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Un baromètre mesure l’évolution de la réconciliation en sondant l’opinion publique

Des chercheurs offrent un outil supplémentaire pour évaluer les relations entre les personnes autochtones et allochtones au Canada.

par RILEY YESNO | 27 AVRIL 22

Depuis la publication en 2015 du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation (CVR), les engagements à l’égard de la réconciliation entre les peuples autochtones et les allochtones se multiplient. En s’appuyant sur plus de 6 500 témoignages de survivants des pensionnats pour Autochtones et de leur famille, la Commission a peint un sombre tableau du traumatisme subi, des blessures qui leur ont été infligées ainsi que de la violence résiduelle dont les personnes autochtones tentent de se remettre.

La réconciliation a-t-elle progressé jusqu’à présent? Comment les personnes allochtones ont-elles apprivoisé le concept? Quelles réalités restent toujours nébuleuses? C’est ce genre d’interrogations qui alimente le Baromètre canadien de la réconciliation – une initiative ayant vu le jour à la suite de la publication du rapport de la CVR et de ses appels à l’action.

Entre autres connu pour avoir été le tout premier directeur du Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), Ry Moran, cochercheur dans le cadre du Baromètre, a imaginé ce projet avec Katherine Starzyk, chercheuse principale associée à l’initiative. Mme Starzyk, également directrice du Laboratoire de justice sociale de l’Université du Manitoba, revenait alors d’Afrique du Sud et a rencontré des membres du CNVR ainsi que d’autres personnes engagées dans la réconciliation. Ce groupe savait qu’il était crucial de mesurer les avancées, mais ignorait encore comment s’y prendre.

On recense déjà des baromètres de la réconciliation dans le monde, par exemple en Afrique du Sud ou en Australie. Le Baromètre allait donc s’inscrire dans un spectre plus vaste d’initiatives mondiales, mais les chercheurs voulaient qu’il se moule à la réalité canadienne. « Nous ne voulions tenir pour acquis que la voie choisie par les autres baromètres soit nécessairement celle à suivre ici. Pas parce qu’ils ont des lacunes, mais parce que nous avons notre propre histoire, et nous voulions être guidés par la vision des survivants », explique Mme Starzyk.

Quelle méthode retenir?

L’équipe derrière le Baromètre a finalement décidé de se concentrer sur l’opinion publique, l’idée étant de sonder la population pour dégager au fil du temps un meilleur portrait de ce que signifie la réconciliation vue pour les personnes autochtones et allochtones. « On cherchait à connaître l’opinion du Canadien moyen, élabore Mme Starzyk. Si les gens perçoivent les démarches de réconciliation comme achevées, ils ne seront peut-être pas portés à fournir d’autres efforts, même si c’est nécessaire. »

Actuellement, l’équipe du Baromètre comprend 11 membres principaux, en plus de plusieurs autres contributeurs. Elle est administrée par des chercheurs et collaborateurs autochtones et allochtones basés en majorité à Winnipeg et Victoria. L’initiative compte sur le soutien de l’Université du Manitoba, du CNVR et du Conseil de recherches en sciences humaines, qui, par l’entremise d’une subvention Savoir d’une valeur de 293 090 dollars, fournit la majorité du financement du projet, et ce, jusqu’en 2026.

Mené en collaboration avec Probe Research, le sondage en ligne du Baromètre s’adresse à la fois aux personnes autochtones et allochtones. Il couvre 13 indicateurs de réconciliation, comme la reconnaissance des torts causés dans divers lieux et par divers acteurs et le degré d’égalité systémique et individuel. Les répondants doivent indiquer s’ils sont en accord ou en désaccord avec chacun des 64 énoncés. Un taux d’accord globalement élevé parmi tous les répondants est synonyme de réconciliation. Un taux global similaire entre personnes autochtones et allochtones témoigne aussi d’une forme de réconciliation – celle-ci se développant autant à l’échelle des institutions que des individus.

Cette approche permet non seulement d’évaluer le degré global de réconciliation, mais aussi de mieux cerner la perception quant à des aspects précis et la présence ou non de cohérence entre la vision des personnes autochtones et allochtones, qui peut aussi témoigner d’une dégradation des relations. M. Moran insiste d’ailleurs sur cet aspect du projet : « Nous devons toujours avoir l’œil sur l’état des choses pour éviter de refaire les mêmes erreurs. La réconciliation n’est après tout pas garantie. » Le Baromètre sert donc à informer, mais aussi à prévenir de futures atrocités.

Projets connexes

Le Baromètre partage certaines affinités avec d’autres initiatives, mais au Canada, il demeure unique dans son approche.

Dans certains établissements de recherche autochtones, comme l’Institut Yellowhead de l’Université X (anciennement l’Université Ryerson), on suit les avancées entourant les 94 appels à l’action de la CVR. Toutefois, leurs travaux ne portent pas uniquement sur la réconciliation et l’opinion publique. L’Assemblée des Premières Nations et l’organisme à but non lucratif Indigenous Watchdog surveillent également la mise en œuvre des appels à l’action, notamment grâce à un outil qui mesure leur état d’avancement. La CBC mène également un projet semblable, intitulé Beyond 94.

