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Le contrecoup de l’enseignement en temps de pandémie

Plusieurs enseignants ont vu leur santé mentale se détériorer au cours de la dernière année et demie.

par ÉMILE BÉRUBÉ-LUPIEN | 16 SEP 21

Si la COVID-19 a eu un impact marqué sur la santé mentale des étudiants universitaires et que la détresse psychologique de ceux-ci a bien été documentée, on a peu fait mention de la santé psychologique de leurs enseignants. Ceux-ci ont eu à composer avec une nouvelle façon d’enseigner, un isolement vis-à-vis de leurs collègues et, pour certains, une interruption de leurs activités de recherche ou du financement de celles-ci. Affaires universitaires s’est entretenu avec trois enseignants afin d’en apprendre davantage sur les défis auxquels a été confronté le corps professoral au cours de la pandémie.

Pour Nancy Goyette, professeure en sciences de l’éducation à l’Université du Québec à Trois-Rivières et psychopédagogue du bien-être en milieu éducatif, la COVID-19 a exacerbé des problèmes qui existaient déjà. Elle note qu’un rapport rédigé au cours des États généraux de l’enseignement supérieur de 2018 levait déjà le voile sur « une situation au niveau de la santé psychologique au travail chez les professeurs collégiaux et universitaires qui n’était pas reluisante ».

« On avait déjà un problème au départ. La COVID arrive et ça nous apporte une charge de travail supplémentaire parce qu’on doit s’adapter très rapidement à la situation, explique Mme Goyette.  Les cours en ligne, l’enseignement à distance, le soutien qu’on doit donner aux étudiants, parce qu’eux aussi ont beaucoup souffert de la COVID au niveau psychologique, [ça commençait à faire beaucoup]. » La professeure soutient que certains collègues n’étaient pas prêts à basculer vers l’enseignement en ligne sans préavis et ont trouvé difficile le fait d’offrir des prestations qui n’étaient pas nécessairement à la hauteur de leurs attentes.

La question de la recherche universitaire a également été au cœur des préoccupations. La recherche sur le terrain ayant été rendue impossible par moments, certains chercheurs ont dû annuler des projets ou revoir leur méthodologie. « L’annulation de plusieurs projets subventionnés a affecté les chercheurs puisqu’ils travaillent très fort pour obtenir du financement », déplore Mme Goyette. Elle fait entre autres référence à des chercheurs qui avaient préalablement reçu des subventions privées qui ont ensuite été révoquées en raison de la pandémie. « Ça apporte vraiment une surcharge de travail et beaucoup de déception aussi quand on a travaillé très fort pour obtenir des partenariats qui ne peuvent pas avoir lieu à cause de cette situation sur laquelle nous n’avons pas de contrôle. »

La psychopédagogue soutient toutefois que la COVID-19 n’a pas eu que de mauvais côtés. Le développement de la technopédagogie fait partie des éléments plus positifs selon la professeure, tout comme une potentielle remise en question de la part des universités. « Qu’est-ce qu’on va faire après la pandémie? Est-ce qu’on va continuer à donner des cours en ligne? Avant, on n’en donnait presque pas. Comment on va organiser notre gestion? », s’interroge Mme Goyette.

Différents facteurs de détresse

Professeure au Département d’administration et fondements de l’éducation de l’Université de Montréal, Nathalie Loye a mené entre les mois de septembre et novembre 2020 une étude portant sur le bien-être des enseignants francophones de l’enseignement supérieur au Québec en temps de pandémie. Au total, répondants ont répondu à l’appel. D’après les résultats de Mme Loye, environ les deux tiers des 394 répondants s’étaient adaptés à leurs nouvelles conditions d’enseignement, tandis que de 20 à 25 % étaient en « souffrance ».

La difficulté du travail à distance, la conciliation travail-famille et le stress d’entretenir une relation avec les étudiants ont été identifiés comme étant des facteurs de détresse. Elle précise que certains professeurs dont les étudiants éprouvaient des difficultés avec la pandémie vivaient mal le fait de ne pas pouvoir les aider davantage.

Au sujet de ses résultats, Mme Loye se dit étonnée d’avoir constaté une aussi grande disparité entre les états d’esprit de ses répondants. « Je ne m’attendais pas à ce que la différence soit aussi évidente. Je m’attendais davantage à un équilibre entre ceux qui vont mal et ceux qui vont bien, explique la professeure. Je ne m’attendais pas nécessairement à ce qu’il y en ait qui aillent très bien. On a eu des commentaires comme “Moi, je donnais déjà des cours à distance, ça n’a rien changé à ma vie. À la limite, je suis bien content que les choses soient comme ça.” »

La chercheuse note également   que les personnes sondées vivaient de façon différente l’éloignement de leurs collègues. « Un des éléments qui s’inverse entre les [répondants] est la relation avec les collègues. Ceux qui se sentent bien, ce sont leurs collègues qui sont le plus une source de détresse, dévoile Mme Loye. Dans le fond, ce sont les autres qui les énervent et qui leur apportent du stress. Alors que ceux qui vont mal, leur seule source de bien-être, ce sont leurs collègues. »

Les chargés de cours aussi affectés par la pandémie

Au-delà des relations interpersonnelles, la charge de travail en elle-même aurait également contribué à cette détérioration de la santé psychologique. « Ce que la pandémie a fait, c’est que ça a alourdi toutes les étapes de l’enseignement. On parle de la préparation des cours, de la construction des évaluations, de l’encadrement des étudiants, donc chacune de ces étapes importantes-là est plus exigeante, demande plus de temps », explique Christine Gauthier. Celle-ci est la vice-présidente et responsable du regroupement université de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), qui représente environ 11 000 chargés de cours, enseignants et tuteurs. D’après un récent sondage auprès de 577 membres, environ 20 % de ceux-ci disaient vivre des atteintes importantes à leur santé psychologique, tandis que 90 % disaient être en surcharge de travail.

Mme Gauthier avance que les chargés de cours ont été particulièrement touchés par la pandémie, puisqu’ils donnent généralement des cours de premier cycle, qui rassemblent davantage d’étudiants. « C’est extrêmement difficile d’enseigner en Zoom à 150 étudiants qui vont évoluer différemment dans leurs cheminements tout au long de la session, qui vont nous écrire à toute heure du jour pour des questions qui ne vont pas toujours être les mêmes. Ça nous oblige à répondre en rafales constamment. »

Elle craint d’ailleurs une pérennisation des conditions d’enseignement mises en place en urgence pendant la pandémie. « Si ça perdure, ça va contribuer à détériorer la santé psychologique de nos membres parce qu’on est plus dans une situation d’urgence dans laquelle on peut être ébranlés, mais on est encore dans une situation où on a des symptômes de détresse psychologiques », déplore-t-elle. À son avis, une piste de solution serait de réduire la taille des groupes d’étudiants afin d’assurer une meilleure gestion et de pouvoir développer des relations pédagogiques avec ceux-ci.

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