Passer au contenu principal
ACTUALITÉS

À l’« université de brousse » du Nord, les manuels côtoient les tentes et les peaux d’orignal

Les étudiants du centre Dechinta acquièrent diverses compétences en explorant le territoire.

par SAMIA MADWAR | 05 OCT 16

Pour Kristen Tanche, l’école a toujours été difficile… jusqu’à ce qu’elle trouve celle qui lui convenait. Après la 11e année, elle a suivi les cours en ligne afin de terminer ses études secondaires. Mais cet apprentissage en solitaire n’était pas fait pour elle. Elle s’est inscrite à l’Université du Nord cende la Colombie-Britannique (UNBC), en planification environnementale pour les Premières Nations, mais le campus était loin de sa famille restée à Fort Simpson, dans les Territoires du Nord-Ouest. Après un an et demi, elle a abandonné.

« Je voulais vraiment m’instruire au sujet de ma région, affirme Mme Tanche, aujourd’hui âgée de 31 ans, élevée dans les Territoires du Nord-Ouest et dont la mère est d’origine dénée. Je commençais à en apprendre beaucoup sur d’autres peuples autochtones [à la UNCB], mais je crois fermement qu’on se doit de connaître ses racines. »

Lorsqu’elle a aperçu des affiches du centre de recherche et de formation Dechinta en ville et dans les médias sociaux et qu’elle a appris que de nombreux professeurs qui y enseignaient provenaient du Nord, elle a décidé de s’inscrire.

« C’est déstabilisant au début, raconte-t-elle. Je me suis demandé dans quoi je m’étais embarquée. J’allais être dans la brousse, loin de ma famille pendant cinq ou six semaines. » Mais elle a rapidement maîtrisé des compétences qu’elle n’avait jamais pensé acquérir, comme vivre sur les terres, étudier la politique régionale et rédiger d’excellentes compositions.

Surnommé l’ « université de brousse », le centre Dechinta est loin du modèle traditionnel des campus universitaires. Bien que sa prononciation varie, le mot Dechinta signifie « être dans la brousse » dans toutes les langues dénées. Fondé en 2009 dans les Territoires du Nord-Ouest, l’établissement offre des cours de niveau postsecondaire adaptés aux étudiants du Nord et portant sur des sujets comme la médecine autochtone et la gestion des ressources naturelles.

Son campus est installé dans un gîte touristique, au bord d’un lac, à 100 km de Yellowknife. Sur les terres et auprès d’aînés et d’experts de la collectivité, les étudiants apprennent entre autres à camper sous des tentes en toile, à fendre du bois, à pêcher et à tanner des peaux d’orignal. Parallèlement, ils travaillent avec des professeurs autochtones afin d’améliorer leurs compétences en recherche et en rédaction.

Le centre collabore actuellement avec les universités de la Saskatchewan, de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et McGill pour offrir des cours crédités au premier cycle et à la maîtrise. Établi en 2015, le partenariat entre le centre Dechinta et l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) permet à Glen Coulthard, professeur agrégé en études des Premières Nations et en science politique, de répartir son temps entre l’Université et le centre Dechinta. Le personnel du centre Dechinta espère d’ailleurs reproduire ce modèle avec d’autres universités du pays.

Selon Erin Freeland Ballantyne, doyenne des études, de la recherche et de l’innovation sur les terres du centre Dechinta, le programme d’études rattaché aux terres est essentiel. Comme beaucoup d’habitants du Nord, Mme Freeland Ballantyne a dû déménager afin de poursuivre des études postsecondaires, dont un baccalauréat à l’Université McGill, ainsi qu’une maîtrise et un doctorat à l’Université d’Oxford. Née et élevée à Yellowknife, elle souhaitait donner à ses compatriotes du Nord la possibilité de poursuivre des études dans leur territoire d’origine.

Les résultats parlent d’eux-mêmes : au cours des sept années d’existence du centre, chacun de ses 340 et quelques étudiants a terminé le programme auquel il s’était inscrit. Voilà une réalisation remarquable, étant donné que le centre se trouve dans un territoire affichant un taux de diplomation de 66 pour cent au secondaire, soit l’avant-dernier rang au Canada.

Therese Sangris montre Charlotte Overvold comment preparee du poisson pour secher.
Therese Sangris montre Charlotte Overvold comment préparer du poisson pour sécher. Photo du centre Dechinta.

Les étudiants, dont l’âge varie entre 18 et 68 ans, sont de récents diplômés du secondaire comme Mme Tanche, qui ne peuvent ou ne veulent pas fréquenter un établissement postsecondaire dans le Sud, ou encore des survivants de pensionnats qui profitent d’une deuxième chance de s’instruire. Et puisque le centre Dechinta s’adapte à la réalité des jeunes parents, il offre également un programme pour enfants, KidsU, qui se conforme au programme officiel. Parfois, les plus jeunes participent aux activités des adultes et apprennent à cueillir des plantes médicinales, à installer des filets et des collets, et à chasser.

Toutefois, le centre Dechinta n’est toujours pas une université à part entière. Depuis la création du programme, le personnel, les anciens étudiants et les membres de communautés des Territoires du Nord-Ouest font des pressions sur leur gouvernement territorial afin d’obtenir le financement de base qui permettrait au centre d’offrir des programmes complets conférant des grades. Au cours de la dernière année, Alfred Moses, ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Emploi des Territoires du Nord-Ouest, a promis de collaborer avec le centre Dechinta pour atteindre cet objectif. Mme Freeland Ballantyne espère voir des étudiants avec des diplômes conjoints du centre Dechinta et de la UBC ou de l’Université de l’Alberta d’ici 2019.

Mais elle a également des projets plus précis en tête. Elle espère ouvrir des succursales du centre Dechinta dans toutes les régions des Territoires du Nord-Ouest, où seraient donnés des cours adaptés au milieu, à la culture, à la langue et à l’histoire de chaque région. Si le centre réussit à lancer un programme de premier cycle de quatre ans, il y inclura des semestres à une université circumpolaire et des programmes d’études autochtones dans d’autres établissements étrangers. Des universités d’Hawaï et de la Norvège ont déjà manifesté leur intérêt à cet égard.

« c’est ici que je suis le plus heureuse et en santé »

Pour l’instant, les deux employés à temps plein du centre Dechinta s’emploient à mettre en place des cours individuels et à en offrir. L’an dernier, le centre Dechinta a lancé un programme autochtone de conservation boréale, une série de cours donnés sur deux ans qui aident les étudiants à acquérir les compétences voulues pour protéger les terres et gérer les ressources naturelles, de concert avec le gouvernement et le secteur privé.

Mme Tanche est retournée au centre Dechinta à l’été 2015 pour participer au semestre pilote du programme autochtone de conservation boréale. Et elle n’a pas fini de s’instruire. Depuis son premier passage au centre Dechinta en 2012, elle s’investit beaucoup à Fort Simpson, en siégeant à divers comités pour la Première Nation Liidlii Ku’e et en représentant son village au conseil régional du tourisme. Dans son temps libre, elle apprend à coudre, à parler la langue des Esclaves du Sud et à tanner des peaux d’orignal. Cet automne, elle prévoit s’inscrire à un programme de travail social au Collège Aurora et espère un jour travailler dans un programme en tant que conseillère sur les territoires.

« Grâce au programme du centre Dechinta, j’ai découvert que c’est ici que je suis le plus heureuse et en santé. Dans ma région, je baigne dans ma culture et je continue d’apprendre, affirme-t-elle. Pouvoir en faire mon emploi serait idéal. »

COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine, ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *

« »
--ph--