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Des chercheurs luttent contre la violence fondée sur le genre, « la pandémie dans la pandémie »

La pandémie de COVID-19 a entraîné une hausse de la violence envers les femmes, et les chercheurs se démènent pour aider les victimes confinées chez elles.

par MELISSA FUNDIRA | 12 AOÛT 20

Quiconque travaille dans le domaine de la violence fondée sur le genre (VFG) connaît cette terrible statistique souvent citée : au Canada, tous les six jours, une femme est tuée par son partenaire de vie. Les chiffres sur la violence familiale, les agressions sexuelles, la violence psychologique, la coercition et les autres formes de violence envers les femmes et les enfants sont tout aussi alarmants. Ce problème est exacerbé par la discrimination systémique envers les Autochtones, la communautéLGBTQI2+, la population rurale, les nouveaux arrivants et d’autres groupes marginalisés. Dans le contexte de la COVID-19, de nombreux intervenants du secteur parlent de la VFG comme étant «la pandémie dans la pandémie», et les chercheurs se démènent pour y remédier. 

«On craint que les mesures d’éloignement physique, malgré leur importance sur le plan de la santé publique, facilitent le jeu des agresseurs», explique Marilyn Ford-Gilboe, titulaire de la chaire de recherche en santé des femmes en milieu rural à l’Université Western. Et c’est d’ailleurs ce qui s’est produit dans plusieurs régions du Canada, où une hausse de 20à 30 pour cent des cas de VFG et de violence familiale a été observée dès la fin d’avril. Pendant le premier mois de la pandémie, au moins neuf femmes et filles ont été victimes d’homicides au sein de leur famille.  

Selon Nadine Wathen, titulaire de la chaire de recherche du Canada en mobilisation des connaissances sur la violence sexiste à l’Université Western, les directeurs de refuges et les travailleurs de première ligne observent «une violence d’une intensité inédite. Le confinement limite grandement la capacité des femmes à demander de l’aide et à s’éloigner de leur agresseur. Ce mélange toxique entraîne une escalade de la violence préexistante.» 

Comprendre «la pandémie dans la pandémie»  

Afin de soutenir les victimes de VFG pendant la pandémie, des chercheurs de partout au pays se démènent pour analyser rapidement les dernières informations sur la COVID-19, recueillir des données en temps réel et trouver de nouveaux moyens de transmettre des renseignements essentiels aux fournisseurs de services ainsi qu’aux personnes à risque. 

À l’Université Western, MmeWathen et son équipe de l’incubateur d’information sur les sexes, les traumatismes et la violence mènent un sondage auprès des femmes qui font appel aux services d’action sociale du SudOuest de l’Ontario. À l’Université York, NazillaKhanlou, titulaire de la chaire de recherche sur la santé mentale des femmes, et son équipe ont récemment reçu une subvention de recherche rapide des Instituts de recherche en santé du Canada afin d’évaluer la documentation sur les effets de la pandémie sur la santé mentale des femmes racisées, disproportionnellement touchées par la COVID-19 et exposées à la violence.  

En Alberta, Lana Wells, titulaire de la chaire Brenda Strafford en prévention de la violence familiale à l’Université de Calgary, s’est mise en quête des pratiques exemplaires dans le monde entier. Au Brésil par exemple, elle a appris que des policiers retiraient du domicile l’homme violent plutôt que la femme et les enfants, et en France, les femmes peuvent envoyer une alerte codée à leur pharmacien en cas de besoin. 

Dans le cadre de son rôle de premier plan dans l’initiative Shift: The Project to End Domestic Violence, Mme Wells a collaboré avec une entreprise de technologie et un collectif de 350 fournisseurs de service pour créer une carte du réseau de services officiels et informels en VFG à l’échelle de l’Alberta et un tableau de bord regroupant les données en temps réel des organisations du secteur. Elle souhaite aussi utiliser les données en libre accès et l’intelligence artificielle pour favoriser un comportement qui incite à demander de l’aide. 

Le secteur étant habitué au travail en vase clos, le projetData2Action de Mme Wells vise à partager l’information à grande échelle pour avoir un portrait juste de la réalité du terrain. «Nous serons ainsi au courant de ce qui se passe, ce qui est une très bonne nouvelle, car nous pourrons réagir rapidement et efficacement.» 

Demander de l’aide en période de COVID-19 

Deux semaines avant que la COVID-19 ne soit reconnue comme une pandémie mondiale, Mme Ford-Gilboe a dévoilé les résultats d’une étude quinquennale sur les répercussions de l’outil en ligne iCAN Plan 4 Safety (iCAN)un outil visant à de meilleurs dénouements pour les victimes de violence conjugale. 

