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En matière d’inégalités entre les sexes dans le domaine de la recherche, le Canada ne fait pas cavalier seul

Un nouveau rapport révèle un manque « choquant » de données canadiennes sur les progrès des chercheuses.

par LÉO CHARBONNEAU | 22 NOV 12

Lorsque le gouvernement fédéral a dévoilé en mai 2010 les noms des premiers titulaires de ses prestigieuses nouvelles chaires d’excellence en recherche, il savait qu’il provoquerait une controverse : les 19 chercheurs choisis étaient des hommes. Anticipant cette réaction, le ministre de l’Industrie de l’époque, Tony Clement, avait demandé à trois femmes émérites du secteur universitaire, plusieurs mois avant l’annonce, d’examiner le processus de sélection du programme pour chercher à découvrir ce qui s’était produit.

Les trois expertes ont découvert que l’exclusion des femmes n’était pas une conséquence de mesures directes déployées à cette fin, mais ont dégagé plusieurs facteurs ayant pu causer préjudice aux candidates. En s’appuyant sur ces résultats, le ministre de l’Industrie a demandé au Conseil des académies canadiennes de dégager les politiques et autres facteurs pouvant influer sur la carrière des chercheuses dans les universités canadiennes. Le Conseil a donc mis sur pied un groupe de 15 experts, présidé par Lorna Marsden, professeure et ancienne rectrice de l’Université York. Le groupe d’experts a terminé ses délibérations et son rapport, Renforcer la capacité de recherche au Canada : la dimension de genre, a été publié le 21 novembre dernier.

Le groupe a conclu que, malgré les progrès considérables accomplis au cours des 40 dernières années au Canada, il reste que « de grands obstacles freinent la carrière de femmes hautement qualifiées et très scolarisées, et donne lieu à une perte de talents », a ainsi déclaré Mme Marsden dans une entrevue. « Nous devons à tout le moins comprendre ces obstacles et leur fonctionnement. Si nous pouvions dégager certains de ces canaux qui sont actuellement fermés, notre pays ainsi que les domaines de l’innovation et de la recherche en tireraient des avantages considérables. »

Toutefois, les efforts du groupe d’experts ont été gênés par le manque de données exhaustives et longitudinales, non seulement de la part des gouvernements, mais également des trois organismes subventionnaires, des universités canadiennes et du secteur privé. Par ailleurs, le groupe a constaté que les États-Unis et certains pays d’Europe ont quelques longueurs d’avance en matière de mesure et de suivi des progrès réalisés par les chercheuses. Selon Mme Marsden, il a été à la fois « choquant et frustrant » de constater ce manque de données canadiennes. « Je crois que nul d’entre nous, au début de l’enquête, n’aurait pu imaginer découvrir un si grand nombre de lacunes, d’incohérences et d’accès restreints. »

La controverse entourant les femmes en recherche n’est pas nouvelle. Déjà, en 2003, un groupe de sept femmes avait déposé une plainte auprès de la Commission canadienne des droits de la personne, se disant victimes de discrimination lors des nominations des titulaires des Chaires de recherche du Canada. Une analyse du programme par une des plaignantes, Wendy Robbins, avait révélé que seuls 17 pour cent des chaires avaient été attribuées à des femmes. Trois ans plus tard, on réglait le litige au moyen d’une entente négociée qui prévoyait de nouveaux objectifs en matière de recrutement et de nomination de groupes sous-représentés.

Le fait que notre pays n’est pas le seul à se retrouver dans cette situation fâcheuse peut-il être une consolation pour les chercheuses canadiennes? « Le profil de la représentation des femmes dans les universités canadiennes est étonnamment similaire à celui observé dans d’autres pays économiquement avancés », y compris aux États-Unis et dans l’ensemble de l’Union européenne, indique le rapport. Les femmes sont supérieures en nombre aux hommes au premier cycle, alors qu’au doctorat la parité est atteinte, et que, par la suite, les hommes sont plus nombreux à chaque échelon universitaire. Toutefois, la variation internationale dans le pourcentage de femmes au sein de chaque échelon varie, et certains pays (notamment la Finlande et la Suisse) se rapprochent davantage de la parité des genres en recherche.

Le rapport indique également que les progrès des femmes dans les universités canadiennes sont inégalement répartis dans les différentes disciplines. On retrouve la plupart des professeures au Canada dans les domaines des sciences humaines, des sciences sociales et de l’éducation (40 pour cent) ainsi que des sciences biologiques (35 pour cent), et le plus petit nombre dans ceux des sciences physiques, de l’informatique, de l’ingénierie et des mathématiques (15 pour cent).

Là encore, plus le rang est élevé, plus la proportion de femmes est inférieure à celle des hommes. En 2008-2009, les femmes occupaient un tiers de tous les postes de professeurs au Canada; 43 pour cent de ce nombre comme professeures adjointes, 36 pour cent comme professeures agrégées, et 22 pour cent comme professeures titulaires. Qui plus est, alors que la proportion de femmes titulaires d’un doctorat est encourageante, « les données indiquent que le passage du temps ne suffira probablement pas pour atteindre la parité dans la proportion des hommes et des femmes aux échelons les plus élevés du secteur universitaire ».

Alors qu’est-ce qui arrête les femmes? Le groupe d’experts a cerné un certain nombre de facteurs qui touchent la participation des femmes avant même qu’elles ne fréquentent l’université et tout au long de leur carrière. Par exemple, la socialisation et les stéréotypes « définissent les rôles sociaux et les attentes et peuvent contribuer au manque d’incitation des filles à s’engager dans une voie non traditionnelle ». Il y a aussi pénurie de femmes dans les postes de direction, là où elles pourraient agir comme mentors et modèles.

À l’échelle de l’établissement, les chercheuses font état d’un « climat inhospitalier » (où les effets combinés d’éléments d’iniquité en apparence anodins peuvent engendrer une atmosphère peu propice sur le campus), y compris les effets cumulatifs des stéréotypes et des préjugés au niveau du recrutement et des évaluations.

Enfin, le rapport attire l’attention sur plusieurs études indiquant que les femmes dans le secteur universitaire consacrent plus de temps que les hommes aux enfants et aux travaux domestiques non rémunérés, et ces responsabilités supplémentaires réduisent leur capacité à établir leur profil professionnel. « Des options plus accommodantes et des modèles de progression de carrière plus flexibles constituent des outils importants pour favoriser une main-d’œuvre plus diversifiée », précise le rapport.

Le groupe d’experts a ajouté qu’il espère que le rapport deviendra un outil important dans l’élaboration de nouveaux programmes et politiques. Plus précisément, Mme Marsden a affirmé souhaiter que l’Association des universités et des collèges du Canada et l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université reconnaissent les avantages de réexaminer les barrières et les pratiques.

Elle poursuit en précisant qu’il « n’y a pas de solution miracle. Rien ne sert de blâmer les politiques du gouvernement, les universités, ou les femmes. La vie est remplie de difficultés et, tout particulièrement pour ce groupe de personnes ayant ces plans de carrière précis, toutes ces difficultés entrent en jeu. Toutefois, elles ne sont pas insurmontables, et je suis certaine qu’il existe des solutions pour les vaincre ».

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