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Des programmes d’études fondés sur les compétences au Canada?

Ces programmes reposent sur l’étude indépendante, coûtent moins cher et permettent aux étudiants de progresser à leur rythme.

par ROSANNA TAMBURRI | 11 JUIN 14

Quand Shelly Redman, 41 ans, praticienne et responsable clinique à Kitchener en Ontario, a décidé d’entreprendre une maîtrise en administration des affaires, elle a découvert que la plupart des programmes proposés l’obligeraient à abandonner son travail pour un an, y compris ceux en ligne, dont beaucoup exigent une certaine présence en classe difficilement compatible avec le travail et la vie familiale. C’est alors que Mme Redman a entendu parler de l’Université Western Governors (WGU), une université en ligne privée basée à Salt Lake City, en Utah.

Moyennant des frais forfaitaires de 3 250 dollars américains par semestre, Mme Redman a ainsi pu suivre autant de cours qu’elle le souhaitait et progresser à son rythme tout en travaillant. Si elle a vite réussi les cours axés sur le leadership et les ressources humaines vu son expérience dans ces domaines, ceux axés sur les finances lui ont demandé plus de temps. Tous les matins, elle étudiait une heure avant de partir travailler. « Cette méthode me convient parfaitement, explique-t-elle. J’apprends mieux quand je n’ai pas à suivre un cours en classe, ou en ligne, à une heure précise. »

Mme Redman prévoit achever sa maîtrise spécialisée en gestion des soins de santé en juillet. Elle ne lui aura coûté qu’environ 6 500 dollars américains, soit une fraction de ce qu’elle aurait coûté au sein d’une université traditionnelle, canadienne ou américaine. « Je suis vraiment emballée par la WGU et par ses programmes », dit-elle.

Comme un nombre croissant d’établissements américains, la WGU, à but non lucratif, propose une éducation axée sur les compétences (EAC). Celle-ci mène à des diplômes fondés sur les compétences, sans égard au temps passé en classe ou devant un professeur qui caractérise les diplômes traditionnels. Les étudiants travaillent indépendamment à acquérir les compétences souhaitées, puis doivent en prouver leur maîtrise en se soumettant à des évaluations finales. Ces évaluations, qui peuvent avoir lieu en tout temps, peuvent entre autres prendre la forme d’examens ou de mémoires de recherche. Les étudiants progressent donc à leur rythme, tout en sachant qu’un rythme rapide leur permet de réduire sensiblement leurs frais de scolarité. Certains programmes d’EAC leur permettent en outre d’obtenir des crédits fondés sur leur expérience et leur formation antérieures. En raison de sa souplesse, l’EAC est particulièrement attrayante pour les travailleurs adultes qui souhaitent se perfectionner ou obtenir des titres de compétences.

Sans être une nouveauté, l’EAC a reçu l’an dernier un solide coup de pouce du président américain Barack Obama qui, dans le cadre d’une annonce politique majeure, a appelé les collèges et les universités à rendre l’éducation post-secondaire plus abordable. « Ce qui compte, c’est qu’une personne soit compétente et maîtrise son domaine. Le nombre d’heures passées en classe ne devrait avoir aucune importance », a-t-il affirmé lors d’une allocution au Collège Lackawanna de Scranton, en Pennsylvanie.

Nombre d’universités et de collèges ont récemment commencé à proposer des programmes d’EAC. Tel est notamment le cas de l’Université du Sud du New Hampshire et de l’Université du Wisconsin, avec leurs programmes respectivement appelés College for America et Flex Option.

La WGU a toutefois été l’un des premiers établissements à le faire. Créée en 1997 par les gouverneurs de 19 États américains avec pour mandat de répondre aux besoins du marché du travail en proposant des programmes d’EAC accessibles et rentables, la WGU propose des diplômes en enseignement, en affaires, en technologies de l’information et en santé. Elle compte aujourd’hui plus de 40 000 étudiants, surtout des travailleurs adultes. Les Canadiens comme Mme Redman sont toutefois l’exception. Le temps moyen pour l’obtention d’un baccalauréat y est d’environ trois ans.

L’une des particularités de l’EAC tient au fait que les diplômes qu’elle décerne ne le sont pas en fonction du nombre d’heures-crédits. « Les étudiants s’emploient à acquérir les compétences et connaissances dont ils ont besoin, mais au rythme qui leur convient », explique Sally Johnstone, vice-rectrice à l’avancement universitaire de la WGU.

La WGU n’attribue pas de notes : ses étudiants réussissent leurs évaluations, ou pas. Ceux qui échouent peuvent retenter leur chance après avoir révisé la matière qui leur avait échappée. Chaque étudiant se voit assigner un mentor, à savoir un membre du corps professoral qui lui dispense des conseils personnalisés et l’aide à garder le cap. Les étudiants qui ont du mal avec certains cours peuvent par ailleurs consulter une personne-ressource, habituellement un professeur titulaire d’un doctorat, qui fait un peu office de tuteur.

Selon Mme Johnstone, si l’EAC est à la hausse aux États-Unis, c’est en partie en raison de l’inquiétude croissante liée au coût élevé des études postsecondaires et à l’accroissement de l’endettement étudiant, mais aussi par souci de bien préparer les diplômés au marché du travail, chose dont se plaignent souvent les employeurs. L’EAC est également perçue comme un moyen rentable de procurer une formation postsecondaire à un nombre accru de travailleurs adultes américains.

« Les États-Unis comptent davantage d’adultes sans formation postsecondaire que le Canada », précise Brian Abner, professeur d’économie à l’Université York de Toronto. Il est d’avis que c’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’EAC ne s’est pas répandue au pays. M. Abner a d’ailleurs cosigné avec Charles Ungerleider, professeur émérite à l’Université de la Colombie-Britannique, un rapport sur l’EAC préparé pour le compte du Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur, qui sera publié en juin.

Le fait que le coût des études postsecondaires soit moindre au Canada qu’aux États-Unis explique peut-être aussi pourquoi l’EAC a du mal à s’implanter au pays. De même, le fait que les États-Unis comptent beaucoup plus d’étudiants et d’établissements que le Canada, ce qui favorise la concurrence et l’expérimentation, y est probablement pour quelque chose, selon M. Ungerleider.

L’EAC compte pourtant son lot de détracteurs. Aux États-Unis, certains professeurs ont publiquement remis en cause la rigueur des programmes fondés sur cette démarche. Une partie du milieu universitaire traditionnel déplore par ailleurs la participation d’experts de l’industrie à l’établissement des compétences à cibler. Enfin, on ne manque pas de faire remarquer que certaines économies associées à l’EAC ne sont possibles qu’en réduisant le temps que passent les étudiants et les professeurs ensemble.

Dianne Conrad, ancienne directrice du Centre for Learning Accreditation de l’Université Athabasca, la seule université en ligne de langue anglaise au Canada, écarte ces critiques. D’après elle, si les universités traditionnelles canadiennes (et même certaines de leurs homologues américaines) boudent l’EAC, c’est « parce que cette démarche met trop l’accent sur la formation » au détriment de l’éducation postsecondaire classique. Mme Conrad souligne que l’EAC offre plus de souplesse que la méthode d’apprentissage traditionnelle et permet aux étudiants d’acquérir les compétences dont ils ont besoin pour accéder au marché du travail ou en grimper les échelons. Selon elle, l’EAC met à mal la croyance traditionnelle qui veut que le savoir, apanage des professeurs, doive impérativement être communiqué en classe.

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