Grâce à cet heureux hasard, Mme Ford-Gilboe et son équipe (dont MmeWathen fait partie) ont rapidement pu élaborer une application Web et mobile gratuite à un moment où les victimes peinaient à obtenir de l’aide en personne. L’application MyPlan Canada pose une série de questions aux utilisateurs afin de leur proposer une liste de ressources personnalisées tenant compte de différents facteurs (enfants, milieu rural, appartenance à une communauté autochtone ou à la communautéLGBTQI2+). L’outil propose aussi des exercices pour aider les femmes à prendre soin de leur santé physique et mentale, de même qu’un bouton d’urgence et d’autres fonctions de sécurité. 

Toujours à l’Université Western, l’équipe du Learning Network (qui fait partie du Centre de recherche et d’éducation sur la violence faite aux femmes et aux enfants) mise aussi sur la portée et l’accessibilité d’Internet en lançant une nouvelle plateforme contenant des ressources sur la VFG adaptées à la pandémie. Le centre crée aussi des infographies et des documents d’information simples pour vulgariser rapidement les récents travaux de recherche sur la VFG et la COVID-19.  

Les chercheurs ne se limitent pas aux fournisseurs de services habituels pour combattre la VFG pendant la pandémie de COVID-19. Ainsi, les employeurs jouent un rôle plus important qu’on pourrait le croire dans la protection des femmes contre la violence familiale. Selon Rachel Cox, avocate en droit du travail et professeure d’études juridiques à l’Université du Québec à Montréal, l’ordre de confinement porte doublement préjudice aux nombreuses victimes de VFG, qui se retrouvent à la fois coincées au même endroit que leur agresseur et ne peuvent plus compter sur le travail comme échappatoire. «Les collègues des victimes sont souvent les mieux placés pour remarquer ce qu’elles vivent et les aider sans jugement. En outre, l’employeur peut contribuer à faire du lieu de travail un endroit sûr pour les femmes», explique-t-elle. Selon les partenaires communautaires de Mme Cox, les restrictions actuelles forcent les femmes à appeler à l’aide depuis une salle de bain ou un placard et à raccrocher immédiatement de crainte d’être entendues par leur agresseur. 

À la demande de refuges pour femmes de la Côte-Nord, au Québec, Mme Cox souhaite que les employeurs jouent un rôle accru pour lutter contre la VFG et que la province se dote d’une loi explicite les obligeant à prendre toutes les mesures raisonnables pour protéger leur personnel. D’après ses recherches, la Loi sur la santé et la sécurité au travail du Québec accuse un retard par rapport à celle de six provinces canadiennes.  

En vue de la réforme législative qui découlera de la COVID-19, l’équipe de Mme Cox se consacre désormais à la production de vidéos sur YouTube informant les employeurs et les incitant à jouer un rôle actif dans la sécurité de leurs employées vivant de la violence à la maison, par exemple en garantissant leur sécurité d’emploi et en leur recommandant des refuges pour femmes et d’autres ressources spécialisées.  

La COVID-19 comme moteur de changement systémique 

De nombreux chercheurs se réjouissent de l’attention et des investissements accordés au secteur en raison de la COVID-19, mais des années de désinvestissement public dans les services sociaux ont révélé la vulnérabilité du secteur et limité sa capacité à composer avec la pandémie. 

Une lacune évidente, selon Mme Wells, est l’absence des hommes dans les démarches canadiennes en matière de VFG. «Aucune province n’a de stratégie exhaustive de prévention de la violence fondée sur le genre ciblant les hommes et les garçons, souligne-t-elle. Nous savons que la violence est sexospécifique. Si on souhaite remonter à la source, par quoi doit-on commencer? Par rejoindre les hommes.»  

En définitive, les chercheurs s’entendent pour dire que pour mettre un terme à la violence faite aux femmes, il faut s’attaquer aux structures qui la nourrissent, comme la suprématie blanche, le sexisme, la masculinité toxique et le néolibéralisme. Si la pandémie a un point positif, c’est que ce regain d’attention accordée à la violence envers les groupes marginalisés et vulnérables entraînera une action collective contre la discrimination systémique.  

«Je crois que nous avons actuellement l’occasion de démanteler les systèmes qui ne répondent pas aux besoins les plus pressants, affirme Mme Wells. Il s’agit d’une période prometteuse pour ceux qui sont prêts à se retrousser les manches.» 

Si vous avez besoin d’une assistance immédiate, composez le 911.  

Pour obtenir du soutien en tout temps : 

Service Allô J’écoute pour les étudiants de niveau postsecondaire
1-866-925-5454, allojecoute.ca

Ligne d’aide pour les femmes victimes d’agression (service en anglais)
1-866-863-0511 

Fem’aide (service en français)
1-877-femaide (336-2433), femaide.ca 

D’autres services de soutien sont proposés à l’adresse vawlearningnetwork.ca/need-help-now.html 

Pour obtenir de l’assistance en ligne, téléchargez l’application myPlanCanada sur votre téléphone (Android ou Apple) ou sur votre ordinateur. 

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