenant, je crois que nous sommes conscients qu’un monde meilleur passe par la culture, par les décisions que nous prenons, par notre façon de penser, par notre perception de nous-mêmes au sein du monde. La seule façon dont nous y arriverons, c’est en rendant justice à la complexité des êtres humains. »

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