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Les Inuits veulent prendre part à la gestion de la recherche nordique

L’objectif est de mettre fin aux approches colonialistes qui excluent habituellement les Inuits de la planification de la recherche.

par TIM LOUGHEED | 17 AVRIL 18

Inuit Tapiriit Kanatami (ITK), l’organisation représentant les 65 000 Inuits du Canada, affirme que les populations nordiques du pays en ont assez d’être considérées comme des personnages secondaires lorsque vient le temps de mener des recherches sur leur territoire, un endroit qu’ils connaissent mieux que la plupart des scientifiques.

« Depuis trop longtemps, les chercheurs ont eu le privilège d’avoir accès à nos collectivités et à nos terres pour répondre à leurs questions sur notre environnement, notre faune et notre culture, grâce à des fonds publics ou universitaires, explique Natan Obed, président d’ITK. Nombreux sont les chercheurs qui ne tiennent pas compte de la perspective inuite et qui tirent leurs propres conclusions afin de faire progresser leur carrière, leur établissement de recherche ou leur gouvernement. Cette relation basée sur l’exploitation doit cesser. »

Les commentaires de M. Obed sont réunis dans la Stratégie nationale inuite sur la recherche, publiée récemment. Ce document propose une nouvelle approche qui accorde la priorité à la gouvernance locale lorsqu’il est question d’établir les objectifs de la recherche et de gérer le déroulement des projets scientifiques. M. Obed a lancé cette stratégie à la fin mars, lors d’un événement à Ottawa. Son objectif est de mettre fin aux approches colonialistes qui, habituellement, excluent les Inuits de la planification de la recherche et restreignent leur accès aux résultats.

La stratégie compte cinq priorités qui permettront de rendre la recherche efficace et pertinente pour les Inuits : faire progresser la gouvernance inuite en matière de recherche; améliorer l’éthique de la recherche; harmoniser le financement avec les priorités de la recherche inuite; garantir que les Inuits obtiennent la propriété et le contrôle des données en plus d’y avoir accès; et renforcer les capacités de la recherche inuite.

Avant même le lancement de la stratégie, de telles demandes avaient été formulées par certains chercheurs non inuits qui ont travaillé dans le Nord et connaissent l’importance des partenaires locaux. Peu de temps après avoir commencé à étudier les effets des parasites sur la faune, Susan Kutz, professeure de médecine vétérinaire au département des écosystèmes et de la santé publique de l’Université de Calgary, a réalisé l’étendue des connaissances des chasseurs locaux sur les espèces environnantes, comme le caribou et le bœuf musqué.

« J’ai alors commencé à travailler de très près avec les collectivités pour voir le territoire à travers leurs yeux. » Elle ajoute que ce type d’interactions représente maintenant plus qu’une simple facette de ses activités : « Au cours des 10 dernières années, nos relations ont évolué. Je sais maintenant que les Inuits possèdent des connaissances et une science qui peuvent s’intégrer aux travaux de recherche et les orienter. »

Deux jours avant la publication de la stratégie d’ITK, Mme Kutz participait à une discussion de groupe sur la Colline du Parlement, à Ottawa. L’activité était organisée par le Partenariat en faveur des sciences et de la technologie et la Fédération des sciences humaines pour les membres de la Société royale du Canada et leurs homologues des pays du G7. Ces représentants d’organisations savantes tiendront leur propre conférence en juin, alors que le Sommet annuel du G7 se déroulera à Charlevoix, au Québec, pour rédiger un énoncé public sur la recherche nordique.

Leurs délibérations porteront principalement sur le caractère environnemental des collectivités nordiques. Le groupe de rédacteurs responsables de ce sujet sera dirigé par Jackie Dawson, professeure agrégée en géographie de l’Université d’Ottawa et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur l’environnement, la société et les politiques.

Mme Dawson a aussi pris la parole durant l’événement pour partager les résultats de ses études sur l’évolution rapide du transport maritime dans l’Arctique. Le passage du Nord-Ouest joue certes un rôle important dans ce domaine, mais selon Mme Dawson, les chenaux relativement étroits de nos côtes, qui deviendront certainement facilement navigables dans quelques décennies, sont encore trop encombrés de glace pour accueillir un trafic maritime accru. Elle croit que nous devrions utiliser ce délai à bon escient. « Nous pouvons éviter les problèmes, mais nous devons nous y mettre maintenant », dit-elle.

Mme Dawson ajoute que les Canadiens doivent se préparer à un changement dans l’Arctique en envisageant non pas les occasions économiques pour le Sud, mais bien les avantages pour les collectivités nordiques. Par exemple, la croissance du transport maritime entraîne plus d’occasions d’importer de la nourriture, ce qui pourrait faire chuter le prix exorbitant des produits importés. Un tel progrès pourrait être renforcé par la construction de ports, des infrastructures courantes dans le Sud, mais inexistantes dans le Nord, où, pour charger les navires, il faut déplacer la marchandise sur le littoral ou la plage.

L’importance accordée à l’amélioration de la qualité de vie des populations nordiques a été accueillie favorablement par Pitseolak Pfiefer, un Inuit d’Iqaluit qui est aussi étudiant aux cycles supérieurs de l’Université Carleton. En plus d’animer l’activité, M. Pfiefer a fait part de son souhait que la recherche devienne une source d’emploi pour les populations nordiques, afin que les chasseurs soient des employés rémunérés avec un statut comparable à n’importe quel autre intervenant d’un projet scientifique.

Mme Dawson suggère que les avantages de tels emplois pourraient contribuer à apaiser certains problèmes sociaux qui affligent la région, comme le taux élevé de suicide causé par la pauvreté et l’isolement. « Nous devons réfléchir au problème en tenant compte de tous les facteurs, pas seulement des facteurs utiles aux scientifiques, lance-t-elle. Nous ne pouvons plus simplement arriver dans les régions nordiques, travailler, puis partir. Nous devons apprendre aux scientifiques du Sud à être de bons chercheurs dans le Nord. »

Pour sa part, M. Pfiefer pousse ses recommandations encore plus loin : « Je souhaite que les Inuits deviennent de meilleurs chercheurs, mais aussi que les chercheurs soient de meilleurs Inuits. »

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