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Le secteur primaire doit être au cœur de la stratégie d’innovation du Canada

Selon un spécialiste de l’innovation, le secteur primaire est l’un des volets les plus importants de l’industrie du savoir sur le plan économique.

par PEGGY BERKOWITZ | 24 AVRIL 12

Le Canada est sans aucun doute un pays novateur, mais il s’est égaré en tentant de cerner la façon dont les principaux secteurs de son économie innovent, affirme Richard Hawkins dans un article paru récemment, « Looking at Innovation from a Uniquely Canadian Perspective: The Case for a New Alliance of Practice, Policy and Scholarship » (PDF).

« Il est contre-productif d’analyser en termes statistiques le rendement national en matière d’innovation, en particulier pour le Canada », affirme d’entrée de jeu M. Hawkins, professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le contexte social de la technologie à l’Université de Calgary. Il propose plutôt que l’on « repense les fondements mêmes du débat à la lumière de l’histoire et de la composition de l’industrie canadienne ».

Dans cet article où il critique parfois le manque de politiques fondées sur la recherche tout en se montrant plein d’optimisme pour l’avenir du pays, M. Hawkins déplore que les stratégies canadiennes en matière d’innovation soient à la traîne par rapport au savoir émergent sur le processus d’innovation et la manière dont ce dernier engendre richesse et prospérité. Si le rendement du Canada en innovation est souvent mal évalué, c’est que les indicateurs comparatifs utilisés dans le monde entier ne tiennent pas suffisamment compte des caractéristiques des principaux secteurs de l’économie canadienne : pétrole et gaz, autres ressources naturelles et certains services (en particulier financiers).

« Le principal atout du Canada est que l’économie canadienne repose à la fois sur les ressources et sur le savoir », écrit M. Hawkins, ajoutant que le secteur primaire constitue « l’un des volets les plus importants de l’industrie du savoir sur le plan économique ».

Les stratégies fédérales et provinciales en matière d’innovation ne conviennent malheureusement pas aux principaux secteurs de l’économie canadienne. M. Hawkins soutient qu’il faut rétablir des passerelles entre le savoir universitaire, l’industrie et les gouvernements en constituant des groupes d’intervenants, ainsi que mener une enquête nationale afin de cerner ce que l’on sait de l’innovation et ce qu’il nous reste à apprendre.

« Nous devons cerner nos lacunes sur le plan des connaissances, déclare M. Hawkins dans une entrevue accordée à Affaires universitaires. Nous devons le faire avec honnêteté et ne pas présumer que l’avenir du Canada se résume au iPad, car tel n’est pas le cas.

« L’avenir du Canada passe par la création d’une société qui permet à la totalité du savoir engendré au pays de générer ici une valeur durable! Tel doit être le but d’une stratégie d’innovation canadienne. » M. Hawkins ajoute que, malgré l’importance indéniable de la technologie, « ce but ne saurait être atteint uniquement par les investissements au profit de la R-D ».

L’article de M. Hawkins semble avoir eu un impact à Ottawa dès les semaines qui ont suivi sa publication par l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l’Université d’Ottawa. Signalons au passage que cet article a été le tout premier publié par cet organisme.

L’homme se dit « surpris de l’accueil positif » qu’ont réservé à son article les hauts fonctionnaires du gouvernement et de ses organismes.

Chercheur en sciences politiques, M. Hawkins est titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise de l’Université Simon Fraser. Il est rentré au Canada il y a sept ans après avoir œuvré comme chercheur de haut rang en stratégies d’innovation au sein de l’une des plus importantes organisations de services de recherche d’Europe, la Netherlands Organization for Applied Scientific Research. En Europe, il a également été conseiller en innovation auprès de diverses organisations mondiales, parmi lesquelles la Commission européenne, le ministère de l’Industrie du Royaume-Uni et l’OCDE. M. Hawkins a de plus été agrégé supérieur de recherche à l’Université du Sussex, d’où il détient un doctorat. Il est actuellement membre de trois instituts de recherche canadiens.

