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Incursion d’une anthropologue dans le collectif Anonymous

Une professeure de l’Université McGill fait une incursion dans un sujet de recherche peu courant dans le cadre de ses travaux sur la culture du piratage informatique.

par CHANTAL BRAGANZA | 04 MAR 15

Certains passages du nouveau livre de Gabriella Coleman sont révélateurs des recherches approfondies que l’auteure a menées sur Anonymous, le pompeux collectif d’hacktivistes. Elle a passé de longues soirées devant son ordinateur, à lire des conversations enflammées sur des sites de clavardage. La question de l’heure : le groupe devrait-il prendre part à une interruption illégale des services de don de PayPal? À partir d’une cabine téléphonique de New York, elle a planifié des entrevues avec des membres plus discrets, qui se méfient des services de police, dont un, a-t-elle appris plus tard, était un informateur du FBI.

« Anonymous est entouré de tromperie et de mystère, explique Mme Coleman, qui est titulaire de la Chaire Wolfe en littératie scientifique et technologique de l’Université McGill. On ne peut donc jamais savoir avec certitude ce qui est vrai, ce qui est faux, et ce qui se passe réellement. »

Nombreuses sont les institutions qui tentent de mieux comprendre ce collectif informel qu’est Anonymous. Certains des passages les plus intéressants du livre Hacker, Hoaxer, Whistleblower, Spy, publié en novembre, relatent d’ailleurs les entretiens de l’auteur avec des journalistes, des chefs d’entreprise et même avec le Service canadien du renseignement de sécurité. Tous voulaient savoir pourquoi le groupe a attaqué des sites Web gouvernementaux et orchestré des manifestations contre ceux qu’ils qualifient d’ennemis publics depuis le milieu des années 2000, et quelle serait la prochaine cible. Anonymous, un regroupement non hiérarchique et assez peu structuré de pirates informatiques, né à la suite d’une plaisanterie sur un babillard électronique, s’est vu attribuer une série d’actions des plus variées. Il aurait contribué à la naissance du soulèvement populaire en Tunisie, piraté la boîte de courriels de Sarah Palin et incité la Gendarmerie royale du Canada à rouvrir l’enquête sur le viol de Rehtaeh Parsons.

Bien que le rôle d’observateur-interprète ne soit pas inhabituel dans la discipline de Mme Coleman, l’anthropologie, quelques aspects de ses recherches sur la culture des pirates informatiques le sont. « En anthropologie, il est impératif de devenir un participant, souligne-t-elle, ce qui signifie que ma démarche est en quelque sorte celle de tous les anthropologues. »

Pendant plus de cinq ans, elle a suivi l’évolution d’Anonymous, qui est passé d’une troupe de farceurs à un groupe de justiciers, surveillant leurs conversations sur les sites de clavardage (le mode de communication utilisé par le groupe à l’époque), réalisant des entrevues avec des membres, participant à des manifestations et assistant même parfois aux comparutions en cour de leurs membres accusés de cybercrime. Pendant presque toutes ces années, Mme Coleman était une des seules universitaires dans le monde à étudier d’aussi près le collectif.

Ses travaux initiaux ont attiré l’attention des médias, beaucoup désirant avidement comprendre la toute dernière attaque d’Anonymous ou la plus récente manifestation de protestataires qui se cachent le visage sous un masque de Guy Fawkes. Elle a aussi été une confidente d’Anonymous. Faisant partie de la minuscule clique (formée de journalistes spécialisés en technologies pour la plupart) qui a obtenu l’accès aux sous-sectes les plus secrètes du collectif, Mme Coleman a découvert la vie privée, en ligne et hors ligne, de beaucoup des membres les plus importants d’Anonymous. Contrairement à la plupart des journalistes, elle ne pouvait cependant pas invoquer la protection des sources. « J’ai interagi avec un nombre incalculable de journalistes et de représentants des médias dans le cadre de mes travaux, rapporte-t-elle. C’était à la fois difficile et déroutant. »

Mme Coleman, qui a terminé ses études aux cycles supérieures en anthropologie socioculturelle à l’Université de Chicago à la fin des années 1990, se destinait initialement à l’étude des guérisseurs spirituels au Guyana. En raison d’une maladie et de la période de rétablissement qui a suivi, elle a passé plus de temps qu’à l’habitude sur le Web. À mi-parcours, elle a décidé de réorienter ses recherches vers la culture en ligne, et plus précisément celle des pirates informatiques.

Ses travaux, d’abord orientés sur le monde politique assez bien établi du piratage informatique de logiciels ouverts, ont bifurqué vers Anonymous en 2008, lorsque le groupe a lancé une série d’attaques publicisées en ligne et en personne contre l’Église de scientologie, donnant à sa démarche un caractère plus politique que les farces de type canular téléphonique pour lesquels il était connu précédemment.

C’était loin d’être un sujet de recherche courant en anthropologie. « Dans les études sur les médias et les communications, il est tout à fait acceptable de s’intéresser à un sujet comme celui-là, mais on ne le fait généralement pas à la dure, selon une démarche ethnographique », explique Mme Coleman. D’un point de vue anthropologique, ses travaux axés sur la culture des pirates informatiques présentaient un problème d’ordre géographique : les pirates ne se trouvent pas dans une région en particulier, mais bien sur le Web. « Il est beaucoup plus difficile d’obtenir du financement si vous ne ciblez pas une région. Si votre sujet est défini géographiquement, vous avez accès à beaucoup plus de bourses. »

À l’Université McGill, Mme Coleman invite à l’occasion des membres du groupe Anonymous et d’autres pirates à prendre la parole devant sa classe de communication et de culture par l’intermédiaire de Skype. « Je crois que beaucoup [d’étudiants] sont surpris de voir qu’ils sont éloquents et intelligents, constate-t-elle, pointant vers un des mythes sur les pirates informatiques qu’elle tente de déboulonner dans son livre. Ce ne sont pas de jeunes geek asociaux. Et il est toujours intéressant de leur demander comment ils en sont venus à se joindre à Anonymous, ce qui les a convaincus de plonger. »

En discutant avec des membres en ligne et hors ligne, Mme Coleman a découvert que leurs motivations sont parfois personnelles, parfois politiques, et souvent entre les deux. Beaucoup des membres dont elle parle dans son livre ont déjà été arrêtés en raison de leur appartenance à Anonymous. Un d’entre eux, étudiant au premier cycle à l’Université du Nevada, a été arrêté pour avoir participé en décembre 2010 à une manifestation qui dénonçait le refus du site Web de commerce électronique PayPal de servir WikiLeaks. D’autres sont des protestataires tunisiens, des étudiants en chimie irlandais et des Portoricains vivant à New York.

« Je ne voulais pas que mes lecteurs aient l’impression de tout savoir sur Anonymous. Ce qui m’a parfois compliqué la tâche, c’est de penser que si seulement j’avais accès à un clavardage de plus, l’histoire pourrait être complètement différente, convient-elle. En tant que spécialiste des sciences sociales, c’est difficile de savoir que les données dont vous disposez ne font qu’effleurer la surface, ou que l’histoire peut changer. »

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