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Équité, diversité, inclusion et décolonisation : la Fédération des sciences humaines fait-elle suffisamment d’efforts?

Ces dernières années, l’organisation a été critiquée pour son rôle dans certains incidents qui ont suscité un débat sur le racisme et l’exclusion.

par DIANE PETERS | 08 JUILLET 22

Ces dernières années, la Fédération des sciences humaines (FSH) et sa conférence annuelle (communément appelé le « Congrès ») ont essuyé de sérieuses allégations de discrimination et de racisme systémique.

À présent, l’organisation et son Congrès, dont l’édition 2022 a eu lieu à la fin du mois de mai, semblent avoir pris un nouveau départ. Dans son dernier Bilan des progrès relatifs à l’EDID (équité, diversité, inclusion et décolonisation) paru au printemps, la Fédération poursuit sur sa lancée de 2021, une année riche en faits marquants comme la publication du rapport Créer une étincelle pour le changement, le lancement d’un plan d’action et l’adoption de la Charte sur l’équité, la diversité, l’inclusion et la décolonisation dans les sciences humaines.

« Je suis plutôt satisfait des progrès de la Fédération », annonce Barrington Walker, président du nouveau comité permanent sur l’EDID et professeur d’histoire à l’Université Wilfrid-Laurier.  « Reconnaissant l’existence de problèmes systémiques, elle a même utilisé son influence pour faire bouger les choses dans le secteur. »

Le rapport de 192 pages comprend 43 recommandations ambitieuses. « Il faut penser à tout », explique Mike DeGagné, président du conseil d’administration de la FSH et chef de la direction d’Indspire, un organisme de bienfaisance national autochtone qui investit dans l’éducation des membres des Premières Nations, des Inuits et des Métis. « Les promesses ne suffisent pas, nous voulons agir concrètement, mais les choses sont parfois difficiles à concrétiser. »

Incidents récents

La sonnette d’alarme a été tirée en 2019, quand le personnel du Congrès a demandé à un candidat au doctorat noir, membre de l’Association d’études noires canadiennes (AENC) et conférencier invité à l’Université de la Colombie-Britannique, de prouver qu’il était inscrit à la conférence – en plus de l’accuser à tort d’avoir volé un ordinateur portable.

Un an plus tard, la Fédération a remis le Prix du Canada 2020 à un livre controversé sur l’identité métisse, rédigé par des auteurs allochtones. Outrés d’avoir été écartés de cette décision, les membres du Cercle consultatif autochtone de l’organisation ont rendu leur démission.

Après des négociations avec la Fédération, l’AENC a décidé de ne pas participer au Congrès 2021 (l’édition 2020 ayant été annulée à cause de la pandémie), estimant que le format virtuel compromettait l’accès à l’activité pour de nombreux participants. De plus, la FSH n’a pas donné suite à ses exigences concernant l’inscription gratuite pour les étudiants et les membres de la communauté de la BCSA, ainsi que la tenue potentielle d’un Congrès sur le thème des études des Noirs. D’autres groupes ont aussi brillé par leur absence, y compris la Société bibliographique du Canada qui se disait « déçue de la mauvaise volonté de la Fédération à accéder aux requêtes parfaitement raisonnables de la BCSA ». Certains organismes participants, comme l’Association canadienne des études africaines, ont également exprimé leur solidarité envers la BCSA.

En parallèle, la FSH rencontrait d’autres problèmes moins médiatisés. M. Walker explique qu’il y avait autrefois des séances sur la culture noire au Congrès. « Elles attiraient beaucoup de monde et suscitaient un vif intérêt. Mais elles étaient souvent ponctuelles. Il n’y avait pas de réelle volonté d’inviter des conférenciers d’horizons différents », déplore-t-il.