On comprend facilement pourquoi les propos de M. Hawkins ont su interpeller les décideurs. Selon lui, le Canada est plus novateur qu’il ne le croit, peut-être grâce à son secteur primaire – en particulier son volet pétrogazier – ainsi qu’à son secteur des services.

« Le rendement économique du Canada est de loin supérieur à celui de 97 voire 98 pour cent des autres pays du monde. Son économie est prospère et raisonnablement stable, et le Canada affiche l’indice de développement humain le plus élevé de la planète. »

M. Hawkins se dit « fermement convaincu » que la croissance repose sur l’innovation. Selon lui, si tel n’était pas le cas, jamais les Canadiens ne bénéficieraient du niveau de vie qui est le leur. « Le Canada est évidemment un pays novateur », martèle-t-il.

Malheureusement, le Canada n’a toujours pas compris comment il parvient à innover. « Ça me stupéfie, s’exclame M. Hawkins. J’ai passé le gros des sept dernières années à chercher à quoi tient la capacité d’innovation du Canada. » Selon M. Hawkins, il est possible que « le Canada semble à la traîne en matière de R-D parce que, dans les enquêtes sur l’innovation, un énorme pourcentage des principaux secteurs qui alimentent sa croissance ne font pas état de leurs activités de R-D. Le secteur primaire en particulier n’en parle habituellement pas. »

Conséquence logique : les enquêtes sur le rendement du Canada en matière d’innovation ne prennent pas en compte les innovations attribuables au secteur pétrogazier. « Les indicateurs de R-D sont avant tout orientés sur des entreprises comme Research In Motion », affirme M. Hawkins.

Par ailleurs, tout en soulignant la grande qualité de deux études récentes menées par le Conseil canadien des académies et en lien avec le rapport Jenkins, M. Hawkins déplore le fait que les conclusions de ces études reposent sur « des données empiriques basées sur des indicateurs classiques » – liés, par exemple, aux investissements en R-D, aux brevets ou encore à l’adoption de technologies.

M. Hawkins s’appuie sur une définition de l’innovation qui remonte aux débuts du XXe siècle, mais reste selon lui valable, et selon laquelle l’innovation a pour rôle d’engendrer de la valeur nouvelle à partir de nouvelles combinaisons de divers facteurs, nouveaux comme plus anciens. M. Hawkins soutient que l’une des premières étapes vers une stratégie d’innovation fructueuse consiste à recueillir les données appropriées auprès des principaux secteurs de l’économie canadienne, à petite échelle.

M. Hawkins signale par ailleurs que, bien que le Canada dispose d’atouts de premier ordre au chapitre de l’innovation, ses décideurs ne sont pas à la hauteur. « Le manque d’appétit pour le savoir n’est pas propre au gouvernement fédéral ni au gouvernement actuel, dit-il. Selon moi, ce manque d’appétit s’est perpétué au fil des gouvernements successifs, depuis des années. » M. Hawkins ajoute que certaines provinces, en particulier le Québec, sont « beaucoup plus avancées que le gouvernement fédéral dans leur réflexion sur les moyens à prendre pour que les stratégies stimulent l’industrie ».

M. Hawkins conseille entre autres aux gouvernements de « cesser de confondre la R-D avec la recherche fondamentale menée au sein des universités et des laboratoires à l’échelle nationale. Cette recherche fondamentale n’a rien à voir avec la perception qu’un directeur de la R-D peut avoir de la R-D. »

La R-D est une entreprise à haut risque, selon M. Hawkins, qui a passé le gros de sa carrière à œuvrer au sein de l’industrie ou « autour » de celle-ci. « Nous devrions laisser l’industrie piloter la R-D à la place des gouvernements. L’industrie sait quand elle a besoin, ou non, de R-D, et dans quels cas celle-ci peut ou non lui être profitable. […] Elle ne prend pas ce type de risques à la légère. »

La recherche fondamentale constitue en revanche, selon M. Hawkins, « un domaine dans lequel les gouvernements peuvent investir en amont relativement sans risques ni coûts énormes, et dont les retombées peuvent être colossales ».

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