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L’Université de Sherbrooke se mobilise pour le militant saoudien Raif Badawi

« Sa cause est universelle, soutient le recteur Pierre Cossette. La liberté d’expression, la pensée critique et la recherche de la vérité se trouvent au cœur de la mission universitaire. »

par JEAN-FRANÇOIS VENNE | 30 AOÛT 18

La cause de Raif Badawi, blogueur et militant saoudien, emprisonné dans son pays depuis juin 2012, reçoit un soutien actif de l’Université de Sherbrooke.

Dans l’une de ses premières apparitions publiques en tant que recteur de l’Université, Pierre Cossette décernait un doctorat honorifique à Raif Badawi, remis à sa femme Ensaf Haidar. Cette dernière, citoyenne canadienne depuis juillet 2018, vit à Sherbrooke avec ses trois enfants. C’est de là qu’elle mène le combat pour la libération de son mari.

En septembre 2017, les étudiants à la maîtrise en droit international et politique internationale appliqués de l’Université de Sherbrooke choisissaient de baptiser leur cohorte du nom de Raif Badawi. Depuis juin 2018, une grande murale le représentant orne les campus de Sherbrooke et de Longueuil. Comment expliquer cet engagement de l’Université estrienne envers le militant saoudien?

Le recteur, Pierre Cossette, pendant la cérémonie d’inauguration. Photo par Michel Caron/USherbrooke.

« Cet homme est en prison pour avoir défendu la liberté d’expression, l’esprit critique ainsi que les droits des femmes et des minorités, sa cause est universelle, soutient M. Cossette. La liberté d’expression, la pensée critique et la recherche de la vérité se trouvent au cœur de la mission universitaire et forment le fondement de nos sociétés de droit. »

M. Cossette insiste, il ne s’agit pas seulement de soutenir l’individu, mais de défendre la cause elle-même. Il rappelle que les Canadiens bénéficient de nombreux droits aujourd’hui en raison du courage, parfois du sacrifice, de toute une série de Raif Badawi, qui ont mené divers combats politiques et sociaux ici et ailleurs, en payant parfois un lourd tribut.

Le soutien envers le militant saoudien et sa femme dépasse largement les murs de l’Université. Raif Badawi a été nommé citoyen d’honneur de Sherbrooke et de Longueuil (et d’autres villes québécoises, dont Montréal). Chaque semaine, des citoyens participent à une vigile à Sherbrooke et retiennent leur souffle devant chaque revirement de situation.

Ne pas sombrer dans l’oubli

Dernier soubresaut en date, l’arrestation de deux militantes pour les droits des femmes, Nassima Al-Sadah et Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, en juillet dernier. Les relations entre le Canada et l’Arabie saoudite ont viré au vinaigre lorsque le Canada a vivement protesté contre cette arrestation, exigeant dans un gazouillis la libération immédiate des deux militantes. La requête n’a pas plu au prince héritier Mohammed ben Salmane. Ce dernier a imposé une série de mesures de rétorsion diplomatiques et économiques, dont l’annulation des bourses d’études des étudiants saoudiens au Canada. Selon Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, un peu plus de 4 300 étudiants saoudiens fréquentant des universités canadiennes ont été touchés par le décret.

L’Université de Sherbrooke ne comptait que huit étudiants saoudiens au moment des faits. M. Cossette déplore de voir un gouvernement utiliser des étudiants universitaires de cette manière, tout en précisant que cela n’altère en rien l’engagement de l’établissement envers la famille Badawi. « Les gestes que nous posons sont symboliques, mais ils comptent », avance le recteur.

De telles manifestations d’appui peuvent-elles vraiment contribuer à la libération d’un prisonnier dans un pays au régime autoritaire comme l’Arabie saoudite? « Absolument, répond Hervé Cassan, professeur de droit à l’Université de Sherbrooke et ex-diplomate onusien. La pire chose qui pourrait arriver à Raif Badawi serait de sombrer dans l’oubli. Il faut absolument que ses appuis restent mobilisés et se fassent entendre. »

Tout est dans la manière. Selon M. Cassan, la déclaration de la ministre des Affaires étrangères du Canada, Chrystia Freeland, était un peu maladroite. « Critiquer publiquement les gouvernements, mettre de la pression et soulever l’indignation populaire est le rôle des organisations non gouvernementales, rappelle-t-il. Celui d’un État est plutôt d’être efficace diplomatiquement pour influencer un interlocuteur qui ne partage pas ses valeurs. Les deux sont complémentaires et peuvent aboutir à d’excellents résultats. »

C’est dans cette optique que M. Cassan lui-même avait proposé de décerner un doctorat honorifique à Raif Badawi. Il s’agissait, selon lui, de montrer que l’Université de Sherbrooke s’engage dans les affaires du monde et agit dans la communauté aux côtés des organismes et des médias qui appuient le Saoudien. Il y avait aussi là un message pour ses étudiants en droit.

« Étudier le droit ne doit pas se limiter à l’apprentissage de codes, il ne s’agit pas seulement de devenir des experts, mais aussi des militants de la justice et d’acquérir une capacité de révolte devant l’insupportable », plaide-t-il.

M. Cassan veut croire que l’histoire de Raif Badawi connaitra un dénouement heureux. « Je ne sais pas quand, mais l’histoire se terminera bien », dit-il. Chose certaine, ils continuent d’être nombreux, à Sherbrooke et ailleurs, à lutter pour qu’il en soit ainsi.

Quelques dates importantes à propos de Raif Badawi

 

  • 2008 : Crée le site Web Free Saudi Liberals avec la militante pour le droit des femmes Souad Al-Shamani
  • 2010 : S’oppose publiquement à son père et défend le droit de sa sœur Samar Badawi d’épouser l’homme qu’elle souhaite
  • 17 juin 2012 : Arrêté et accusé de désobéissance à son père, d’insulte à l’islam et d’apostasie (cette dernière accusation sera abandonnée)
  • 29 juillet 2013 : Condamné à sept ans de prison et à 600 coups de fouet
  • 7 mai 2014 : Condamné en appel à 10 ans de prison et à 1 000 coups de fouet
  • 9 janvier 2015 : Début des séances de flagellation publiques (50 coups de fouet)
  • 8 juin 2017 : Se voit décerner un doctorat honorifique de l’Université de Sherbrooke
  • 1er juillet 2018 : sa femme Ensaf Haidar et ses trois enfants deviennent citoyens canadiens
  • Juillet 2018 : Sa sœur Samar et la militante Nassima Al-Sadah sont arrêtées
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