Wesley Crichlow, professeur de criminologie et de justice pénale à l’Université technologique de l’Ontario et ancien membre du conseil d’administration et directeur de l’Équité, la diversité et l’inclusion de la FSH, se rappelle le manque de soutien de l’organisme lorsqu’il essayait d’ajouter l’EDID à ses règlements en 2018. « Personne ne veut se mouiller avec l’EDID parce que ça demande un engagement », explique-t-il.  (Notons que les règlements de l’organisation ont fait l’objet d’une refonte en 2019 pour intégrer ces concepts.) M. Crichlow raconte qu’il a dû se battre pour faire approuver et publier une déclaration sur le décès de George Floyd en 2020. « Jusque-là, la Fédération n’avait jamais pris position sérieusement par rapport aux enjeux raciaux. Pour elle, c’était l’affaire des associations. »

Signes encourageants

Ces derniers mois, la FSH a annoncé la création d’un nouveau comité permanent, l’embauche d’une nouvelle conseillère principale en EDID et la création d’un fonds de 500 000 dollars pour appuyer ses initiatives en matière d’EDID sur trois ans (distribution d’entrées gratuites au Congrès pour les étudiants et les membres des communautés noires et autochtones, soutien pour la garde d’enfants et les personnes à charge, etc.).

M. DeGagné indique que la FSH souhaite recueillir des données sur la participation et sonder ses membres. « Nous voulons effectuer un suivi pour savoir quels participants viennent au Congrès et susciter une plus grande participation ».

Débutant avec un message et une prière de bienvenue de deux présentateurs autochtones, le Congrès 2022 comprenait des conférences sur les langues autochtones et la décolonisation, ainsi qu’un atelier offrant des conseils de carrière aux étudiants noirs, autochtones et racialisés.

M. Walker dit avoir vu une différence, notant que les discussions sur l’EDID étaient au cœur des préoccupations : « Il y a eu un véritable revirement. Le Congrès faisait la part belle à des savoirs et à des modes de connaissance qui étaient autrefois considérés comme marginaux. Plusieurs organismes en ont parlé, y compris dans les séances plénières. C’était un sujet incontournable. »

Wendy Cukier, professeure de commerce à l’Université métropolitaine de Toronto et experte en diversité, voit les efforts de la FSH d’un bon œil : « Il y a une réelle volonté de changement. On dirait qu’au lieu de se concentrer sur les chiffres, la FSH utilise une approche intersectionnelle pour prendre en main toutes les facettes de la diversité et de l’inclusion.

Pour la suite

Néanmoins, M. Crichlow reste dubitatif : « La Fédération ne comprend pas qu’il ne suffit pas d’injecter de l’argent pour faire disparaître les problèmes sociaux. C’est une approche impérialiste et paternaliste. Il faut résoudre les inégalités systémiques existantes en collaboration avec d’autres intervenants. L’argent ne servira à rien si les politiques ne changent pas. »

Il aimerait que la FHS examine le caractère impérialiste de ses propres structures et encourage les universités à faire bouger les choses, notamment par la création d’un programme national de mentorat. « Ses objectifs sont louables, mais un peu trop modestes. Elle doit prendre plus de risques pour résoudre les inégalités. »

Mme Cukier estime que la FSH n’a pas l’envergure nécessaire pour influencer les grands problèmes de diversité dans les universités, comme le manque de femmes et de personnes racialisées aux postes les plus prestigieux. « Il y a toujours une tension entre les initiatives qui visent des transformations radicales et celles qui apportent leur pierre à un édifice. Le changement est un processus de longue haleine, mais en attendant, nous pouvons toujours ouvrir des portes et favoriser l’accessibilité », remarque-t-elle, ajoutant que les organismes ne peuvent pas faire de miracles et que le Canada a besoin d’une stratégie nationale en matière d’EDID dans les universités.

Pour M. Walker, la FHS doit absolument adopter une approche plus progressive, non seulement pour assurer sa pérennité et l’avenir des universitaires sous-représentés, mais aussi au nom des disciplines qu’elle représente. « D’un point de vue plus général, nous devons toujours faire valoir l’importance des sciences sociales et humaines. Nous avons les connaissances et les compétences nécessaires pour y arriver. Les contributions que nos disciplines peuvent apporter en matière d’EDID sont extrêmement précieuses. »

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