L’Institut Angus Reid et d’autres agences de sondages ont mis sur pied des initiatives pour comprendre les perceptions quant à la réconciliation des personnes autochtones et allochtones, et leurs connaissances sur celle-ci, mais contrairement au Baromètre canadien de la réconciliation, ces projets n’ont pas l’avantage de bénéficier d’une expertise et de valeurs autochtones. Ils sont aussi axés sur une compréhension plus large.

M. Moran et MmeStarzyk reconnaissent tous deux l’importance de ce foisonnement de mécanismes de suivi et de responsabilisation. « Notre étude ne cherche pas à tout englober, déclare M. Moran. Il s’agit d’un outil parmi d’autres, et il est très important de continuer de mesurer nos avancées avec une pluralité d’approches. »

Conclusions à ce jour

En février 2022, le Baromètre canadien de la réconciliation a publié son tout premier rapport annuel, pour présenter ses résultats de l’année précédente. L’équipe a sondé 1 119 personnes autochtones et 2 106 allochtones de différents profils démographiques (revenus, niveau de scolarité, lieu de résidence, genre, et autres aspects identitaires).

L’une des principales observations de l’équipe, c’est que pour chacun des 13 indicateurs de réconciliation, les personnes autochtones et les allochtones sont généralement plutôt en accord qu’en désaccord avec les énoncés. La perception du degré de progression de la réconciliation varie toutefois entre les deux groupes. Selon les allochtones, la réconciliation a davantage évolué que ne le pensent les personnes autochtones.

Dans certaines sphères cependant, les deux groupes s’entendent sur l’état des avancées. L’un de ces consensus, malheureusement, concerne la pauvre représentativité des personnes autochtones dans les postes d’autorité.

L’analyse démontre aussi que les personnes autochtones et allochtones s’entendent sur le peu d’avancées réalisées du côté de l’égalité individuelle – l’idée que « tous peuvent aspirer au même niveau de vie au Canada ». Les répondants étaient d’avis que les personnes autochtones vivent beaucoup plus d’inégalités dans les domaines de la sécurité financière, de la santé mentale, du travail, des occasions d’avancement professionnel, de l’éducation et de la santé.

Le Baromètre a aussi relevé des divergences entre les régions et au sein des groupes de répondants. Il a par exemple constaté que « c’est dans les Prairies qu’on retrouve les perceptions les plus polarisées entre personnes autochtones et allochtones ». Ou encore, que « les personnes autochtones touchant des revenus plus élevés perçoivent des avancées plus importantes que ceux à revenus plus faibles ».

Selon Mme Starzyk, les conclusions du rapport annuel sont éclairantes, « parce qu’on doit avoir une certaine compréhension commune. Les allochtones doivent se rapprocher davantage de la réalité des personnes autochtones ». Elle ajoute que, parfois, c’est lorsqu’on prend mieux conscience des réalités différentes entre personnes autochtones et allochtones au Canada qu’on est plus enclin à revoir nos convictions.

Difficultés et chemin à parcourir

Le projet n’évolue pas sans embûches. En songeant aux difficultés traversées, Mme Starzyk s’attarde notamment à l’ampleur du budget nécessaire pour réaliser des sondages de si grande envergure. « Beaucoup de projets d’indicateurs internationaux sont démarrés puis abandonnés par manque d’énergie et de ressources humaines, déplore-t-elle. Personne n’est employé à temps plein dans l’équipe du Baromètre. Tout le monde y met du sien lorsque c’est possible, parce que ça nous passionne – ce qui est génial, mais espérons qu’on pourra améliorer la situation éventuellement! »

M. Moran a aussi souligné l’importance de rejoindre davantage les répondants du Nord. « Il y a une lacune dans notre étude, que nous avons reconnue : le Nord. On veut apporter des améliorations de ce côté à l’avenir », affirme-t-il.

Malgré ces obstacles, l’équipe du Baromètre rêve grand.

Elle aimerait entre autres que ses découvertes servent à alimenter les politiques publiques sur la réconciliation. Elle aspire aussi à la création d’un réseau international d’initiatives similaires. Selon Mme Starzyk, on trouve d’autres projets avec les mêmes objectifs, soit « d’améliorer le bien-être des personnes autochtones et collaborer pour bâtir un avenir meilleur ». Avec des buts partagés, on peut échanger des connaissances et collaborer – il suffit d’avoir des mécanismes en place pour le permettre.

L’initiative travaille aussi à traduire ses résultats en français et espère également la traduire en plusieurs langues autochtones (un autre projet qui pourrait être réalisé grâce à un financement accru).

Avec un peu de chance, on verra bientôt de « gros investissements pour ce genre de suivi, en particulier par le biais du CNVR, étant donné qu’il s’agit d’une pratique exemplaire d’assurer un suivi après une enquête majeure sur les droits de la personne comme celle de la CVR », espère M. Moran.

De tels investissements changeraient la donne. Il est après tout fondamental d’avoir un portrait juste de la réconciliation au Canada pour savoir ce qu’il nous reste à faire. Comme l’a dit M. Moran : « Nous n’en sommes qu’aux débuts. »

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